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La gestion a-t-elle changé?
Par Michael Gibbins et Karim
Jamal
La débâcle qui a frappé certains
cabinets comptables américains a-t-elle eu des conséquences sur leurs homologues canadiens?
Ces dernières années, les
médias ont mis les cabinets d’experts-comptables sur la sellette, à la suite des fraudes d’entreprises et des
interventions des autorités de réglementation. La chute d’Arthur Andersen a soulevé des questions sur la
façon dont les cabinets comptables étaient gérés. Certains anciens associés d’Andersen (Barbara Toffler et
Arthur Wyatt) ont avancé que la cupidité et la mauvaise gestion des associés principaux avaient contribué à
la fin du cabinet. La plupart des problèmes sont survenus aux États-Unis mais, au Canada, les pratiques de
gestion des cabinets ont-elles changé depuis?
Nous disposons de données sur ces pratiques, recueillies juste avant que les problèmes ne fassent la
manchette, qui aident à voir ce qui a pu changer. En 1999, nous avions en effet réalisé un sondage auprès de
218 associés en vérification, fiscalité et services conseils de 15 cabinets (les Cinq Grands de l’époque,
quatre cabinets nationaux et six locaux) sur leurs pratiques de gestion. Les répondants avaient été désignés
par leur cabinet et étaient établis dans diverses villes (sur 280 associés sollicités, 218 avaient répondu,
soit un taux de 78 %). Pour évaluer si les choses ont changé, nous avons communiqué avec certains des
cabinets qui avaient pris part à cette enquête et avons interviewé l’associé directeur ou un associé
principal de plusieurs bureaux locaux au cours de l’été 2005.
Le sondage de 1999 a révélé que les associés se souciaient du service à la clientèle et que l’expertise
était le fait des personnes, et non du cabinet. La rémunération des associés était fondée sur la performance
annuelle et dans une large mesure sur la performance individuelle. Les répondants (en particulier en
vérification) estimaient généralement que les clients recherchaient surtout des connaissances
professionnelles générales plutôt que des connaissances exclusives.
Les associés devaient répondre à cinq questions. On leur demandait d’abord s’ils percevaient leur cabinet
d’un point de vue local, national ou mondial. La vaste majorité avaient répondu qu’ils l’identifiaient avant
tout au bureau local, et ce, qu’ils soient associés d’un cabinet local, national ou de l’un ou l’autre des
Cinq Grands. Ensuite, on demandait aux associés de classer quatre sources d’expertise. Quel que soit le
cabinet, les associés avaient classé leur expertise technique personnelle comme étant la plus importante,
suivie par les relations personnelles avec les clients, le soutien du cabinet en matière d’expertise, puis la
méthode de gestion du cabinet. Pour la troisième question, les associés devaient évaluer 11 caractéristiques
des pratiques de leur cabinet. Les réponses à cette question différaient sensiblement, mais il en ressortait
ce qui suit :
• les associés avaient l’impression que les clients recherchaient des connaissances professionnelles
générales plutôt que des connaissances exclusives ou spécialisées;
• dans tous les cabinets, les associés avaient l’impression que les aptitudes pour les relations avec les
clients étaient le facteur décisif pour devenir associé;
• les associés des Cinq Grands étaient d’avis que leur cabinet encourageait formellement les personnes à
partager leur expertise, faisait un suivi à cet égard et récompensait cette pratique. Dans les cabinets
locaux, le partage de l’expertise était encouragé de façon informelle;
• selon les associés des Cinq Grands, leur rémunération était fondée en partie sur leur performance
individuelle et en partie sur la performance collective. Les associés des cabinets nationaux et locaux
étaient d’avis que leur rémunération reposait plus fortement sur leur performance individuelle. Tous les
associés estimaient que leur rémunération était déterminée surtout d’après la performance annuelle et que peu
d’importance était accordée au développement à long terme du cabinet.
Dans la quatrième question, les participants devaient noter le caractère souhaitable de 13
caractéristiques de la gestion des cabinets, ayant pour la plupart trait à la prospection de la clientèle et
au développement de l’expertise : existence d’une stratégie officielle à l’échelle du cabinet, recherche
de clients ayant besoin de l’expertise du cabinet, prestation de tous les services souhaités par les clients
et approfondissement de l’expertise technique personnelle. Dans la cinquième question, il s’agissait de
classer selon leur importance 10 éléments susceptibles d’accroître la rémunération des associés. Les éléments
les mieux cotés étaient la capacité de vendre des services aux clients et le perfectionnement des
connaissances techniques, alors que les facteurs gestionnels étaient jugés peu importants.
À l’été 2005, nous nous sommes entretenus avec plusieurs associés directeurs et/ou associés principaux
d’un échantillon des cabinets ayant participé au sondage de 1999. Pour établir un parallèle avec ce sondage,
nous avons parlé à des associés en vérification ou autres de cabinets locaux, nationaux et des Quatre Grands.
