mars 2006 — ÉDITION IMPRIMÉE    
 
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80. Et après?

Par Robert Colapinto
Photographe : Edward Gajdel

Ils sont CA depuis plus de 50 ans et ont vécu de nombreux bouleversements, mais ils demeurent passionnés par leur profession et veulent participer à son évolution

Le diplôme de comptabilité de Sydney Fox devait constituer une protection pendant les derniers jours sombres de la Grande Dépression. «J’imaginais un monde de calculs branchés, songés et raisonnés», raconte en riant l’homme de 88 ans. «Au lieu de cela, ce diplôme m’a presque valu la mort.»

Après avoir appelé Sydney Fox à participer à la Deuxième Guerre mondiale, le conseil de l’armée a vu dans son titre de CA le fait d’un génie des maths, d’un candidat idéal pour étudier le terrain dans l’artillerie. «Ces gars-là survivaient environ une demi-heure», se remémore-t-il. Puis il a été transféré dans l’Aviation royale du Canada où ses aptitudes en calcul ont fait de lui un navigateur tout désigné. Peu de ses camarades ont revu le Canada, mais l’avenir réservait beaucoup à Sydney Fox, en cet après-guerre qui allait donner lieu à une évolution et à une croissance sans précédent pour la profession. «On savait seulement que les CA seraient à la pointe de l’extraordinaire expansion économique de cette époque», dit-il.

Sydney Fox, qui détient le permis d’exercice no 25 du Conseil des comptables publics, est l’expert-comptable qui exerce depuis le plus longtemps sans interruption en Ontario. Lui et quelques rares autres CA octogénaires du pays ont été des témoins actifs de l’évolution ayant conduit au titre de CA d’aujourd’hui. Alors que l’institution vieille de 150 ans continue de s’adapter au changement, ces hommes ont traversé des décennies de bouleversements et d’adaptation. Leur point de vue face à l’incertitude de l’avenir est teinté par leur long vécu et leur connaissance intime de l’histoire de la profession de CA. Leur fascination à l’égard de l’évolution de la profession est si grande qu’ils ne peuvent se contenter d’observer. Ils veulent demeurer au cœur du changement. Ces CA n’ont jamais eu l’impression de faire un sacrifice pour la profession au détriment de leur famille ou d’une retraite dorée. «J’imagine que nous sommes des vestiges du passé, indique Sydney Fox, mais nous continuons d’insister pour être de la partie. À bien des égards, je me sens encore comme un enfant, prêt à m’élancer pour voir ce qui se passe, ce qui s’en vient.»

C’est à partir du modeste commerce familial du centre-ville de Toronto que le retour à la vie civile de Sydney Fox s’est effectué. J’ai cogné aux portes le long de St.Clair Avenue pour offrir mes services de tenue de livres et de fiscalité, se souvient-il. Je ne savais pas que certains de ces commerces allaient prospérer et contribuer à faire de moi un homme très bien nanti. Mais c’est sa rencontre fortuite avec un membre du conseil de la coopérative de crédit locale du Canadien Pacifique (CP) qui allait lui permettre d’établir sa réputation comme l’un des principaux praticiens de l’Ontario. «On m’a demandé de m’occuper de la coopérative de crédit, ce qui était flatteur. Dommage, je n’avais alors aucune idée de ce que c’était réellement», admet-il en riant.

Sydney Fox a obtenu son titre après avoir suivi un cours par correspondance de cinq ans offert par l’Université Queen’s en association avec l’Institut des comptables agréés de l’Ontario (ICAO) et la Dominion Association of Chartered Accountants (DACA, devenue l’ICCA en 1951). Les aspirants faisaient des stages en cabinet et se soumettaient à des examens que les provinces et la DACA ont standardisés sous forme d’examens uniformes nationaux en 1939.

