mars 2000 — ÉDITION IMPRIMÉE    
 
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La Bourse et la vie

Par John Lorinc

À la tête de la Bourse de Toronto, Barbara Stymiest sait qu'on attend d'elle qu'elle assure l'autonomie du marché canadien des capitaux.

Photographe : Paul Orenstein

Souvent les cadres dirigeants qui commencent à un nouveau poste ont la ferme intention de se lancer à fond de train. Mais quand Barbara Stymiest est entrée en fonction à titre de chef de la direction de la Bourse de Toronto (BdeT), l'idée n'était pas de démarrer à toute vapeur; il s'agissait plutôt de reprendre en main une locomotive folle.

L'automne dernier, à peine quelques jours après que l'ancienne directrice des finances de Nesbitt Burns fut entrée en fonction, Bernard Landry, vice-premier ministre du Québec, annonçait que Québec ne donnerait pas son aval à l'entente de restructuration des quatre bourses canadiennes intervenue auparavant.

La nouvelle n'a pas étonné Barbara Stymiest : en qualité de présidente du conseil des gouverneurs de la Bourse de Toronto durant les deux années précédentes, elle avait piloté habilement la proposition de restructuration, qui fusionnait les bourses de l'Alberta et de Vancouver pour offrir un marché consacré aux sociétés à petite capitalisation (appelé CDNX), consolidait la position de la BdeT à titre de bourse canadienne pour les sociétés à grande capitalisation et redéfinissait la Bourse de Montréal comme l'unique place pour négocier les produits dérivés. Mais, d'emblée, des rumeurs circulaient que le Québec soulèverait des objections, de sorte que Barbara Stymiest savait très bien à quoi s'attendre.

Lorsque la prise de position de Bernard Landry a été rendue publique, Barbara Stymiest, 43 ans, séjournait à Bangkok à l'occasion de l'assemblée annuelle de la Fédération internationale des bourses de valeurs. Fine stratège, elle a pris à part Gérald Lacoste, président et chef de la direction de la Bourse de Montréal, pour évaluer la marge de manoeuvre. Puis, au deuxième jour de l'assemblée, elle ainsi que plusieurs des principaux intervenants des bourses canadiennes se sont réunis au déjeuner pour définir leur plan d'action. «Tous désiraient que la restructuration aille de l'avant, dit-elle, mais aucun compromis ne se dessinait clairement.»

Barbara Stymiest a regagné Toronto en vitesse et multiplié les appels, avant de s'envoler vers Montréal pour discuter avec une personnalité en vue du monde des affaires québécois dont les services avaient été retenus pour faire des démarches auprès du ministre Landry. Vers la fin de la semaine, comme une entente améliorée prenait forme, les représentants des bourses et des organismes de réglementation provinciaux se sont réunis dans les bureaux de la BdeT pour une urgente rencontre au sommet. C'était un dimanche matin, et ces décideurs de haut niveau se divisèrent en trois groupes de travail. Ils n'ont pas été longs à formuler une nouvelle proposition : la Bourse de Montréal serait autorisée à maintenir un marché pour les sociétés du Québec à petite capitalisation en plus de celui des produits dérivés. En attendant la décision de M. Landry, Barbara Stymiest a agi à titre de conseillère auprès des gouverneurs de la Bourse de Toronto et s'est préparée à surmonter le scepticisme de la presse économique. Dix jours plus tard, Bernard Landry approuvait finalement l'entente, que Barbara Stymiest a rendue publique le Jour du Souvenir. Moins de trois semaines après, les bourses canadiennes procédaient à cette restructuration historique. «Le compromis avait ceci de formidable qu'il ne modifiait pas les objectifs de l'entente initiale», rappelle-t-elle quelques jours avant le démarrage de CDNX. Elle était bien placée pour le savoir, puisqu'elle avait assisté à la naissance.