Nous avons en premier lieu passé en revue les résultats du sondage de 1999 et leur avons demandé si, selon
eux, certains des résultats seraient à présent différents. Nous leur avons ensuite demandé de décrire les
changements d’ordre plus général qu’ils avaient constatés dans la profession. Les principaux thèmes qui se
sont dégagés de ces entretiens étaient très semblables aux résultats du sondage de 1999. Les associés se
souciaient du service à la clientèle et de la création de nouveaux services, et ils estimaient que
l’expertise est le fait des personnes, et non du cabinet. La rémunération était fondée principalement sur la
performance annuelle et dans une large mesure sur la performance individuelle. Selon les associés, les
clients continuent de rechercher des connaissances professionnelles générales (surtout en vérification)
plutôt que des connaissances exclusives. La gestion du cabinet demeurait relativement peu importante.
Des changements ont toutefois été constatés. Ainsi, il ressort clairement que, au sein des Quatre Grands
et des cabinets nationaux, le bureau national joue à présent un rôle encore plus central, surtout en matière
de contrôle de la qualité, et que les bureaux locaux ont donc moins de contrôle qu’auparavant. Dans la même
veine, le bureau national fournit davantage de formation élaborée de façon centralisée. Il semble que les
petits cabinets (locaux) aient renoncé à fournir des services exigeant les niveaux plus élevés de contrôle de
la qualité requis aujourd’hui et à s’inscrire auprès du CCRC (Conseil canadien sur la reddition de comptes).
Les associés ont mentionné que le contrôle de la qualité et l’accent, à leur avis mal inspiré, que les
autorités de réglementation mettent sur la détection des fraudes ont grandement accru l’importance accordée à
la procédure et à la documentation (mentalité axée sur les listes de contrôle). Les associés ne sont pas tous
du même avis quant aux effets de la documentation et de la réglementation accrues. Pour certains, le
resserrement des exigences n’ajoute pas de valeur à la vérification, tandis que d’autres estiment que la
profession de vérificateur a perdu de vue ses racines et que les nouvelles exigences permettront de se
recentrer sur la qualité des vérifications.
En 2005, les associés pensaient encore que leur expertise technique personnelle est plus importante que
l’expertise sur laquelle ils peuvent s’appuyer au sein du cabinet, et ce, d’autant plus qu’ils ne sont pas
titulaires de leur poste : ceux qui ne satisfont pas aux attentes (financières pour la plupart) peuvent
être congédiés très rapidement. Malgré un contrôle de la qualité plus centralisé et la perspective des
inspections du CCRC, les associés continuent de penser que la gestion du cabinet est relativement peu
importante. Dans les Quatre Grands, on accorde désormais plus d’importance aux connaissances techniques
personnelles et moins aux relations avec les clients, tandis que dans les cabinets nationaux et locaux,
l’accent est toujours mis sur les relations avec les clients.
Les associés ont déclaré choisir leurs clients avec plus de soin, préférant ceux qui peuvent payer les
honoraires professionnels majorés par le contrôle de la qualité. Les cabinets régionaux se sentent pour leur
part coincés et incapables de refiler la note plus salée à leurs clients. Les associés en vérification ont
tendance à penser que la vérification est une spécialité et, selon ceux d’entre eux qui travaillent pour les
Quatre Grands, elle est beaucoup plus rentable et respectée dans le cabinet. Les associés dans des domaines
autres que la vérification (même chez les Quatre Grands) sont d’avis que la vérification est un «produit» de
base. Dans les cabinets nationaux et locaux, les services de certification (par exemple, vérification,
examen) sont généralement vus comme des «produits» de base, les occasions les plus rentables étant liées à la
vente d’autres services aux clients.
Les Quatre Grands ont indiqué qu’un contrôle davantage centralisé, un travail d’équipe accru et une plus
grande importance accordée aux connaissances techniques sont déterminants pour la réussite dans le contexte
de 2005. Pour les cabinets locaux, les facteurs de réussite sont l’orientation individuelle accrue, la
diminution du travail en équipe et le maintien de l’importance accordée aux relations avec les clients. Par
ailleurs, tous les associés sont d’avis, comme en 1999, que la création de nouveaux services est importante
pour la réussite de leur cabinet. Les pratiques de rémunération des associés sont aussi demeurées inchangées.
En 2005, la rémunération des associés était encore fondée dans une large mesure sur les résultats à court
terme et individuels (une plus grande pondération étant accordée aux résultats collectifs chez les Quatre
Grands). La conservation du personnel était jugée plus importante en 2005, en partie pour répondre aux
besoins des clients tenus de satisfaire aux exigences de la Loi Sarbanes-Oxley et de la réglementation
canadienne correspondante.
