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Fiscalité communautaire
Par Lorie Murdoch
Photography : Nance Ackerman/KLIXPIX
À chaque saison des impôts, des centaines de CA et d’étudiants CA mettent
leur temps et leur expertise au service des plus démunis.
Albert Ferris est habitué à voir des revenus qui avoisinent les cent mille, voire le
million de dollars. Le directeur administratif de l’Institute of Chartered Accountants of Prince Edward
Island et ancien associé de Deloitte & Touche s’installe maintenant, chaque mois d’avril, dans une salle
de bingo de Charlottetown pour remplir la déclaration fiscale de gens dont le revenu se limite à quelques
milliers de dollars. Gratuitement. Albert Ferris œuvre comme bénévole dans une clinique d’impôt gérée par
l’Agence du revenu du Canada. «Il est certain que, quand vous voyez comme certaines personnes vivent avec
peu, vous n’avez plus envie de vous plaindre, dit-il. Ces revenus correspondent à peu près à ce que notre
voyage en Italie nous a coûté.»
Un jeune couple fait son entrée. Ce sont des handicapés intellectuels, mais ils ont tous
les deux un emploi : lui comme signaleur sur l’autoroute, elle comme femme de ménage dans les bureaux
d’un ministère. Tous deux sont ravis d’apprendre qu’ils ont droit à un remboursement. C’est le genre de
«client» qui ramène Albert Ferris chaque année à la clinique depuis 2002. «J’aime aider les gens»,
dit-il.
L’an dernier, plus de 1 400 CA, étudiants CA et étudiants associés ont rempli
plus de 10 000 déclarations de revenus gratuitement. Habituellement organisées juste avant la période de
pointe des cabinets comptables, ces cliniques permettent aux personnes à faible revenu (personnes âgées,
handicapés, mères monoparentales, nouveaux arrivants, étudiants) de tirer le maximum de leur déclaration de
revenus.
«L’intervalle où l’on peut offrir ce service est si court», explique la CA bénévole Rita MacDonald, qui forme
aussi de nouveaux bénévoles pour le compte de l’Institut des comptables agréés de l’Ontario (ICAO). Nous ne
pouvons pas l’organiser au plus fort de la période des impôts». Ainsi, généralement en mars selon le lieu,
des CA de tous les échelons de la profession envahissent durant quelques semaines les centres communautaires,
les résidences pour personnes âgées, les salles paroissiales et les auditoriums des écoles. Et ce travail
bénévole n’est pas le privilège des fiscalistes. «Pour quiconque a les connaissances d’un CA, il n’a pas
besoin d’être spécialisé en fiscalité pour apprendre facilement à remplir ce genre de formulaire», explique
Ali Spinner, directrice en fiscalité chez RSM Richter à Toronto. «Nous avons de nombreux bénévoles, depuis
les étudiants stagiaires jusqu’aux directeurs. Il faut beaucoup moins de temps qu’on ne le croit pour se
préparer.»
Keith Powls, pour sa part, aime aider les personnes âgées. Il est ainsi bénévole à
Winnipeg depuis 30 ans, même depuis qu’il a pris sa retraite en 2005 au terme d’une carrière
diversifiée (expertise comptable en cabinet, contrôleur et directeur financier). «Sacrifier un samedi matin
par an, ce n’est rien, dit-il. Au Manitoba, nous avons deux régimes de crédits d’impôt et la plupart des
clients obtiennent plusieurs centaines de dollars grâce à ces programmes. Pour nombre de personnes âgées, les
formulaires sont si déroutants qu’il est probable qu’ils ne réussiraient pas à profiter de tous les avantages
fiscaux auxquels ils ont droit. Les clients sont toujours reconnaissants pour l’aide qu’on leur apporte, ce
que je trouve très gratifiant.»

Keith Powls trouve son bénévolat très
gratifiant; Karen chan s’est inspirée de l’exemple de ses parents immigrants.
Organisé par Age and Opportunity Manitoba, en coopération avec l’Institute of Chartered
Accountants of Manitoba, le service est généralement offert en mars, à des particuliers dont le revenu
n’excède pas 25 000 $ (30 000 $ pour les couples). Pour Keith Powls, le seul aspect
négatif du bénévolat est qu’il faut remplir les formulaires à la main. «Cette manipulation de paperasse est
agaçante et une perte de temps. Par contre, quand je remplis une déclaration à la main, je découvre des
aspects différents que je ne vois pas lorsque j’utilise un logiciel.»