Au cours des quelques dernières années, Barbara Stymiest s'est retrouvée aux premières loges de l'agitation qui a secoué les bourses canadiennes, mais elle a agi dans l'optique de l'administratrice qui définit les réformes stratégiques envisagées pour la BdeT. Depuis qu'elle occupe le poste de chef de la direction, position délicate que détenait précédemment Rowland Fleming, elle travaille à la mise en oeuvre de ces plans, particulièrement la transformation de la Bourse de Toronto en société à but lucratif, survenue au début de la nouvelle année. Au nombre des dossiers dont elle doit s'occuper, il y a les changements technologiques et les modifications de la réglementation, le lancement d'un nouveau système de négociation, de même que la lutte, toujours plus vive, pour maintenir la part de la BdeT sur le marché canadien face à la concurrence féroce de la Bourse de New York et de la Bourse NASDAQ.

Ce jour-là, Barbara Stymiest est assise à une petite table antique dans son bureau - pièce spacieuse et élégante décorée de toiles d'Albert Franck. Elle est calme, chaleureuse, confiante et sans prétention. Épouse d'un conseiller indépendant et mère d'une petite fille, elle s'adonne à la planche à neige et joue au golf lorsque son agenda le lui permet. Elle place son argent de façon prudente. («Je détiens quelques placements à long terme», explique-t-elle.) Même si elle occupe un poste de cette nature, elle n'hésite pas à admettre que, malgré le mandat qu'elle a assumé au conseil de la Bourse de Toronto et son emploi antérieur chez Nesbitt, il lui reste beaucoup à apprendre sur la dynamique entre la bourse et les réalités économiques fluctuantes du marché. «Lorsqu'on siège au conseil, mentionne-t-elle, on voit les problèmes de très haut. Aujourd'hui, je veux me coller à la réalité pour mieux comprendre la Bourse de Toronto.»

C'est exactement le genre de remarque qui n'étonne pas de la part de quelqu'un qui a consacré 14 ans à la vérification, en dépit du fait que Barbara Stymiest reconnaît avoir hésité à embrasser la profession comptable. Pendant ses études en commerce, elle a accepté un emploi d'été chez Clarkson Gordon. «Je viens d'une famille de vendeurs», révèle-t-elle, ajoutant qu'elle n'était pas convaincue de vouloir emboîter le pas. Au début, son travail en comptabilité se voulait une étape, le temps qu'elle réfléchisse à l'orientation de sa vie professionnelle. Chez Clarkson, elle s'est retrouvée à effectuer de nombreuses missions auprès de sociétés de services financiers et de maisons de courtage, et le rythme trépidant qui caractérise ce secteur d'activité lui a plu. Elle évoque le travail chez les courtiers, où elle alignait de longues heures au cours des cinq semaines que durait une vérification, et la grande fête avec les représentants des ventes qui couronnait le tout.

Pendant sa carrière chez E&Y, Barbara Stymiest s'est fait un nom dans le monde canadien des valeurs mobilières grâce à son travail avec des organisations comme la Bourse de Toronto, le Fonds canadien de protection des épargnants et l'Association des courtiers en valeurs mobilières. C'est sans difficulté qu'elle fit le saut chez Nesbitt Burns où, à titre de directrice des finances, elle devait superviser le système de gestion financière interne, les relations de conformité aux règlements ainsi que la conformité financière, et participait aux décisions clés en matière de technologie. De fait, sa compréhension des systèmes d'information et de la façon de tirer le meilleur parti de la technologie a constitué un atout de taille dans son ascension au poste de commande de la BdeT.

Au cours des années, Barbara Stymiest s'est engagée activement auprès de deux organisations torontoises du domaine de la santé : la Toronto Rehabilitation Institute Foundation et le Hincks-Dellcrest Centre, un établissement très respecté de soins en santé mentale pour enfants. L'engagement de Barbara Stymiest auprès d'un prédécesseur du Rehab Institute, le Queen Elizabeth Hospital, remonte au temps où elle faisait la vérification de cet établissement, mais récemment, après que cet hôpital eut été regroupé avec trois autres, elle a siégé au comité sur la gouvernance du conseil de la Rehab Foundation; le comité se concentre sur des questions de gouvernance découlant de la fusion.

