mars 2008 — ÉDITION IMPRIMÉE    
 
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Fiscalité communautaire

Par Lorie Murdoch
Photography : Nance Ackerman/KLIXPIX

À chaque saison des impôts, des centaines de CA et d’étudiants CA mettent leur temps et leur expertise au service des plus démunis.

Albert Ferris est habitué à voir des revenus qui avoisinent les cent mille, voire le million de dollars. Le directeur administratif de l’Institute of Chartered Accountants of Prince Edward Island et ancien associé de Deloitte & Touche s’installe maintenant, chaque mois d’avril, dans une salle de bingo de Charlottetown pour remplir la déclaration fiscale de gens dont le revenu se limite à quelques milliers de dollars. Gratuitement. Albert Ferris œuvre comme bénévole dans une clinique d’impôt gérée par l’Agence du revenu du Canada. «Il est certain que, quand vous voyez comme certaines personnes vivent avec peu, vous n’avez plus envie de vous plaindre, dit-il. Ces revenus correspondent à peu près à ce que notre voyage en Italie nous a coûté.»

Un jeune couple fait son entrée. Ce sont des handicapés intellectuels, mais ils ont tous les deux un emploi : lui comme signaleur sur l’autoroute, elle comme femme de ménage dans les bureaux d’un ministère. Tous deux sont ravis d’apprendre qu’ils ont droit à un remboursement. C’est le genre de «client» qui ramène Albert Ferris chaque année à la clinique depuis 2002. «J’aime aider les gens», dit-il.

L’an dernier, plus de 1 400 CA, étudiants CA et étudiants associés ont rempli plus de 10 000 déclarations de revenus gratuitement. Habituellement organisées juste avant la période de pointe des cabinets comptables, ces cliniques permettent aux personnes à faible revenu (personnes âgées, handicapés, mères monoparentales, nouveaux arrivants, étudiants) de tirer le maximum de leur déclaration de revenus.

«L’intervalle où l’on peut offrir ce service est si court», explique la CA bénévole Rita MacDonald, qui forme aussi de nouveaux bénévoles pour le compte de l’Institut des comptables agréés de l’Ontario (ICAO). Nous ne pouvons pas l’organiser au plus fort de la période des impôts». Ainsi, généralement en mars selon le lieu, des CA de tous les échelons de la profession envahissent durant quelques semaines les centres communautaires, les résidences pour personnes âgées, les salles paroissiales et les auditoriums des écoles. Et ce travail bénévole n’est pas le privilège des fiscalistes. «Pour quiconque a les connaissances d’un CA, il n’a pas besoin d’être spécialisé en fiscalité pour apprendre facilement à remplir ce genre de formulaire», explique Ali Spinner, directrice en fiscalité chez RSM Richter à Toronto. «Nous avons de nombreux bénévoles, depuis les étudiants stagiaires jusqu’aux directeurs. Il faut beaucoup moins de temps qu’on ne le croit pour se préparer.»

Keith Powls, pour sa part, aime aider les personnes âgées. Il est ainsi bénévole à Winnipeg depuis 30 ans, même depuis qu’il a pris sa retraite en 2005 au terme d’une carrière diversifiée (expertise comptable en cabinet, contrôleur et directeur financier). «Sacrifier un samedi matin par an, ce n’est rien, dit-il. Au Manitoba, nous avons deux régimes de crédits d’impôt et la plupart des clients obtiennent plusieurs centaines de dollars grâce à ces programmes. Pour nombre de personnes âgées, les formulaires sont si déroutants qu’il est probable qu’ils ne réussiraient pas à profiter de tous les avantages fiscaux auxquels ils ont droit. Les clients sont toujours reconnaissants pour l’aide qu’on leur apporte, ce que je trouve très gratifiant.»

Keith Powls trouve son bénévolat très gratifiant; Karen chan s’est inspirée de l’exemple de ses parents immigrants.

Organisé par Age and Opportunity Manitoba, en coopération avec l’Institute of Chartered Accountants of Manitoba, le service est généralement offert en mars, à des particuliers dont le revenu n’excède pas 25 000 $ (30 000 $ pour les couples). Pour Keith Powls, le seul aspect négatif du bénévolat est qu’il faut remplir les formulaires à la main. «Cette manipulation de paperasse est agaçante et une perte de temps. Par contre, quand je remplis une déclaration à la main, je découvre des aspects différents que je ne vois pas lorsque j’utilise un logiciel.»