Comment est né ce réseau d’aide? David Scott, ancien directeur du service d’information
de l’ICAO, se rappelle un certain coup de téléphone reçu à Toronto en 1969. Cet ancien journaliste du
Globe and Mail travaillait pour l’Institut depuis un mois lorsqu’une dame à la recherche d’un CA bénévole a
appelé. «Elle a dit qu’un CA avait jusqu’à présent rempli, à sa demande, les déclarations de revenus de deux
vieux messieurs, mais que ce CA avait déménagé. Elle m’a demandé si je pouvais trouver quelqu’un.» David
Scott a facilement trouvé un remplaçant et il a pensé que d’autres personnes avaient peut-être également
besoin d’aide. Avant même la fin de la période des impôts cette année-là, cinq ou six organismes offraient un
service d’aide. «En quelques années, ils en étaient venus à remplir un nombre impressionnant de déclarations,
raconte David Scott. Tout le monde aidait : des CA, des CA retraités, des associés chevronnés. Dès la
troisième année, le nombre de déclarations fiscales remplies atteignait 10 000. »
«Les bénévoles aident les gens à obtenir le maximum des crédits et des remboursements
auxquels ils ont droit, explique Rita MacDon-ald. Quelqu’un qui n’a pas de formation dans le domaine pourrait
passer à côté de certains crédits, étant donné qu’ils changent si souvent.» Et c’est là qu’intervient Rita
MacDonald.
À titre de formatrice bénévole, elle prépare depuis sept ans des notes de cours et des
exemples de formulaires fiscaux pour l’ICAO, qui offre quatre séances de formation par an dans ses locaux.
Elle parcourt les formulaires habituels avec les nouveaux bénévoles et elle les prépare notamment à voir
arriver des personnes âgées avec leurs boîtes à chaussures remplies de papiers sans intérêt pour le fisc.
Rita MacDonald prépare des déclarations fiscales depuis 1997. Elle a travaillé dans un refuge pour
hommes, un centre pour parents adolescents, un centre commercial et un centre communautaire pour personnes
âgées. «Je trouve ce travail très valorisant, explique-t-elle. Les clients sont incroyablement reconnaissants
: 99 % obtiennent un remboursement. Ils ne comprennent rien à l’impôt, si déconcertant pour eux,
alors ils sont stupéfaits de nous voir trier leurs reçus et remplir leur déclaration en une demi-heure. C’est
toute une expérience d’aider des gens qui ont si peu pour vivre. Cela vous permet de voir votre propre vie
sous un jour différent.» À moins de travailler plus d’une fois dans le même centre, un bénévole revoit
rarement les mêmes personnes, mais cela ne signifie pas qu’il les oublie. Rita Macdonald se souvient encore
de cette vieille dame française qui vivait seule et n’avait pas de famille pour l’aider. Elle ne parlait que
français et Rita Macdonald, qu’anglais. Malgré tout, par des gestes et des sourires, elles ont réussi à
communiquer.
Les clients doivent répondre à des critères définis pour avoir accès à une clinique
d’impôt gratuite en Ontario : revenu brut annuel maximum de 22 500 $ pour un ménage avec personnes
à charge et de 15 000 $ en l’absence de personne à charge. Lorsqu’elle travaillait pour
PricewaterhouseCoopers, Rita Macdonald coordonnait également la recherche de bénévoles.
Elle gère à présent sa propre entreprise, tout en enseignant la comptabilité à
l’Université Ryerson de Toronto le soir. «C’est une période occupée de l’année, explique cette mère de deux
enfants, mais on trouve le temps. Je travaille généralement le soir lorsque les enfants sont couchés.»

Marianne grenier veut aider sa
collectivité; trevor o’Brien organise des cliniques.
Trevor O’Brien, directeur principal chez Deloitte & Touche, travaille aussi
bénévolement depuis 1997. Maintenant, à titre de coordonnateur de la région d’Ottawa, il met sur pied,
avec son équipe, de 20 à 30 cliniques chaque année, généralement en mars. «Un grand nombre de
bénévoles reviennent année après année», mentionne-t-il. Il fournit des CA et des horaires au Senior Citizen
Council d’Ottawa, qui prépare les locaux pour les cliniques où 30 à 40 déclarations sont remplies en trois ou
quatre heures. Si une personne âgée ne peut pas sortir, l’organisme va chercher ses documents et les apporte
généralement à Trevor O’Brien, chez Deloitte.
Celui-ci se souvient d’une situation peu ordinaire à laquelle un de ses compagnons de
bénévolat a été confronté. Un couple auquel on demandait s’il était marié ou en union de fait a répondu qu’il
n’était pas sûr. Il cohabitait depuis un certain temps, mais une des deux personnes pensait qu’elle était
peut-être encore officiellement mariée à une autre personne qui était décédée, mais dont on n’avait pas
retrouvé le corps. «Vous pouvez imaginer notre étonnement, raconte Trevor O’Brien, surtout que tout cela nous
était raconté sur le ton de la conversation.» En fin de compte, il a été déterminé que l’autre relation était
terminée et, pour les besoins de la déclaration de revenus, les membres du couple ont été déclarés conjoints
de fait. «Ils ont fini par dire qu’un certificat de décès avait été délivré, mais il a fallu un petit moment
pour débrouiller l’écheveau.»
Ce qui rend également ce travail agréable, c’est qu’on rencontre des gens intéressants.
Alex Fisher, de Deloitte à Toronto, se rappelle quelques clients, comme cette dame qui voulait lui verser en
argent liquide le montant de l’impôt qu’elle devait. Cependant, il y a aussi les couples qui se chamaillent.