«Elle a sûrement gardé un lien émotif qui la ramène à cet hôpital», déclare David Bragg, CA, vice-président directeur de Loblaw Cos. Ltd. et président du conseil de la Toronto Rehab Institute Foundation, qui a travaillé avec Barbara Stymiest chez Clarkson Gordon. Il la décrit en ces termes : «Elle est quelque peu discrète, possède beaucoup d'assurance sans être imbue d'elle-même.»

D'autres anciens collègues ont gardé d'elle la même impression : «Elle possède une capacité de faire la synthèse de problèmes très complexes que j'ai rarement vue chez d'autres», commente John Spekkens, président et chef de la direction de Hincks, qui a travaillé avec Barbara Stymiest pendant trois ans lorsqu'elle était présidente du conseil du centre. Il mentionne que, malgré sa solide capacité d'analyse, elle ne s'est jamais comportée de manière que les autres se sentent intimidés ou bousculés, qu'il s'agisse de réceptionnistes ou de cadres dirigeants.

Mais l'un des aspects de Barbara Stymiest qui a le plus impressionné John Spekkens, c'est la façon dont elle s'est engagée dans les campagnes de souscription. Au lieu d'adopter la technique qui consiste à téléphoner à quelques collègues fortunés et à leur demander une contribution substantielle, elle a décidé de faire appel à beaucoup plus de monde; c'est ainsi qu'elle a incité le personnel de Nesbitt à faire un don au centre au lieu de participer au traditionnel échange de cadeaux de Noël. «Elle incarne ses valeurs chaque jour, et non pas seulement quand cela fait son affaire», ajoute John Spekkens.

En 1993, Barbara Stymiest a été nommée au conseil des gouverneurs de la BdeT. Au fil des ans, elle s'est fait une idée plus précise du rôle du chef de la direction de la Bourse - un rôle qui change, selon elle, comme une «évolution, plutôt qu'une révolution». À ses débuts, le chef de la direction était Pearce Bunting, fonctionnaire de longue date qui dirigeait la Bourse depuis presque 20 ans. Le début de son mandat a coïncidé à peu près avec le lancement de la négociation électronique à la Bourse de Toronto, mais l'immobilisme l'a caractérisé par la suite. En 1994, Pierce Bunting a pris sa retraite, et le conseil a confié le gouvernail à Rowland Fleming, banquier dans la cinquantaine d'origine irlandaise, qui était président du Trust National avant d'accéder à ce poste.

À cette époque, les relations entre la direction générale de la BdeT et le conseil étaient teintées de politique interne. «Il était alors totalement impossible de prendre des décisions», souligne Paul Hand, gouverneur de la Bourse de Toronto et directeur général de RBC Dominion Valeurs Mobilières. «La Bourse comptait plus de 100 courtiers membres, chacun ne détenant qu'une seule voix. La balance penchait du côté de ceux qui criaient et hurlaient le plus fort», enchaîne-t-il.

Barbara Stymiest, nommée présidente du conseil en 1997, a détecté d'autres faiblesses au niveau de la direction, notamment que les gouverneurs ne voyaient jamais les états financiers. Elle a insisté pour que la direction fournisse des rapports trimestriels, ce qui, se remémore-t-elle, était considéré comme «révolutionnaire» pour la Bourse. On ne faisait pas d'analyse coûts-bénéfices pour, par exemple, évaluer le coût de l'imposant système d'information de la Bourse de Toronto par rapport aux produits générés par les commissions de négociation. «La direction ne fournissait pas assez d'information au conseil sur la performance de la Bourse, dit-elle. Mon rôle se limitait à être le témoin passif de l'évolution d'une organisation à but lucratif.»

