Plusieurs s’inquiètent de la vague de fusions qui déferle sur la planète depuis quelques années. Mais, à moins d’être des actionnaires de sociétés acheteuses, l’on ne devrait pas s’en faire outre mesure. Ce phénomène résulte simplement d’une rationalisation normale du tissu industriel.
En fait, les regroupements sont alimentés par l’apparition de sociétés internationales et favorisés par le développement d’un cadre mondial de fonctionnement. Certains dirigeants profitent de cette nouvelle réalité pour bâtir de grands ensembles industriels transcendant les frontières, qui visent surtout à acheter des parts dans les marchés locaux. C’est ainsi que AT&T a pris graduellement le contrôle de Cantel, Tim Horton et Wendy’s, et qu’un groupe européen contrôle dorénavant Westburne, le plus important distributeur canadien de matériel électrique. L’émergence de ces sociétés mondiales, qui domineront peu à peu l’économie, est inévitable. L’on a observé semblable phénomène dans le passé : de l’entreprise locale, à l’entreprise régionale, à l’entreprise nationale. Autant avons-nous accepté les sociétés nationales des années 1960 à 1990, autant devrons-nous nous adapter aux entreprises mondiales.
Cette vague de fusions est également alimentée par l’effervescence entrepreneuriale à laquelle donnent lieu les technologies de l’information. Comme la multiplication de nouvelles entreprises novatrices mine la position des sociétés en place, les BCE, Nortel, Rogers, Quebecor, etc., n’ont alors pas le choix; elles doivent «acheter» de l’innovation. D’où un appétit sans limites pour des acquisitions qui leur permettent de se réinventer et de redéployer leurs ressources dans de nouveaux créneaux.
Notre économie gagne-t-elle quelque chose à ces fusions? Probablement que si, quoiqu’il est difficile de mesurer ce facteur précisément. Avons-nous une juste part des activités des sociétés mondiales émergentes? Probablement que oui encore. Mais on s’inquiète particulièrement de la perte des sièges sociaux. En fait, lorsqu’une entreprise canadienne est acquise par une société planétaire, certaines fonctions (relations avec les actionnaires et trésorerie) déménagent immédiatement. C’est donc le niveau de centralisation de l’acheteur qui déterminera l’ampleur des déplacements. Heureusement, les entreprises mondiales sont généralement décentralisées, ce qui favorise le maintien d’activités stratégiques dans les sociétés acquises.
Par ailleurs, le Canada est le siège de plusieurs entreprises acheteuses. Pensons à Alcan, Bombardier, Magna, Nortel. Mais rien n’indique pour autant que notre pays aura sa juste part de sièges sociaux. Il ne faudra également pas s’attendre à ce que ces entreprises concentrent l’ensemble de leur croissance au Canada. Le siège social d’une société mondiale compte généralement entre 100 et 200 employés, alors que la presque totalité de ses activités est distribuée partout dans le monde.
Qui alors bénéficie des fusions? Primo, les actionnaires des sociétés acquises, étant donné que l’acheteur paie généralement une prime de 15 à 25 % lors d’une acquisition. Ensuite, les gestionnaires de fonds, qui obtiennent des rendements spectaculaires en investissant dans des entreprises susceptibles de faire l’objet de prises de contrôle.
Par ailleurs, les gouvernements redoutent grandement les conséquences des fusions sur la concurrence. Leurs craintes sont souvent exagérées, car rien n’est moins permanent qu’un monopole, à moins qu’il ne soit sanctionné par une loi. Par contre, une entreprise qui possède une part de marché trop importante est très vulnérable à la concurrence. Lors de l’analyse de l’impact d’une fusion, nos élus devraient se préoccuper des conditions de la concurrence, et particulièrement de la facilité d’entrée dans un marché, plutôt que de l’accroissement des parts de marché. Tant que l’entrée est facile et qu’il n’y a pas risque de collusion, il est inutile de s’inquiéter de la concentration des parts de marché.
En fait, dans la plupart des fusions, les grands perdants ne sont pas les consommateurs, mais les actionnaires des sociétés acheteuses. De nombreuses études démontrent depuis 20 ans qu’une proportion élevée des acquisitions et fusions détruit de la valeur chez les sociétés acheteuses. Des études récentes concluent que deux transactions sur trois résultent en une perte de valeur. Le prix d’achat n’est pas en cause, les acquéreurs sachant généralement négocier. La faute se trouve plutôt du côté d’une mauvaise intégration.
Rien ne sert donc de s’opposer à la vague de fusions. Il vaudrait mieux y participer, et pleinement. Mais, lorsque nous serons acheteurs, espérons que nous saurons protéger les actifs incorporels qui constituent souvent la grande richesse d’une entreprise. Assurons-nous aussi que notre pays a des politiques économiques adéquates, car c’est surtout en offrant un environnement d’affaires concurrentiel que le Canada saura tirer son épingle du jeu.