Tous les participants ont mentionné exercer leurs activités dans un milieu très concurrentiel, dans lequel
certains cabinets utilisent des agences de télémarketing et de ressources humaines pour contacter le
personnel professionnel d’autres cabinets et parfois leurs clients. Par ailleurs, si la rémunération des
associés a augmenté considérablement depuis 1999, ceux-ci doivent répondre à des attentes (financières) plus
élevées pour réussir au sein du cabinet. Ils se sentent également vulnérables : une erreur peut ruiner
le travail de toute une vie, alors que la rationalité et l’équité du système réglementé dans lequel les
associés en vérification travaillent ne semblent pas faire l’unanimité.
Tous les participants ont aussi déclaré travailler dans un environnement plus fortement réglementé. Les
participants inscrits auprès du CCRC se sont montrés polis et prudents dans la description de leurs relations
avec celui-ci, mais on semblait généralement penser que les inspections du CCRC étaient moins utiles que les
contrôles de qualité effectués par les cabinets eux-mêmes. On s’inquiétait aussi de ce que les associés plus
anciens pourraient préférer prendre leur retraite plutôt que de devoir s’adapter à la surcharge de règlements
et de normes édictés par le CCRC et le Conseil des normes comptables, et au fait que la vérification laisse
moins de place à l’autonomie et au professionnalisme. Les cabinets locaux ont tendance à délaisser le marché
de la vérification à cause du surcroît de normes et des exigences du CCRC en matière de droits
d’inscription.
Tous les participants interrogés se sont dits d’avis que les clients deviennent plus exigeants. Pour les
associés des Quatre Grands, l’un des changements les plus importants a trait aux relations avec les comités
de vérification. Si le resserrement des relations avec ces comités est généralement considéré comme une bonne
chose pour les vérificateurs, il est plus compliqué d’entretenir des relations à la fois avec la haute
direction et avec le comité de vérification. Les participants avaient par ailleurs l’impression que les
comités de vérification exigent des justifications en ce qui concerne les nouvelles normes de comptabilité
et de vérification, et qu’ils doutent que l’augmentation des honoraires de vérification corresponde à une
valeur ajoutée. Certains associés en vérification ont indiqué qu’ils trouvent difficile d’expliquer un bon
nombre des nouvelles normes à leurs clients. Pour eux, la qualité de la vérification est abstraite, voire
obscure, et elle n’est pas vraiment valorisée par les clients.
On semble aussi penser que les associés en vérification ont moins d’autonomie qu’avant et travaillent dans
un environnement où les pressions sont beaucoup plus fortes qu’en 1999. On s’inquiète du fait que les comités
de vérification pourraient probablement retirer du travail, en particulier les services de fiscalité, aux
cabinets. On craint également que les services de vérification (et les services connexes, p.ex. les
attestations à l’égard du contrôle interne) perdent le prestige rattaché à des services professionnels. En
général, les associés ne considèrent pas la vérification comme nécessitant des services exclusifs ou faisant
appel à l’innovation. Même si la vérification est plus rentable qu’auparavant, elle n’est pas considérée
comme donnant lieu à la prestation de services exclusifs (qui génèrent des marges élevées). La vérification
n’est pas le seul domaine où la pression est plus forte. Dans les cabinets locaux, la pression est exercée
par des clients qui exigent des délais de réponse très courts à des questions complexes (concernant souvent
la fiscalité). En outre, comme la profession vieillit, nombre d’associés en vérification (rebutés par la
surcharge normative et la diminution de l’autonomie, et dont le départ est facilité par une très bonne
situation financière personnelle et d’autres débouchés) prennent une retraite anticipée, ce qui pose un
problème de relève.
Dans une grande mesure, les pratiques de gestion des cabinets comptables canadiens n’ont pas changé. Si
l’on observe un certain resserrement des procédures internes et une plus grande attention accordée aux règles
en matière d’indépendance, ces changements sont principalement le fait de facteurs externes. Dans les
cabinets, la vie est plus compliquée, mais on continue de s’attacher surtout à la performance à court terme,
et les pratiques de gestion n’occupent pas une grande place dans le quotidien des associés. Les cibles
financières sont devenues plus exigeantes, l’environnement concurrentiel, féroce, et la réglementation, plus
envahissante, ce qui à notre avis tend à faire de l’expertise comptable plus une activité commerciale et
moins une profession, et rend la vérification moins valorisante professionnellement même si elle est plus
rentable. La gestion sous-jacente de l’expertise comptable n’a pas beaucoup changé, et elle n’est pas plus
appréciée aujourd’hui, malgré l’évolution du contexte et les pressions accrues.
Michael Gibbins,
Ph.D., FCA (michael.gibbins@ualberta.ca), et Karim Jamal, Ph.D., CA (karim.jamal@ualberta.ca), enseignent
tous deux à l’Université de l’Alberta.
Cette rubrique est dirigée par Michel Magnan, Ph.D., FCA, vice-doyen des Affaires extérieures à l’École de
gestion John-Molson de l’Université Concordia.
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