Mais ces problèmes d'information ont été relégués au second plan à cause des crises qui ont secoué la BdeT ces dernières années : Bre-X, YBM Magnex et la panne informatique, qui a entraîné l'arrêt des transactions peu après que la Bourse eut pris l'initiative radicale de fermer le parquet, en 1997. Tandis que Rowland Fleming faisait face à la musique, Barbara Stymiest et le conseil allaient de l'avant avec des réformes en profondeur axées sur le processus de démutualisation afin de transformer l'institution en une société à but lucratif. Paul Hand souligne que l'institution de 148 ans a été marquée par plus de changements au cours des 18 derniers mois que durant les 50 années précédentes. «Barbara s'est retrouvée au coeur de l'action. Elle n'est pas une figure de proue, mais elle connaît les enjeux.»

Au printemps dernier, le conseil a entrepris une démarche afin de discuter si Rowland Fleming était la bonne personne pour diriger la Bourse de Toronto. Lorsque celui-ci a remis subitement sa démission en avril, la position officielle de la Bourse fut qu'il partait afin de se consacrer à des intérêts personnels. Selon l'une de nos sources, la Bourse de Toronto semblait avoir besoin d'une personne plus jeune, déjà bien au fait des activités de courtage et versée dans l'art des décisions collégiales.

Barbara Stymiest est entrée en scène à titre de chef de la direction par intérim et, avec deux autres gouverneurs, elle s'est lancée à la recherche de candidats pour remplacer Rowland Fleming. Ils ont analysé minutieusement le dossier de candidats originaires des États-Unis, d'Europe et d'Extrême-Orient, mais Barbara Stymiest a trouvé pénible l'effort de recrutement, parce que peu de candidats possédaient une expérience pratique de ce secteur. Sur Bay Street, certains dirigeants de maisons de courtage ne se cachaient pas pour décrire le genre de chef de la direction qu'ils voyaient à la tête de la Bourse - comme Tom Caldwell, de Caldwell Securities, qui est censé avoir dit à cette époque : «Attention aux superstars!»

De plus, certains habitués de Bay Street avaient arrêté leur choix : des dirigeants clés du monde des valeurs mobilières et plusieurs gouverneurs de la Bourse pressaient discrètement Barbara Stymiest de soumettre sa candidature. Alors que le processus de recrutement était déjà avancé, elle s'est retirée du comité pour se lancer dans la course. Elle a présenté sa candidature à un moment opportun, puisqu'elle venait tout juste d'achever une vaste entreprise de lobbying pour faire accepter le projet de démutualisation à la centaine de membres de la Bourse.

Malgré ces appuis, Barbara Stymiest mentionne que la décision n'a pas été facile à prendre. Mère d'une fille d'un an, elle vivait à un rythme effréné. Arrivant au travail vers environ 6 h, elle tentait de quitter le bureau vers 18 h 30 afin de consacrer sa soirée à son enfant. De plus, dit-elle, elle se plaisait bien chez Nesbitt. Cependant, à titre de directrice des finances, elle s'occupait des activités internes du cabinet, et l'interaction avec les clients qu'elle avait connue en tant qu'associée en vérification chez E&Y lui manquait. L'idée lui plaisait de diriger une entreprise avec le profil de clientèle de la Bourse. «Je me questionnais, reconnaît-elle. Je n'aspirais pas au titre de chef de la direction, mais le poste à la Bourse était une occasion unique.»

Du point de vue de la BdeT, l'engagement de l'ancienne présidente du conseil comportait un avantage évident. «Elle est certainement très habile pour régler des problèmes», commente Jean Martel, avocat de Montréal spécialisé en valeurs mobilières et nouveau gouverneur de la Bourse de Toronto. Celui-ci décrit Barbara Stymiest comme une «bonne tacticienne». Pour Diana Bennett Gale, représentante du public au conseil des gouverneurs de la Bourse, Barbara Stymiest possède la capacité de désamorcer les crises : «Elle compose remarquablement bien avec les controverses.» Paul Hand ajoute : «Barbara est beaucoup plus alerte envers les médias.» Il souligne qu'avec elle, le poste sera moins sous les projecteurs. Mais il ajoute qu'elle a assez de caractère pour faire face aux exigences de ses fonctions, comme elle l'a démontré lorsqu'elle était présidente du conseil. «À la BdeT, elle a fait face à une stratégie d'affaires en évolution très rapide, en dépit du fait que la direction avait la réputation de rendre tout changement difficile, et elle a guidé la Bourse dans la bonne voie.»