L’ancien modèle de formation n’était toutefois pas exhaustif. Il était évident que nous étions loin de comprendre quels outils il nous fallait vraiment, surtout pendant la période d’après-guerre, explique Sydney Fox. «Par exemple, j’aurais dû avoir une idée générale du fonctionnement d’une coopérative de crédit.» Cette ignorance allait ironiquement tourner à son avantage. Lorsqu’il reçut les instructions du CP, il se rendit à l’ICAO et lut tout sur le sujet, puis se présenta avec une confiance toute relative à la coopérative. Il allait devenir plus tard un véritable expert du domaine, ayant notamment pour clients General Electric, la Toronto Transit Commission et Kodak. «Il y avait nettement moins de contraintes à l’époque, dit-il. Nous avions toutes sortes d’opportunités dont le petit praticien ne peut que rêver aujourd’hui.»

Des opportunités, c’était justement ce que Paul Roozen, émigrant hollandais, espérait trouver lorsqu’il s’est établi à Calgary en 1952. Paul Roozen, toujours alerte aujourd'hui à 82 ans, avait alors toutes les raisons de rechercher une expérience diffé­rente. Pendant la guerre, les nazis avaient envoyé les étudiants dans des camps de travail en Allemagne, où il travaillait comme infirmier. «J’ai survécu à la guerre et aux camps, dit-il, et je n’en ai été que plus convaincu qu’il me fallait vivre dans un pays où je pourrais exercer mon libre arbitre, ma liberté et exploiter les autres talents que Dieu m’a donnés.» Paul Roozen a aussi choisi le programme de cinq ans par correspondance. Mais, comme il détenait l’équivalent hollandais d’un M.B.A, l’ordre des comptables agréés de l’Alberta lui a fait sauter deux ans.

Dans les années 1930 et 1940, seules deux professions étaient relativement ouvertes aux diplômés plus instruits, ajoute Sydney Fox : la pharmacie et la comptabilité. «Bon nombre des étudiants ayant le sens des affaires comme moi optaient naturellement pour la branche davantage axée sur les chiffres.» Les années 1950 et 1960 ont été le théâtre d’une évolution fabuleuse en Alberta, de dire Paul Roozen. Nous pouvions voir que la comptabilité nous permettrait d’avoir un niveau de vie confortable. Maintenant, dans la 17e année de la semi-retraite qu’il a prise de son cabinet, Roozen, Bailie & Co, Paul Roozen, qui gère les successions d’anciens clients, regrette la fin d’une époque plus simple.

L’introduction du Manuel de l’ICCA à la fin de 1968, en remplacement des Bulletins de l’ICCA, qui renfermaient souvent des normes divergentes, a été plutôt bénéfique pour la profession. La transformation interne la plus radicale a toutefois été la montée du mégacabinet de CA et sa focalisation sur la gestion des affaires comptables d’une clientèle elle-même très puissante. Dans les années 1960, où les gros cabinets traditionnels ont abouti aux Huit puis aux Quatre Grands, les cabinets régionaux comme le nôtre se sont retrouvés dans un créneau où ils ont fort bien réussi, relate Reginald Pope, FCA, EEE, de Ross, Pope & Co. à Timmins. «En fait, c’était presque comme un retour à l’époque où l’on comptait uniquement sur le CA de la place, comme à mes débuts.»

À 86 ans, Reginald Pope se remémore une carrière fondée sur l’interaction avec les PME et les institutions résolument indépendantes du nord de l’Ontario. Lorsqu’il a obtenu son congé de l’Aviation royale du Canada (il était navigateur affecté au fameux chasseur-bombardier biplace Mosquito), il est retourné à Timmins pour terminer son stage chez G.N. Ross. «Nous étions fort occupés dans une région dominée par les sociétés minières et forestières en pleine expansion, qui disposaient de toute l’infrastructure requise pour les soutenir», se souvient-il. On se tournait alors de plus en plus vers la profession pour la gestion des coûts et de la valeur, car le fonctionnement de ces villes industrielles gagnait en complexité. Vers 1948, le cabinet devenu Ross, Pope & Co. fut bientôt appelé à jouer un rôle central dans la détermination de la façon dont ces communautés géraient leur économie. «Occupé était un euphémisme, dit en riant Reginald Pope. Je me rappelle, en plus du reste, d’avoir personnellement vérifié les comptes d’environ 88 commissions scolaires en une seule année.»

