mai 2005 — ÉDITION IMPRIMÉE    
 
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Choc économique à l’horizon

Par Gérard Bérubé

Le poids du vieillissement de la population sur les dépenses publiques est largement documenté, contrairement à la réflexion quant à l’effet de richesse associé à ce phénomène démographique sur les revenus fiscaux, qui ne fait que commencer. Une autre dimension du débat demeure toutefois plus obscure : celle de la relève au sein des entreprises et du vaste transfert de propriété des petites et moyennes entreprises (PME) qui se profile à l’horizon. Les statistiques concernant cette réalité sont alarmantes en ce sens qu’elles nous rappellent que les trois quarts des entreprises ne survivent pas à leurs fondateurs. Dans cette optique, sommes-nous préparés au choc qui s’annonce?

Selon un sondage effectué par la Banque CIBC auprès des entreprises du pays, quelque 1 200 milliards de dollars d’actifs vont changer de main d’ici 2010 (ce que l’on qualifie comme le plus important transfert de pouvoir économique jamais vu au Canada) alors que 500 000 entrepreneurs indiquent leur intention de prendre leur retraite. En 2010, le Canada devrait compter 915 000 millionnaires (en 2000, 295 000), une population constituée à 80 % de propriétaires ayant encaissé l’argent de la vente de leur entreprise.

Et ce n’est même pas la pointe de l’iceberg. Le sommet de la vague devrait en effet frapper entre 2011 et 2016. À ce moment-là, plus de la moitié des entrepreneurs auront pris leur retraite, et la valeur des actifs transférés ou impliqués aura atteint les 3 700 milliards de dollars au Canada. Mais il y a de quoi s’alarmer encore davantage, car près du tiers (31 %) des répondants ont déclaré que la part la plus importante de leur revenu de retraite viendra de la vente de leur entreprise. Sur ce point, d’ailleurs, 15 % des entrepreneurs affirment prévoir transférer leur entreprise à un membre de leur famille, et 40 % entrevoient de la vendre à des tiers. Quant à la suite des choses, à peine deux propriétaires de PME sur cinq disent avoir un plan défini pour quitter leur entreprise. Ainsi, 60 % des entrepreneurs âgés de 55 à 64 ans n’ont tout simplement aucun plan de relève, ou n’ont même pas commencé à discuter avec leur famille ou leurs associés d’une stratégie de départ.

Si l’on reconnaît que 70 % des entreprises du pays sont de nature familiale, que celles-ci totalisent plus de 50 % du PIB et la moitié de tous les salaires versés, et qu’elles créent les deux tiers des nouveaux emplois, il y a de quoi s’inquiéter. En acceptant également que seulement le quart des entreprises franchissent avec succès le transfert à la deuxième génération, et un mince 10 %, à la troisième, le choc risque donc d’être brutal.

On peut certes évoquer les Bombardier, Jean Coutu, Power Corp. et Quebecor de ce monde, ou Molson, qui est demeurée dans le giron familial pendant plus de 200 ans. Mais derrière les projecteurs se dessine un tout autre scénario — qui rappelle davantage des échecs largement médiatisés. Reviennent alors à la mémoire les noms de Vidéotron et de Steinberg, qui n’ont pas passé le test de la deuxième génération, ou encore celui de Seagram, qui n’a pu survivre à trois générations.

Il ne faut pas oublier que le transfert du flambeau constitue une opération fort complexe. Autrefois propriétaire du Groupe Télémédia et depuis 14 ans coprésident de la Fondation des Familles en Affaires, Philippe de Gaspé Beaubien en a fait son «projet de retraite». Pour lui, la relève comporte trois dimensions. Elle touche tout d’abord le management de l’entreprise, puis la propriété ou la répartition des parts entre les membres de la famille et, enfin, le contrôle.

Philippe de Gaspé Beaubien était seul à sonner l’alarme, il y a 14 ans, en matière de problèmes de relève. Aujourd’hui, une trentaine d’organismes et de centres universitaires se penchent sur le sujet, et les principaux investisseurs en capital de risque ont mis sur pied des programmes financiers adaptés à cette problématique. Outre les trois dimensions de la relève, M. de Gaspé Beaubien retient trois ingrédients nécessaires au succès de l’opération : un bon conseil d’administration dont les membres sont indépendants, un plan de carrière pour le prédécesseur afin d’occuper ses temps libres, et des mentors pour la relève.

Philippe de Gaspé Beaubien sait de quoi il parle, lui qui n’a eu d’autre choix, à la fin des années 1990, que de vendre Télémédia, ne trouvant repreneur parmi ses trois enfants. Après avoir évolué pendant près de 30 ans dans le cercle restreint des barons québécois des médias, il disait pourtant avoir consacré 10 ans à préparer le processus, et 5 ans à tenter de le mettre en œuvre, mais il n’a pu faire autrement que de perpétuer le destin familial : en affaires depuis 350 ans, aucun Beaubien n’a réussi à transmettre une entreprise à la génération suivante.

Or, aujourd’hui, et dans un avenir rapproché, cette réalité devient le lot de nombreux entrepreneurs qui ne sont qu’une minorité à pouvoir miser sur leur REER ou sur un fonds de pension pour répondre à leurs besoins à la retraite. (Voir aussi «Les entrepreneurs à l’aube de la retraite».)


Gérard Bérubé est responsable de la section Économie et Finance au Devoir à Montréal.

 
LIENS CONNEXES
  

L'entreprise familiale et la relève, CAmagazine

La transition : un travail d'équipe*, par Daryn G. Form, CAmagazine, aout 2003

Une façon de partager la richesse, par Christine Black, CAmagazine, septembre 2000

Fondation des Familles en Affaires