Comment est né ce réseau d’aide? David Scott, ancien directeur du service d’information de l’ICAO, se rappelle un certain coup de téléphone reçu à Toronto en 1969. Cet ancien journaliste du Globe and Mail travaillait pour l’Institut depuis un mois lorsqu’une dame à la recherche d’un CA bénévole a appelé. «Elle a dit qu’un CA avait jusqu’à présent rempli, à sa demande, les déclarations de revenus de deux vieux messieurs, mais que ce CA avait déménagé. Elle m’a demandé si je pouvais trouver quelqu’un.» David Scott a facilement trouvé un remplaçant et il a pensé que d’autres personnes avaient peut-être également besoin d’aide. Avant même la fin de la période des impôts cette année-là, cinq ou six organismes offraient un service d’aide. «En quelques années, ils en étaient venus à remplir un nombre impressionnant de déclarations, raconte David Scott. Tout le monde aidait : des CA, des CA retraités, des associés chevronnés. Dès la troisième année, le nombre de déclarations fiscales remplies atteignait 10 000. »

«Les bénévoles aident les gens à obtenir le maximum des crédits et des remboursements auxquels ils ont droit, explique Rita MacDon-ald. Quelqu’un qui n’a pas de formation dans le domaine pourrait passer à côté de certains crédits, étant donné qu’ils changent si souvent.» Et c’est là qu’intervient Rita MacDonald.

À titre de formatrice bénévole, elle prépare depuis sept ans des notes de cours et des exemples de formulaires fiscaux pour l’ICAO, qui offre quatre séances de formation par an dans ses locaux. Elle parcourt les formulaires habituels avec les nouveaux bénévoles et elle les prépare notamment à voir arriver des personnes âgées avec leurs boîtes à chaussures remplies de papiers sans intérêt pour le fisc. Rita MacDonald prépare des déclarations fiscales depuis 1997. Elle a travaillé dans un refuge pour hommes, un centre pour parents adolescents, un centre commercial et un centre communautaire pour personnes âgées. «Je trouve ce travail très valorisant, explique-t-elle. Les clients sont incroyablement reconnaissants : 99 % obtiennent un remboursement. Ils ne comprennent rien à l’impôt, si déconcertant pour eux, alors ils sont stupéfaits de nous voir trier leurs reçus et remplir leur déclaration en une demi-heure. C’est toute une expérience d’aider des gens qui ont si peu pour vivre. Cela vous permet de voir votre propre vie sous un jour différent.» À moins de travailler plus d’une fois dans le même centre, un bénévole revoit rarement les mêmes personnes, mais cela ne signifie pas qu’il les oublie. Rita Macdonald se souvient encore de cette vieille dame française qui vivait seule et n’avait pas de famille pour l’aider. Elle ne parlait que français et Rita Macdonald, qu’anglais. Malgré tout, par des gestes et des sourires, elles ont réussi à communiquer.

Les clients doivent répondre à des critères définis pour avoir accès à une clinique d’impôt gratuite en Ontario : revenu brut annuel maximum de 22 500 $ pour un ménage avec personnes à charge et de 15  000 $ en l’absence de personne à charge. Lorsqu’elle travaillait pour PricewaterhouseCoopers, Rita Macdonald coordonnait également la recherche de bénévoles.

Elle gère à présent sa propre entreprise, tout en enseignant la comptabilité à l’Université Ryerson de Toronto le soir. «C’est une période occupée de l’année, explique cette mère de deux enfants, mais on trouve le temps. Je travaille généralement le soir lorsque les enfants sont couchés.»

Marianne grenier veut aider sa collectivité; trevor o’Brien organise des cliniques.

Trevor O’Brien, directeur principal chez Deloitte & Touche, travaille aussi bénévolement depuis 1997. Maintenant, à titre de coordonnateur de la région d’Ottawa, il met sur pied, avec son équipe, de 20 à 30 cliniques chaque année, généralement en mars. «Un grand nombre de bénévoles reviennent année après année», mentionne-t-il. Il fournit des CA et des horaires au Senior Citizen Council d’Ottawa, qui prépare les locaux pour les cliniques où 30 à 40 déclarations sont remplies en trois ou quatre heures. Si une personne âgée ne peut pas sortir, l’organisme va chercher ses documents et les apporte généralement à Trevor O’Brien, chez Deloitte.

Celui-ci se souvient d’une situation peu ordinaire à laquelle un de ses compagnons de bénévolat a été confronté. Un couple auquel on demandait s’il était marié ou en union de fait a répondu qu’il n’était pas sûr. Il cohabitait depuis un certain temps, mais une des deux personnes pensait qu’elle était peut-être encore officiellement mariée à une autre personne qui était décédée, mais dont on n’avait pas retrouvé le corps. «Vous pouvez imaginer notre étonnement, raconte Trevor O’Brien, surtout que tout cela nous était raconté sur le ton de la conversation.» En fin de compte, il a été déterminé que l’autre relation était terminée et, pour les besoins de la déclaration de revenus, les membres du couple ont été déclarés conjoints de fait. «Ils ont fini par dire qu’un certificat de décès avait été délivré, mais il a fallu un petit moment pour débrouiller l’écheveau.»

Ce qui rend également ce travail agréable, c’est qu’on rencontre des gens intéressants. Alex Fisher, de Deloitte à Toronto, se rappelle quelques clients, comme cette dame qui voulait lui verser en argent liquide le montant de l’impôt qu’elle devait. Cependant, il y a aussi les couples qui se chamaillent. «Ils mettent quinze minutes à trouver leurs reçus au fond de leur sac, puis passent un quart d’heure à se disputer pour savoir qui a oublié quoi à la maison.» Mais la plupart des clients sont très reconnaissants, surtout les nouveaux arrivants. «Ce sont les gens que j’aime le plus aider», explique Alex Fisher.