«Ils mettent quinze minutes à trouver leurs reçus au fond de leur sac, puis passent un quart d’heure à se
disputer pour savoir qui a oublié quoi à la maison.» Mais la plupart des clients sont très reconnaissants,
surtout les nouveaux arrivants. «Ce sont les gens que j’aime le plus aider», explique Alex Fisher.
À Québec, l’effort est surtout axé sur la mise sur pied d’une clinique pour les
malvoyants durant la deuxième semaine de mars. Marianne Grenier, associée principale chez PwC qui participe à
l’opération depuis deux ans, explique que le Regroupement des CA de Québec se charge, par son entremise, de
trouver des bénévoles. Le Lions Club organise les rendez-vous avec les clients, réserve une salle dans un
hôtel accessible par transport en commun, prépare des repas pour les bénévoles et fournit les imprimantes.
Les CA apportent leur propre portable muni du logiciel le plus récent.
«Il n’est pas difficile de trouver des bénévoles, précise Marianne Grenier. Certains
employeurs, comme PwC, aident en offrant un jour de congé pour le bénévolat.» Tout contribuable partiellement
ou totalement aveugle est le bienvenu à la clinique. Les deux séances d’une journée (de 9 h à 21 h)
attirent environ 50 clients. «Il est gratifiant d’utiliser ses compétences pour aider la
collectivité.»
Pour la fiscaliste Karen Chan, c’est le souvenir de ses parents immigrants, aux prises
avec les déclarations fiscales, qui l’a poussée au bénévolat. «Ils avaient du mal à comprendre l’anglais,
sans parler de comprendre les déclarations, raconte-t-elle, mais ils en remplissaient une chaque année, et
seuls.» Karen Chan, qui travaille chez Alberta Finance à Edmonton, a commencé à faire du bénévolat
en 2003, alors qu’elle était au service du vérificateur général de l’Alberta. Elle a aidé des étudiants,
mais en général, elle va dans une résidence pour personnes âgées un soir par semaine, de la mi-mars à la
mi-avril. «Il n’est pas difficile d’imaginer toutes les choses que je pourrais être en train de faire,
dit-elle, mais honnêtement, et même si c’est un cliché, les sourires et la reconnaissance des clients sont
une récompense qui vaut bien quelques heures par semaine. Je sais que mon travail bénévole aide
réellement.»
Avec un revenu annuel inférieur à 30 000 $, ces gens ne peuvent s’offrir les
services d’un professionnel. Certains lui offrent de l’argent ou des petits cadeaux, mais pour elle, la
véritable récompense n’est pas matérielle. «Beaucoup de clients me racontent des anecdotes intéressantes
pendant que je m’occupe de leur déclaration. Je n’ai pas l’impression de seulement remplir une déclaration,
mais plutôt d’avoir une conversation avec un ami.»
Ali Spinner croit quant à elle que faire profiter les autres de son expertise est un
bien petit sacrifice. «J’ai des connaissances spécialisées; il me suffit de donner un peu de temps.» La
plupart des gens qui viennent à ces cliniques ne sont pas en mesure de préparer leurs déclarations de revenus
et ils ne parviendraient pas seuls à obtenir les remboursements auxquels ils ont droit. «Les clients sont
souvent nerveux quand ils s’assoient en face de vous, raconte-t-elle. Ils sont timides et silencieux, mais
leur appréciation devient de plus en plus visible à mesure que vous avancez dans le formulaire. À la fin, ils
vous disent : “Je n’aurais pas pu le faire sans vous.”» Une cliente était trop timide pour parler autrement
que quand Ali Spinner lui adressait la parole. Ali lui a expliqué le processus pas à pas, pour la mettre à
l’aise. Elle donne aussi des cours sur la fiscalité des entreprises à l’Université de Toronto. L’an dernier,
elle a accordé des points de participation à ses étudiants qui ont accepté de préparer les déclarations
fiscales d’autres étudiants dans les cliniques du campus.
Il y a trois ans, l’ICAO a lui aussi eu l’idée d’offrir une contribution financière. Un
défi a été lancé en vue de récompenser les bénévoles ayant participé au plus grand nombre de cliniques
d’impôts. Le concours est ouvert à trois niveaux : les personnes, les entreprises et les cabinets de CA. Le
nom des gagnants est publié en ligne.
En 2007, les prix comprenaient un film pour iPod, une séance de photos d’une valeur
de 200 $ et un iPod nano. L’Institut fait aussi un don à chaque organisme gérant une clinique, qui
s’élève à 50 $ pour les 15 premiers formulaires remplis, puis à 1 $ par formulaire.
L’ICAO s’apprête à célébrer le 40e anniversaire des cliniques d’impôts. «Nous
estimons que ce programme permet à la profession de faire sa part pour la collectivité et d’aider les moins
fortunés», indique Perry Jensen, directeur des relations avec les médias. «Le besoin n’est pas près de
s’éteindre et nous continuerons à aider. Nous affirmons avec confiance que nous célébrerons un
50e anniversaire.»
Lorie Murdoch est rédactrice pigiste à Hamilton (Ontario).
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