Manœuvre délicate en vue
Par Gérard Bérubé
Une fois passées les Présidentielles de novembre, la Réserve fédérale américaine pourra manœuvrer à sa guise. Les économistes avancent qu’après le premier coup de semonce du 30 juin dernier, la banque centrale aura alors les coudées franches dans la poursuite de son resserrement monétaire. La manœuvre n’en sera par contre pas moins délicate, car les statistiques économiques robustes de l’année 2004 reposent sur des déséquilibres qui fragilisent la reprise, mondialisation oblige!
Certes, la situation du taux d’intérêt directeur maintenu à un bas niveau historique pendant près de deux ans ne pouvait durer. Aux États-Unis, la première hausse en quelque quatre années a en effet eu lieu le 30 juin dernier. Cette augmentation de 25 points de base a sonné le glas de la détente monétaire et donné le coup d’envoi, au lendemain des élections américaines, à un mouvement haussier qui, espère-t-on, sera modéré et graduel.
Du moins, il faut croire que la Réserve fédérale aura tiré des leçons de l’épisode de 1994 qui avait pris les marchés financiers par surprise par un revirement brusque et soudain du taux directeur. Ce revirement compromettait tout à coup la reprise américaine qui avait commencé à montrer ses premiers signes de robustesse après la récession de 1990-1992. La banque centrale américaine avait donc été contrainte de rapidement faire marche arrière, mais le mal était déjà fait. En cette ère de mondialisation, où tout est intimement lié, l’onde de choc s’était alors rapidement répercutée sur les économies dites émergentes.
L’euphorie économique présente dans les pays en développement en 1992 et 1993 s’était aussitôt transformée en crise : du peso mexicain et de la dette russe, puis crise monétaire asiatique de 1996-1997 ramenant le Japon en déflation. Ces crises s’étaient succédé pour façonner le paysage d’une décennie placée sous le sceau de la volatilité.
Dix ans plus tard, la Réserve fédérale est conviée au même rendez-vous. On peut établir un parallèle entre ces deux périodes avec en toile de fond la Chine menacée d’embrasement, dont les poches de surchauffe se répandent comme traînée de poudre, et qui est plus que jamais sous tension. Il ne fait plus de doute qu’elle ne pourra conserver très longtemps le contrôle sur son levier monétaire et que le rééquilibrage de ses taux d’intérêt puis de sa devise sera davantage brusque et brutal que graduel, comme ce fut le cas en 1994 pour ce pays qui maintient depuis un taux de croissance annuel moyen de 9 %.
Le synchronisme des cycles économiques et la mondialisation qui crée un niveau élevé de corrélations exigent aujourd’hui des banques centrales, Réserve fédérale en tête, qu’elles jouent différemment la carte des taux d’intérêt. Celles-ci devront redessiner le profil de leur ennemi numéro un, l’inflation, et réviser leurs cibles ou points d’inflexion. Cette nécessité se trouve renforcée par le fait que, désormais, les autorités monétaires ne combattent plus l’inflation mais son ombre — les attentes inflationnistes. Les repères sont en outre à ce point serrés que les économies industrialisées flirtent continuellement avec un ennemi encore plus redoutable — la déflation.
Les économies en développement ont tenté de nous le dire en 1992-1993, et des économies émergentes plus puissantes encore (Chine et Inde) nous répètent elles aussi que la mondialisation impose désormais une réalité inéluctable, c’est-à-dire que plus rien ne peut se passer en vase clos et que l’effet papillon (selon le météorologue Edward Lorenz, dans un milieu instable, susceptible d’amplifier une perturbation minimale, une cause insignifiante telle que le vol d’un papillon peut avoir un effet énorme comme l’émergence d’une tempête) agit plus que jamais. Les vieux réflexes économiques, à savoir le sacro-saint arbitrage inflation-chômage, ne tiennent donc plus.
Il faudra que la révision des balises que devront effectuer les autorités monétaires tienne compte des imposants gains de productivité qu’on attend désormais des économies indutrialisées et qu’elle s’inspire d’un marché du travail mondialisé. Pensons au phénomène de la délocalisation qui change la façon de calculer le degré de tension sur le marché du travail. Citons à cet égard l’Inde qui est devenue le bureau du monde dans le secteur des services ou la Chine, l’atelier du monde, avec ses 400 millions de travailleurs prêts à toucher un taux horaire ne représentant que 3 % du salaire manufacturier aux États-Unis.
Malgré un assouplissement monétaire sans précédent de la Réserve fédérale, il ne s’est créé en quatre ans aucun nouvel emploi aux États-Unis. Les économistes croient que l’économie américaine ne pourra récupérer tous les emplois perdus depuis le début de la récession, au printemps 2001, et le renversement de cette tendance, en août-septembre 2003, qu’en décembre 2004, ou au plus tard au printemps 2005. Voilà de quoi inciter les autorités monétaires à démontrer plus de retenue et à revoir les modèles dictant leurs interventions.
Gérard Bérubé est responsable de la section Économie et finance au Devoir à Montréal.
|
|
|