avril 2002 — ÉDITION IMPRIMÉE    
 
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L'avenir d'Air Canada

Par Marcel Côté

Marcel CoteAir Canada, qui fait presque partie de notre patrimoine national, semble vivre une crise profonde. Que faire? Permettre à une société américaine telle que United Airlines ou American Airlines de l’acquérir? La nationaliser à nouveau? Ou devrions-nous encourager de nouveaux investisseurs du type d’Onex à en prendre le contrôle? Air Canada est sans aucun doute devenue la moins populaire des grandes sociétés canadiennes. Mais ce n’est pas une raison pour s’en désintéresser. Par contre, tant que le gouvernement n’aura pas clairement défini ses choix en matière de transport aérien, l’avenir d’Air Canada sera menacé.

Un sort a été jeté au transport aérien, une industrie à prédominance de capital qui semble dans un état de crise permament partout dans le monde. Les grands d’hier, les British Airways et Delta, sont aujourd’hui en situation précaire. Même United Airlines, le plus florissant transporteur américain, frôlait la faillite il y a 10 ans. En fait, le secteur souffre de problèmes chroniques liés à des ajustements de capacité et à un endettement excessif, et doit jongler avec une clientèle volage. Le 11 septembre n’a pas aidé non plus et a grandement diminué l’attrait de ce mode de transport. Enfin, des relations de travail cahoteuses dans un contexte entièrement syndiqué entraînent une structure de coûts rigide.

Pas surprenant que la vie des sociétés aériennes soit si courte. Souvenez-vous de Canadien, Eastern, Nordair, Pan American et Wardair. Le couperet fauche les plus vulnérables. Il n’est donc pas surprenant qu’Air Canada frôle le gouffre et risque même d’être acculée à la faillite advenant un coup dur.

Air Canada souffre aussi de son statut de transporteur est-ouest alors que les liens économiques nord-sud vont croissant. On peut se demander à juste titre si un tel transporteur a encore sa place dans un contexte continental. Ne serait-il pas préférable d’intégrer Air Canada à un grand transporteur nord-américain, plutôt que de laisser la réalité économique imposer ce choix?

Non, le gouvernement ne peut abandonner Air Canada à son sort. Partout dans le monde, le transport aérien a un caractère oligopolistique qui exige une intervention gouvernementale afin de maintenir une saine concurrence. La géographie du Canada rend en outre ce secteur crucial. Le fédéral ne peut non plus se désintéresser de l’approche d’Air Canada en matière de prix et services aux régions moins densément peuplées. Ironiquement, la sécurité, qui semble être la principale préoccupation du gouvernement, est l’une des questions les moins cruciales, puisqu’elle est prise en charge à l’échelle mondiale.

Le fédéral doit donc s’assurer que l’intérêt public prime sur la boulimie des transporteurs pour qui les cours boursiers sont aussi importants que le service à la clientèle. Il doit demeurer vigilant à l’égard des quasi-monopoles qui peuvent émerger dans des grandes villes canadiennes, en contrôlant les droits d’atterrissage. Si Air Canada augmentait encore sa part de marché, une intervention deviendrait souhaitable. Également, dans le cas où une crise mettrait en jeu la survie d’un transporteur alternatif comme Air Transat ou West Jet, le gouvernement devrait s’impliquer financièrement pour assurer une saine concurrence. En bref, aussi essentielle soit-elle, Air Canada ne peut être laissée libre de dicter ses volontés.

La crise du bois d’œuvre a démontré le revers de la médaille de la politique américaine, en particulier la capacité des sociétés américaines de rallier leur gouvernement à leur cause. Par des contributions financières bien ciblées, elles peuvent acheter le soutien indéfectible de l’Administration américaine et s’en servir pour bloquer nos politiques. À ce titre, les États-Unis ont forcé les provinces à modifier leurs régimes de gestion des forêts pour s’aligner sur le leur.

Imaginons alors le pouvoir d’un transporteur américain contrôlant Air Canada et s’opposant à nos politiques. Cela peut se produire lorsque les profits l’emportent sur une solution d’intérêt public plus coûteuse. De nombreuses multinationales américaines ne se sentent pas liées par l’intérêt public des Canadiens. Tant qu’elles se croient justifiées de demander à leur ambassadeur ou à des amis à Washington d’intervenir en leur faveur, il est préférable de les tenir loin de nos secteurs stratégiques.

Le Canada a réellement besoin d’une politique de transport est-ouest et d’un levier politique suffisant à l’égard des sociétés aériennes desservant le pays. Par conséquent, le gouvernement devrait déclarer formellement qu’il ne laissera pas Air Canada tomber en mains étrangères, tant à ses dirigeants actuels qu’à tout groupe d’investisseurs qui envisagerait d’en prendre le contrôle en vue de la revendre à des étrangers. Cela pourra affecter le cours des actions d’Air Canada, mais n’oublions pas que depuis deux ans il a connu des fluctuations de 2 à 20 dollars sans aucune intervention gouvernementale. À vrai dire, le gouvernement ne sera jamais aussi cruel envers les actionnaires d’Air Canada que le management et les marchés financiers l’ont déjà été.





Marcel Côté est associé de Secor Inc. à Montréal.