mars 2005 — ÉDITION IMPRIMÉE    
 
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Que laisser en héritage?

Par Marcel Côté

Marcel Côté

Avez-vous déjà entendu parler d’Alphonse de Neuville ou d’Évariste- Vital Luminais? Probablement pas, mais de Vincent Van Gogh, sûrement. Pourtant, les premiers comptaient parmi les grands peintres de la fin du XIXe siècle. Les musées, qui se targuaient de constituer l’héritage de la postérité, achetaient leurs tableaux à prix d’or, alors que le pauvre Vincent n’a vendu qu’une seule toile de son vivant.

Dans notre for intérieur, nous nous moquons des bourgeois de 1890 qui préféraient les médiocrités à la mode au génie de Van Gogh. Mais pensons au risque pris par les dirigeants du Musée des beaux-arts du Canada qui ont fait l’acquisition, pour plus d’un million de dollars, d’un Barnett Newman essentiellement constitué d’une bande rouge entre deux bandes bleues. Cette toile, qui pourrait aussi se retrouver au fond des voûtes du Musée, pose la question suivante : quel héritage voulons-nous léguer à nos descendants?

Il est difficile de prévoir aujourd’hui ce qui aura quelque valeur ou utilité dans 100 ans. Rappelons notamment la fermeture de l’aéroport Mirabel, tombé en désuétude quelque 30 ans après son ouverture, parce que nous n’avions pas prévu que les avions deviendraient plus silencieux.
Comme chaque génération veut léguer à ses descendants un bilan positif et un monde meilleur, et qu’il est difficile de prévoir ce qu’eux aimeront, que pouvons-nous leur laisser et, surtout, que protéger pour qu’il leur soit transmis intact?

Je ne suis pas pessimiste quant à l’avenir, car je sais que nos petits-enfants et les leurs sauront tirer leur épingle du jeu, comme nous l’avons fait nous aussi. Mais avons-nous été de bons intendants? Sommes-nous heureux de notre héritage? La réponse n’est pas évidente. Nous pouvons assurément remercier nos ancêtres d’être venus ici ou d’avoir préservé les lacs, les animaux et les forêts. Nous pouvons facilement leur pardonner d’avoir détruit certains vestiges du passé et pollué ici et là, mais nous avons peu de reproches à leur faire.

Toutefois, tout comme nous, nos aïeux se préoccupaient beaucoup de l’héritage collectif. L’un des grands débats au cours des années 1930 concernait l’ampleur de la dette léguée aux générations futures. Or, en 1945, après financement non seulement de la reprise consécutive à la Dépression, mais également de la Seconde Guerre mondiale, la dette n’atteignait que 17 milliards, soit deux fois moins que les déficits annuels du début des années 1990. (La dette actuelle totalise 430 milliards de dollars.)

D’où mon grand scepticisme face à certaines préoccupations actuelles, notamment à l’égard du vieillissement de la population ou de la rareté de jeunes travailleurs, qui provoqueraient la faillite des régimes publics de retraite. Nos descendants trouveront sûrement une solution à ces situations et les inquiétudes de leurs aïeux de 2005 les feront alors sourire.

Cependant, contrairement aux innombrables générations qui l’ont précédée, notre postérité pourrait subir un choc et ne pas hériter du monde tel qu’il nous a été transmis. Plus que toute autre génération, nous avons marqué notre habitat terrestre et, si nous ne changeons pas de mode de vie, nous lui laisserons une planète grandement altérée.

En fait, le legs transmis de génération en génération depuis des millénaires est à risque pour la première fois dans l’histoire. L’humanité impose un lourd fardeau à la Terre, dont le réchauffement est le symptôme le plus manifeste. Même si de grands cycles naturels ont fait varier la température au cours des siècles, il devient de plus en plus difficile de nier que nos activités contribuent au réchauffement et qu’elles marqueront la planète bien après notre passage.

Les glaciers ont déjà reculé de plusieurs kilomètres, l’habitat des animaux du Grand Nord s’est réchauffé, la température des mers équatoriales s’est sensiblement élevée et les ouragans s’y multiplient. La fin du monde n’est par arrivée et l’humanité s’adaptera mais, si nous ne changeons pas, nous passerons à l’histoire comme de grands prédateurs qui ont détruit plus qu’ils n’ont construit.

Dans ce contexte, nos tergiversations au sujet du Protocole de Kyoto, de même que l’augmentation croissante des émissions de gaz à effet de serre, sont une honte. Chaque matin, des millions de banlieusards se rendent au travail dans leur 4X4 ou leur VUS, produisant plus de gaz carbonique en 20 minutes que nos aïeux en une semaine. La vie est belle!

Notre indifférence, notre  consommation d’énergie avide et notre mode de vie affectent profondément notre habitat : nous serons sévèrement jugés par les générations futures à cet égard. Le temps est venu de réfléchir à ce que nous voulons transmetre à l’univers et de changer de mode de vie.

Il est tout à notre honneur de nous intéresser aux tableaux à préserver dans les musées et au déficit du régime de retraite canadien. Je suis toutefois convaincu que nos petits-enfants préféreraient recevoir en héritage des glaciers, un habitat arctique et toutes les caractéristiques climatiques que nous et nos ancêtres avons connues depuis des millénaires.


Marcel Côté est associé de Secor Inc. à Montréal.

 
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