Branle-bas démographique
Par Tom Fennell Illustration : John Sapsford
Dénatalité, vieillissement de la population en Occident et émergence de certains pays changent considérablement les perspectives économiques
Le sociologue français Auguste Comte a dit au XIXe siècle que la démographie, c’est le destin. S’il était parmi nous aujourd’hui, il pourrait résumer le destin démographique de la planète en une phrase : la population mondiale vieillit rapidement. Comme des millions de baby-boomers approchent de l’âge de la retraite en Amérique du Nord et en Europe, la plupart d’entre nous sont au courant du phénomène du vieillissement dans les pays occidentaux. Mais beaucoup seraient étonnés d’apprendre que, même dans les pays en développement, pourtant largement peuplés de jeunes de moins de 35 ans, les taux de natalité accusent un déclin prononcé. Ainsi, d’ici 2040, la Chine comptera 400 millions de personnes de plus de 60 ans mais, si les prédictions se réalisent, l’économie chinoise dépassera celle des États-Unis.
Il sera impossible de ne pas tenir compte des conséquences de ces bouleversements démographiques au cours des prochaines décennies, qui verront la population mondiale grimper jusqu’à 8,9 milliards d’habitants en 2050 pour ensuite commencer à diminuer. Or, ce changement démographique inéluctable pourrait bien avoir sur les marchés des capitaux un effet à plus long terme que celui qu’ont les taux d’intérêt, les fluctuations des devises et les dépenses de consommation, entre autres.

En Occident En août 2004, des journaux des quatre coins de l’Amérique du Nord ont fait état de la décision de la chaîne Costco de commencer à offrir dans ses magasins américains des cercueils au prix de 799 $. La nouvelle était traitée sur un ton léger, mais la décision du détaillant partait d’un fait concret : plus de 90 millions de baby-boomers nord-américains (qui ont actuellement entre 39 et 58 ans) s’élèvent dans la pyramide des âges. Toutefois, en attendant d’avoir besoin d’un cercueil de Costco, ils constituent un marché gigantesque où sont dépensés annuellement plus de 2 billions de dollars.
Selon des données empiriques, les baby-boomers ont l’intention de continuer à dépenser leur argent en vieillissant. Une étude récente de RE/MAX a conclu que, contrairement aux générations précédentes qui adoptaient un train de vie plus modeste et vendaient leurs maisons à l’approche de la retraite, de nombreux baby-boomers âgés de plus de 50 ans achètent des propriétés plus luxueuses et contractent de nouveaux emprunts hypothécaires. Le niveau élevé de leur revenu disponible entraîne en outre la création de nouveaux marchés et l’élargissement des marchés existants. Ainsi, ils représentaient 44 % de la clientèle en chirurgie esthétique en 2001, et ils ont fait grimper à 10,6 millions le nombre de clients des navires de croisière en 2004, alors qu’il n’était que de 4,5 millions en 1990.
On prévoit par ailleurs que les baby-boomers déclencheront une vague de croissance dans le secteur de la planification financière, puisqu’ils hériteront de 1 billion de dollars au cours des 15 prochaines années et qu’ils se hâteront d’épargner en vue de leur retraite. Selon un sondage Gallup, quatre Canadiens sur dix s’attendent à hériter d’une somme d’argent, certains prévoyant recevoir 500 000 $ ou davantage. Plus de 23 % des personnes interrogées ont indiqué qu’elles prévoyaient placer leur héritage, et 19 % qu’elles l’utiliseraient pour financer l’instruction de leurs enfants. Les gens veulent être mieux informés sur la façon de gérer leurs placements, ce qui explique en partie pourquoi le magazine Canadian Business a récemment désigné la planification financière comme un secteur professionnel en croissance.
Il reste que l’avenir des baby-boomers est assombri à deux égards : l’incertitude quant à la pérennité des pensions de l’État, et la croissance des coûts des soins de santé. En 2040, les soins de santé offerts au Canada devraient monopoliser 40 % de toutes les recettes fiscales. Le tableau se complique en outre par le fait que, à mesure que les rangs des baby-boomers à la retraite grossiront, le bassin de travailleurs contribuables diminuera. Cette situation laisse les gouvernements d’Amérique du Nord et d’Europe devant des choix difficiles : couper dans les programmes, augmenter les impôts ou enregistrer des déficits.
