décembre 2004 — ÉDITION IMPRIMÉE    
 
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L’impact de la délocalisation

Par Gérard Bérubé

En janvier 2005, l’Organisation mondiale du commerce (OMC) supprimera les derniers quotas qui protègent les secteurs du textile et du vêtement dans les économies industrialisées, et visent à prémunir ces secteurs contre une concurrence débridée de la part des pays en développement.

L’exode des emplois prévu dans le secteur du vêtement, plus vulnérable encore que celui du textile à la concurrence des pays à bas niveaux de salaires, risque de raviver la polémique de la délocalisation maintes fois soulevée cette année, trop souvent sans vision ou à des fins partisanes. Car au-delà de la récupération politique ou syndicale dont elle a été l’objet, la délocalisation ne provoque toujours pas la saignée d’emplois tant dénoncée.

Entendons-nous, la délocalisation est une réalité tout à fait concrète dont l’impact est structurant. Elle est également davantage que l’un des enjeux de la campagne électorale aux États-Unis, menée sur le dos d’une économie inapte à créer un nombre suffisant d’emplois. Sa progression est bien enclenchée et elle aurait même atteint la vitesse grand V, du fait que l’Inde, le bureau du monde, a succédé à la Chine, l’atelier de la planète. Le mouvement s’est aussi étendu aux services, l’un des grands secteurs de l’activité économique que l’on croyait jusque-là à l’abri de la mondialisation.

Ainsi, des produits manufacturiers qui utilisent une abondance de main-d’œuvre, le mouvement s’est élargi aux centres d’appel, aux TI, à certains services comptables et financiers, et même à la couverture journalistique d’une région du monde donnée. On se réfère ici à l’agence d’information financière Reuters, qui a annoncé son intention d’embaucher une quarantaine de journalistes au cours de 2005, qu’elle affectera à la surveillance de sociétés américaines depuis la ville de Bangalore, en Inde. La profession comptable ne sera pas épargnée non plus. Le numéro de novembre de CAmagazine  rappelait en effet qu’après les TI et les RH, ce sont désormais les fonctions financières qui sont sous-traitées dans des pays émergents. L’article vedette reprenait les conclusions d’une étude d’IDC faisant alors ressortir que «le marché mondial de l’impartition des fonctions comptabilité et finance devrait croître de 9,6 % au cours des cinq prochaines années pour atteindre 47,6 milliards de dollars US en 2008». L’on s’attend à ce que l’essentiel de ces contrats soit canalisé vers l’Inde et l’Europe de l’Est.

La palette des emplois «relocalisables» s’est en outre grandement élargie, de nouvelles régions entrant sans cesse dans la danse. Ainsi, à l’Inde, la Chine et l’Europe de l’Est, s’ajoutent désormais les Philippines, le Viêtnam et l’Afrique du Nord.

Certains pays industrialisés, la France, l’Allemagne et les États-Unis, ont décrié le phénomène, sans toutefois offrir de solution de rechange. Tout au plus ces pays ont-ils brandi la menace de mesures protectionnistes, mais de tels recours sont circonscrits dans le cadre de l’OMC.

Sans atténuer la portée de l’enjeu, le phénomène a-t-il eu l’impact négatif tant annoncé? Les observateurs voient souvent la délocalisation comme l’une des conséquences naturelles de la mondialisation. En fait, ce phénomène n’est pas récent et suit le mouvement de la mondialisation, vieux de plus de 20 ans. Il a même permis à nombre d’économies hier parmi les plus pauvres de s’arrimer à la croissance, voire de devenir des participantes à part entière de l’économie mondiale.

Un rapport de la CNUCED (organisme de l’ONU) de septembre dernier fait état de la valeur ajoutée et des bienfaits découlant de la division du travail, tant pour les pays hôtes que pour les pays d’origine. Pour ces derniers, le mouvement permet de miser sur une amélioration de la compétitivité et sur les activités à plus forte valeur ajoutée. Sans oublier que cette concurrence force nombre d’économies industrialisées à revoir à la baisse leur fardeau fiscal, à alléger leur bureaucratie et à recourir à des incitatifs ou des stimulants.

Quant à l’ampleur du phénomène, Forrester Research a déjà estimé pour les États-Unis qu’à la fin de 2003, les emplois délocalisés totaliseraient moins de 1 % dans les secteurs visés, et 1,6 % en 2015. On ne peut donc pas parler de saignée. La CNUCED a en outre indiqué qu’en 2001 (les plus récentes données), les investissements liés aux délocalisations ont compté pour 4 % seulement des investissements transfrontaliers, soit 32 milliards des 720 milliards $ US alors totalisés.

L’étude soutient que la délocalisation des emplois ne bénéficie pas uniquement aux pays émergents. La plupart des délocalisations ont en effet lieu entre pays développés, les destinations les plus prisées étant l’Irlande, le Canada et Israël, note l’auteur de l’étude, et le phénomène demeure encore une réalité Nord-Nord. À titre d’exemple, il indique qu’en 2002-2003, plus de la moitié des projets de délocalisation étaient destinés aux pays développés.

Le phénomène est donc bien réel. Il est là pour rester et pourra même prendre de l’ampleur. Quant à son importance et, surtout, au sens qu’il faut lui accorder, le temps nous le dira.


Gérard Bérubé est responsable de la section Économie et finance au Devoir à Montréal.

 
LIENS CONNEXES
  

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