Maintenant que la restructuration des bourses canadiennes est achevée, depuis décembre 1999, et que le processus de démutualisation est officiellement engagé, Barbara Stymiest a tourné son attention vers la gestion méticuleuse que requiert une société à but lucratif. Sur le plan stratégique, elle et le conseil sont sur la même longueur d'onde quant à la façon dont l'organisation devrait aborder les réalités du marché. La BdeT, qui a généré des produits de 120 millions $ en 1998, focalisera ses activités sur trois domaines principaux : la négociation (qui génère 75 % des produits), les ventes d'informations et les inscriptions.

L'intensification de la présence électronique de la Bourse est peut-être le projet qui pose le plus redoutable défi. Avant la fin de l'an 2000, la Bourse inaugurera son propre «système de négociation parallèle» - une bourse autonome en ligne, semblable à l'Instinet de Reuters et aux autres systèmes qui ont vu le jour aux États-Unis. Le SNP permet de préserver l'anonymat lors de l'exécution des ordres des grandes institutions, qui se retirent de plus en plus du parquet pour éviter que leurs transactions engendrent une volatilité des cours. Barbara Stymiest, qui venait d'avoir 21 ans lorsque la Bourse de Toronto a lancé son premier système de négociation électronique, s'engage dans ce projet fort consciente des dangers de mettre en place une nouvelle infrastructure technologique de cette envergure. Et, puisque la négociation en ligne représente un marché très sensible aux prix, le contrôle des coûts est un enjeu primordial pour la Bourse dans l'élaboration du SNP. Grâce à son expérience au comité de direction de la technologie de Nesbitt, Barbara Stymiest sait que «les informaticiens offrent parfois des solutions parfaites, mais à des coûts 10 fois supérieurs à ceux d'une solution acceptable disons à 80 %».

En plus de rendre la nouvelle technologie opérationnelle, Barbara Stymiest s'affaire à promouvoir la BdeT. En tant qu'unique bourse canadienne pour les titres de grandes sociétés, la Bourse de Toronto désire s'imposer comme chef de file mondial des titres miniers - un processus qui repose fortement sur la volonté du secteur minier canadien de mettre en place des nouvelles règles de conduite négociées à l'échelle du secteur. Ces règles viseraient à prévenir des désastres comme celui de Bre-X, qui a été causé dans une large mesure par la diffusion d'informations non vérifiées dans des rapports d'analystes spécialisés réputés. Adoptant le point de vue d'une entreprise qui recherche le profit, Barbara Stymiest désire que la Bourse attire de nouvelles inscriptions de sociétés minières pour atteindre cet objectif stratégique (un petit nombre de sociétés minières étrangères sont déjà inscrites). «Les marchés financiers canadiens ont une bonne compréhension de l'industrie minière», dit-elle. L'objectif à long terme de la BdeT est de nous créer de nouveaux créneaux, par exemple les secteurs des télécommunications, de la technologie et de l'énergie. «Notre stratégie prévoit une percée auprès de deux ou trois secteurs comparables à l'industrie minière.»