À Québec, l’effort est surtout axé sur la mise sur pied d’une clinique pour les malvoyants durant la deuxième semaine de mars. Marianne Grenier, associée principale chez PwC qui participe à l’opération depuis deux ans, explique que le Regroupement des CA de Québec se charge, par son entremise, de trouver des bénévoles. Le Lions Club organise les rendez-vous avec les clients, réserve une salle dans un hôtel accessible par transport en commun, prépare des repas pour les bénévoles et fournit les imprimantes. Les CA apportent leur propre portable muni du logiciel le plus récent.

«Il n’est pas difficile de trouver des bénévoles, précise Marianne Grenier. Certains employeurs, comme PwC, aident en offrant un jour de congé pour le bénévolat.» Tout contribuable partiellement ou totalement aveugle est le bienvenu à la clinique. Les deux séances d’une journée (de 9 h à 21 h) attirent environ 50 clients. «Il est gratifiant d’utiliser ses compétences pour aider la collectivité.»

Pour la fiscaliste Karen Chan, c’est le souvenir de ses parents immigrants, aux prises avec les déclarations fiscales, qui l’a poussée au bénévolat. «Ils avaient du mal à comprendre l’anglais, sans parler de comprendre les déclarations, raconte-t-elle, mais ils en remplissaient une chaque année, et seuls.» Karen Chan, qui travaille chez Alberta Finance à Edmonton, a commencé à faire du bénévolat en 2003, alors qu’elle était au service du vérificateur général de l’Alberta. Elle a aidé des étudiants, mais en général, elle va dans une résidence pour personnes âgées un soir par semaine, de la mi-mars à la mi-avril. «Il n’est pas difficile d’imaginer toutes les choses que je pourrais être en train de faire, dit-elle, mais honnêtement, et même si c’est un cliché, les sourires et la reconnaissance des clients sont une récompense qui vaut bien quelques heures par semaine. Je sais que mon travail bénévole aide réellement.»

Avec un revenu annuel inférieur à 30 000 $, ces gens ne peuvent s’offrir les services d’un professionnel. Certains lui offrent de l’argent ou des petits cadeaux, mais pour elle, la véritable récompense n’est pas matérielle. «Beaucoup de clients me racontent des anecdotes intéressantes pendant que je m’occupe de leur déclaration. Je n’ai pas l’impression de seulement remplir une déclaration, mais plutôt d’avoir une conversation avec un ami.»

Ali Spinner croit quant à elle que faire profiter les autres de son expertise est un bien petit sacrifice. «J’ai des connaissances spécialisées; il me suffit de donner un peu de temps.» La plupart des gens qui viennent à ces cliniques ne sont pas en mesure de préparer leurs déclarations de revenus et ils ne parviendraient pas seuls à obtenir les remboursements auxquels ils ont droit. «Les clients sont souvent nerveux quand ils s’assoient en face de vous, raconte-t-elle. Ils sont timides et silencieux, mais leur appréciation devient de plus en plus visible à mesure que vous avancez dans le formulaire. À la fin, ils vous disent : “Je n’aurais pas pu le faire sans vous.”» Une cliente était trop timide pour parler autrement que quand Ali Spinner lui adressait la parole. Ali lui a expliqué le processus pas à pas, pour la mettre à l’aise. Elle donne aussi des cours sur la fiscalité des entreprises à l’Université de Toronto. L’an dernier, elle a accordé des points de participation à ses étudiants qui ont accepté de préparer les déclarations fiscales d’autres étudiants dans les cliniques du campus.

Il y a trois ans, l’ICAO a lui aussi eu l’idée d’offrir une contribution financière. Un défi a été lancé en vue de récompenser les bénévoles ayant participé au plus grand nombre de cliniques d’impôts. Le concours est ouvert à trois niveaux : les personnes, les entreprises et les cabinets de CA. Le nom des gagnants est publié en ligne.

En 2007, les prix comprenaient un film pour iPod, une séance de photos d’une valeur de 200 $ et un iPod nano. L’Institut fait aussi un don à chaque organisme gérant une clinique, qui s’élève à 50 $ pour les 15 premiers formulaires remplis, puis à 1 $ par formulaire.

L’ICAO s’apprête à célébrer le 40e anniversaire des cliniques d’impôts. «Nous estimons que ce programme permet à la profession de faire sa part pour la collectivité et d’aider les moins fortunés», indique Perry Jensen, directeur des relations avec les médias. «Le besoin n’est pas près de s’éteindre et nous continuerons à aider. Nous affirmons avec confiance que nous célébrerons un 50e anniversaire.»


Lorie Murdoch est rédactrice pigiste à Hamilton (Ontario).