Marchés émergents Le vieillissement de la population ainsi que les perspectives économiques de l’Amérique du Nord vont de pair avec un autre phénomène : l’émergence de nouveaux partenaires (et rivaux) économiques puissants comme l’Inde, la Chine et le Brésil. Leur essor a déjà provoqué de profonds bouleversements. La quantité de produits de consommation fabriqués à bon marché en Chine puis exportés aux États-Unis est telle qu’ils contribuent à contenir l’inflation en Amérique du Nord. Parallèlement, le prix de produits de base tels que le nickel, le cuivre, le pétrole et le gaz naturel est en hausse parce que la demande augmente en Chine.
Cependant, la relation démographique entre l’Occident et les marchés émergents ne se limite pas aux activités de fabrication. Comme le taux de fécondité dans la plupart des pays occidentaux, y compris le Canada, est maintenant inférieur au seuil de renouvellement des générations, à savoir 2,1 enfants par femme, il faut accueillir davantage d’immigrants qualifiés. À lui seul, le Canada en accueille plus de 250 000 par année, et la plupart sont originaires de pays asiatiques en développement. Étant donné que la population active occidentale vieillit et que les niveaux d’instruction augmentent dans les économies émergentes, cette tendance ne pourra que s’amplifier.
Par exemple, déjà 22 % de tous les Indiens diplômés en sciences infirmières se trouvent un emploi à l’étranger. Pendant ce temps, des sociétés occidentales donnent certaines activités en impartition dans des pays comme l’Inde, où le secteur de la haute technologie s’enrichit de 70 000 emplois par an.
Tirer parti de l’évolution Le caractère inéluctable de l’évolution démographique influera sur le marché dans plusieurs secteurs, notamment ceux des services financiers, des soins de santé et de l’exploitation des ressources. Comme il a été mentionné, les baby-boomers devront commencer dès maintenant à épargner davantage pour s’assurer une retraite confortable. Il y aura donc une augmentation de la demande de conseils financiers judicieux, qui sont de plus en plus recherchés par les baby-boomers, nous disent les sondages.
À mesure que les baby-boomers vieilliront et qu’ils auront davantage recours aux services de santé, ce secteur connaîtra lui aussi une croissance. L’un des secteurs clés est celui de la mise au point de nouveaux médicaments qui réduiront l’incidence de maladies communes, notamment les maladies cardiaques. Ainsi, la Grande-Bretagne a récemment autorisé la vente sans ordonnance d’un nouveau groupe de médicaments hypocholestérolémiants, dans l’espoir d’économiser des fonds publics en réduisant la fréquence des crises cardiaques parmi la population.
La technologie jouera également un rôle clé, étant donné que les gouvernements et les entreprises font davantage appel à celle-ci pour accroître la productivité malgré le vieillissement de la main-d’œuvre. Rien d’étonnant à ce que le Japon, dont la population est l’une des plus âgées du monde, soit le pays qui a installé le plus de robots en usine. De surcroît, des sociétés comme Microsoft ont instauré des programmes visant à mettre au point de nouveaux produits informatiques qui aideront les employés vieillissants à continuer à travailler efficacement.
Pendant que les pays dont la population est plus âgée sont aux prises avec des problématiques comme celle des soins de santé, ceux qui comptent une population plus jeune, comme la Chine et l’Inde, consomment plus de ressources du fait qu’ils augmentent leur capacité dans les secteurs à prédominance de main-d’œuvre et qu’ils modernisent leur économie. Les pays qui les approvisionnent en profiteront, et les entreprises canadiennes sont parmi les mieux placées pour saisir cette chance. Le Canada détient une expertise dans l’exploitation des ressources et possède de vastes réserves de bois d’œuvre, de minéraux, de pétrole et de gaz naturel.
Bien qu’il soit utile d’étudier l’évolution démographique et d’en prédire l’incidence sur des éléments tels que les finances publiques et la consommation, cela n’est pas en soi une stratégie de placement. Cet exercice permet toutefois de dégager des tendances qui auront une influence profonde sur les marchés et d’avoir une certaine idée de leur orientation probable — leur destin, comme aurait dit Auguste Comte.
Tom Fennell est un rédacteur pigiste de Toronto qui s’intéresse aux tendances sociales, politiques et financières.
Cette rubrique est dirigée par Ian Davidson, M.B.A., CFP, CA, de Gestion de Capital Assante à Toronto.
|
|
|