Reginald Pope a en outre cofondé l’une des premières sociétés de fiducie de la région, Northland Trust Co. (acquise par Canada Trust), et siégé au conseil consultatif de FedNor, programme fédéral ayant pour objectif la revitalisation du développement économique et social du nord de l’Ontario. «Je le mentionne parce que j’ai pu mettre à profit mes compétences et mon influence à titre de comptable pour tenter d’enrichir la trame économique du pays, explique-t-il. Aujourd’hui, il est difficile pour les CA individualistes et occupés d’en faire autant ou même d’essayer d’en faire autant.» Et, sans conteste, il a transmis son sens du service à ses fils jumeaux, dont l’un, Alan Pope, a été procureur général et ministre de la Santé de l’Ontario.

Au fil des décennies, Ross, Pope & Co. a ouvert des bureaux partout dans le nord de l’Ontario, une clientèle locale qui, jusqu’à récemment, n’attirait pas l’attention des Quatre Grands. Selon Reginald Pope, le désintérêt des grands cabinets pour les PME a donné une chance aux petits joueurs et permis aux cabinets comme le sien d’avoir une influence très positive sur leur milieu. «Soyons réalistes, dit-il, ça ne peut pas être bon pour un cabinet de CA dans un milieu comme le nôtre s’il est perçu comme étranger ou comme un monolithe incapable de comprendre les besoins des gens.»

L’un des changements marquants pour cette génération a été l’évolution du rôle de CA qui, d’expert en présentation de l’information et analyse des activités financières passées, est devenu un conseiller de confiance qui guide les clients vers l’avenir. Dans un tel contexte, de dire Paul Roozen, les CA doivent posséder une foule de compétences à valeur ajoutée. Au cours des 30 dernières années, nous avons vu la profession se spécialiser dans des domaines liés à la santé financière future des particuliers, des entreprises et du pays. Paul Roozen ajoute que ce sont l’adaptation à ces défis et l’assimilation de nouvelles compétences qui le retiennent au travail. Ça me garde en forme pour sûr, plaisante-t-il. Et, le fait d’être vieux ne signifie pas qu’on soit réfractaire au changement. En fait, c’est le renouveau qui m’incite à travailler.

Ces CA octogénaires ne se voient pas non plus comme la source du savoir. En ce qui concerne Reginald Pope, bien que sa priorité soit d’apporter une contribution à la société, il continue de travailler pour s’aider lui-même. «J’ai toujours envisagé mon travail comme un service à vie pour moi-même également, dit-il. Et en tant que membre d’une profession en pleine mutation, je trouve que c’est devenu vraiment stimulant de rester dans l’action.»

Le catalyseur de bon nombre des changements auxquels font face les CA a été l’intrusion de professions concurrentes sur les marchés spécialisés des CA. Reginald Pope estime que la meilleure façon de contrer ces forces consiste à se focaliser davantage sur le client et moins sur les raisons à l’origine du nouveau climat de concurrence. Nous pouvons nous en faire à propos des faillites et des scandales récents, explique Paul Roozen, mais nous devons consacrer toute notre énergie à établir des relations de confiance étroites avec nos clients.

Selon Ben Burke, CA de 83 ans semi-retraité, conseiller au cabinet BCCA LLP (Burke, Cantor Chartered Accountants) du Manitoba, c’était plus facile autrefois. «Aujourd’hui, bien sûr, la majorité de mes clients sont des gens que je connais depuis longtemps.» Ben Burke s’occupe de fiducies et de planification successorale pour les descendants de ses clients du début des années 1950, et il apprécie énormément cet intéressant suivi chronologique. Également vétéran de la Deuxième Guerre, Ben Burke a obtenu le titre de CA à l’Université du Manitoba. Il est entré dans une profession très conservatrice, à ses dires, où la loyauté était capitale. BCCA a en outre résisté aux fusions pour maintenir une relation étroite avec ses clients et conserver le contrôle.