La réussite de ces plans dépend de la capacité de Barbara Stymiest et de son nouveau directeur des finances d'imposer une discipline de marché à une organisation essentiellement bureaucratique. Il faut donc améliorer les systèmes d'information financière de la BdeT et créer des mesures de performance qui permettront d'évaluer comment l'entreprise se comporte. Barbara Stymiest et son équipe étudient également la nature des services offerts gratuitement aux membres par la Bourse, en ayant en tête le projet d'en faire des sources de revenus. À cet égard, elle met son chapeau de CA pour expliquer quelques-uns des pièges camouflés dans les livres de la Bourse : en cette période de marché haussier, les commissions sur les transactions ont grimpé de façon spectaculaire, ce qui a entraîné des surplus d'exploitation. Dans le passé, la Bourse de Toronto accordait des «congés» de commissions aux entreprises membres. Cependant, dans le contexte d'une entreprise à but lucratif, elle doit religieusement enregistrer ses produits, comptabiliser ses coûts, comme le coût des systèmes d'information, et surveiller ses concurrents - la nouvelle pièce du casse-tête. Par exemple, aux États-Unis, les transactions au moyen du SNP ont grugé une part importante du marché de la Bourse NASDAQ. «L'avènement des SNP signifie que nous devrons percevoir une commission concurrentielle ou fermer boutique, affirme Barbara Stymiest. Je ne peux pas me permettre de fournir gratuitement aux membres une panoplie de services accessoires, sous peine de mettre la Bourse hors-jeu.»

Certains pensent que c'est précisément ce qui attend la Bourse de Toronto - qu'elle mette en oeuvre ou non ses ambitieux projets de réforme. Des observateurs croient que, en se limitant aux titres à grande visibilité, la BdeT renonce à profiter de la croissance du secteur des technologies et des produits dérivés. «Nous agissons à la manière d'un monopole», affirme Dominik Dlouhy, qui dirige une petite société montréalaise et qui a déjà été président du conseil de la Bourse de Montréal. Il croit que, si la BdeT n'opte pas pour l'intégration avec d'autres grandes bourses nord-américaines, elle pourrait bien être reléguée au rang de bourse régionale de deuxième ordre, accueillant principalement des sociétés qui n'ont pas la taille pour que leurs titres soient négociés ailleurs. «Nous nous inquiétons du volume de transactions que nous perdons au profit de New York.» Barbara Stymiest rejette avec vigueur les prédictions des défaitistes. «Le mythe circule au Canada que la Bourse de Toronto est une institution inutile en déclin, et qu'elle est incapable de prendre pied dans la tourmente des changements qui surviennent autour d'elle», a-t-elle déclaré dans un discours en décembre dernier.

Il incombe à Barbara Stymiest d'assurer que la Bourse de Toronto, après la démutualisation, sera assez leste pour livrer concurrence dans l'univers du placement sans frontière en pleine évolution. Et elle doit aussi travailler résolument pour restaurer la réputation de la Bourse devant les critiques sévères des médias. Forte de statistiques convaincantes, elle monte sur les tribunes des déjeuners causeries et réfute les allégations des prophètes de malheur en faisant valoir que les transactions au détail sont en hausse après des années de déclin, que le réseau d'ordinateurs de la Bourse fonctionne 99,96 % du temps et que le nombre de sociétés inscrites à la BdeT et dont les actions sont également négociées sur la Bourse NASDAQ a diminué au cours des dernières années, passant du nombre record de 180 à 130.

Dans son bureau spacieux, Barbara Stymiest expose calmement les faits, avec son style discret coutumier, puis ironise sur les nombreuses critiques qu'elle a reçues de la part des journalistes d'affaires : «Quelle est cette citation de Mark Twain déjà? "La rumeur de ma mort est une grossière exagération."» Cette belle boutade démontre que Barbara Stymiest sait intuitivement comment se comporter sous les feux de la rampe. En revanche, il n'est pas facile de comprendre comment une comptable tranquille et travaillante a pu se hisser au sommet du secteur du courtage, qui carbure à l'adrénaline et qui est secoué, comme c'est si souvent le cas, par des séances de négociations frénétiques et des scandales boursiers. Mais la clé de l'énigme se trouve peut-être dans le fait que la Bourse de Toronto a voulu au poste de commande une personne imperturbable, quelqu'un qui, comme elle le dit elle-même, est en mesure de «limiter les dégâts» lorsque les attaques fusent de toutes parts.





John Lorinc est un rédacteur pigiste de Toronto.