Pour nombre de vieux routiers, le virage vers des partenariats axés sur le profit plutôt que sur la productivité a été la décevante pointe de l’iceberg; ils ont vu la profession aborder un siècle nouveau sous le signe du scandale et de la mé­fiance du public — ce qu’ils avaient si fièrement réussi à toujours éviter. «L’explication voulant que ces manigances découlent de la complexité du monde des affaires actuel ne tient pas la route», déclare Ronald Fath, CA, 88 ans, diplômé en droit du Wisconsin, où il exerçait à titre de CPA avant de s’établir au Canada en 1949. Il est actuellement président du conseil de O’Hanlon Paving Ltd. et de Fath Industries à Edmonton. Ronald Fath estime qu’à l’instar des autres entreprises, les cabinets de CA ayant enfreint la loi craignaient probablement de perdre leurs clients, peu importe qu’il pût s’agir de criminels. «Lorsqu’un client veut faire dire à ses états financiers des choses que le CA ne peut attester, celui-ci ne peut pas toujours accepter de faire des pirouettes. Évidemment, reconnaît-il, bien des gens ont perdu pied.»

Ronald Fath se souvient d’avoir appris que les CA, par nécessité, se devaient de respecter des normes beaucoup plus élevées que la moyenne des employés sans titre professionnel. «Ils étaient incomparables aux chapitres de la confiance et des valeurs morales», dit-il. Dans les années 1940, la conduite éthique était un principe rigoureusement appliqué, sur lequel on insistait dans l’ensemble des études commerciales. «Peut-être cette profession si bien connue pour sa capacité d’adaptation au changement a-t-elle eu de la difficulté à suivre son propre rythme, s’interroge-t-il. Mais lorsque les premières alarmes se sont fait entendre […], quelqu’un aurait dû se réveiller. Nous ne faisons que commencer à nous en remettre.» Ronald Fath demeure toutefois persuadé que les CA ont réussi à conserver leur image d’intégrité.

De son avis, le projet de regroupement des CA et des CMA constituait une partie de la solution et un tremplin vers le 21e siècle. Cette disposition à accepter un changement aussi extraordinaire est plutôt surprenante, et Ronald Fath en convient. Cependant, sa préoccupation à l’égard de la domination du titre de CA n’est peut-être pas aussi grande que celle de ses contemporains. «Les enjeux concernaient la satisfaction des clients, la création d’un front uni pour la profession comptable face aux clients, et le type de contrôles et d’avantages concurrentiels que le regroupement devait fournir par rapport aux autres professions, dit-il. L’orgueil et l’ego ont prévalu; certains refusaient d’admettre qu’il puisse exister un titre aussi bon que celui de CA.»

Pour Sydney Fox, la perspective d’un changement aussi radical cristallise la transformation spectaculaire que vit la profession depuis les années 1930. «La seule chose qui est restée la même, dit-il à la blague, c’est qu’un débit est un débit et qu’un crédit est un crédit. Si je n’avais pas suivi cinq cours par année en moyenne, reconnaît-il, je serais totalement perdu. C’est clair que je souhaite continuer pour voir quels autres défis attendent la profession.»

Mary Fath, mariée à Ronald Fath depuis 61 ans, déclare : «C’est une bonne chose qu’il continue de s’impliquer dans le milieu des affaires et la collectivité. Il est important de demeurer actif, de lire et de se tenir au fait des progrès dans le monde.»

Chaque personne doit avoir un rôle et des engagements, convient Ben Burke. Tant que vous êtes en mesure de satisfaire les clients, vous vous rendez service à vous-même autant qu’à eux. Et d’ajouter : «J’aime l’interaction avec des gens plus jeunes qui s’intéressent à la comptabilité.»

Quant à Reginald Pope, il considère son travail comme une vocation particulière et comme une source de longévité. «La comptabilité est une profession unique, dit-il, du fait qu’à notre âge, bien des clients deviennent des amis de confiance que l’on se sent obligé de continuer à guider. Les gens vieillissent et comptent de plus en plus sur nous. C’est difficile de lâcher prise.»


Rob Colapinto est journaliste pigiste.

 
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