En panne de rendements
Par Gérard Bérubé
La correction boursière de 2000-2002 a fait mal aux régimes de retraite. Depuis, actuaires et gestionnaires tentent de susciter une réflexion profonde sur les chances de survie des régimes à prestations déterminées, mais sans grand succès. Peut-être n'ont-ils pas su convaincre les intervenants du secteur que la crise s'avère davantage structurelle que conjoncturelle — une crise qui pourrait masquer l'impuissance des gestionnaires à générer des rendements adéquats.
La question est pourtant pertinente puisqu'elle concerne les plus grosses caisses de retraite du pays et touche cinq fois plus d'employés que les régimes à cotisations déterminées. Mais encore aujourd'hui l'étonnement persiste devant tant de dommages causés par tout juste deux années de corrections boursières. Même le rebond de 24 % en 2003 de l'indice torontois S&P/TSX n'a pratiquement rien changé. Six régimes à prestations déterminées sur dix accusaient toujours un retard à la fin de 2003, contre 67 % un an plus tôt, avec un déficit actuariel cumulatif de 160 milliards, selon une évaluation basée sur la solvabilité. La méthode utilisée préconisant que l'employeur a cinq ans pour effacer le déficit, on imagine la pression exercée sur la trésorerie de l'entreprise.
Pas étonnant alors qu'un sondage publié en mai 2004 par le cabinet conseil Watson Wyatt indique que 18 % des participants membres d'organisations offrant des régimes à prestations déterminées aient signalé que leur organisation avait clos ou transformé au moins un de ses régimes à prestations déterminées en un régime à cotisations déterminées, pendant que 11 % ont répondu qu'un changement en ce sens était en cours. Toujours selon ce sondage réalisé de paire avec le Conference Board, parmi les 71 % de répondants dont l'organisation prévoyait continuer à offrir des régimes à prestations déterminées, une sur cinq y avait soit ajouté des composantes à cotisations déterminées, ou réduit des prestations futures ou des dispositions concernant la retraite anticipée.
La correction boursière n'est donc pas la seule cause des dommages. À l'impact de deux années de rendements négatifs, il faut ajouter la baisse des taux d'intérêt à long terme, qui a affaibli la capitalisation des régimes en augmentant les estimations du passif actuariel, a souligné une autre étude, publiée en annexe de l'édition de juin de la Revue du système financier de la Banque du Canada. La situation s'est aggravée par le fait que de nombreux promoteurs de régimes se sont accordés des exonérations de cotisation vers la fin des années 1990, alors que les régimes étaient excédentaires.
Pour la suite des choses, signalent les gestionnaires des grandes caisses, il faudra vivre avec des pressions démographiques se juxtaposant à une ère de faibles rendements. En clair, soutiennent-ils, la période 1982-2000 est vue comme l'âge d'or des gestionnaires, mais l'on ne pourra plus espérer des rendements dans les deux chiffres. À la tête de la Caisse de dépôt et placement du Québec, Henri-Paul Rousseau a illustré ces propos en rappelant que le taux d'intérêt réel d'une obligation gouvernementale américaine à échéance de 10 ans se situait à 10 % au sortir de la récession de 1980-1982. Durant la décennie 1990, ce taux, déduction faite de l'inflation, s'est fixé à environ 4 % et à environ 2 % depuis le début de 2000. L'on devra donc travailler plus longtemps et diminuer ses attentes à l'égard du niveau de vie, a-t-il résumé. Et, de renchérir les experts-conseils en RH Towers Perrin (TP), il faudra assouplir les règles, c'est-à-dire permettre des combinaisons salaire-rente de retraite ou le versement de contributions tant que le salarié travaille, peu importe son âge. TP suggère même d'attaquer de front la question des surplus. En en reconnaissant la propriété à l'employeur et en établissant qu'un régime à pretations déterminées se résume à une promesse de paiement d'une rente qui repose sur une norme minimale d'approvisionnement, TP croit que les promoteurs pourraient être incités à cotiser davantage que le minimum requis lorsque la conjoncture est favorable. Or, n'y a-t-il pas eu un recours généralisé aux exonérations de cotisations lorsqu'une situation d'excédent est apparue? Oui, mais TP attribue cette réaction davantage à un impératif réglementaire découlant de la Loi de l'impôt qu'à un réflexe des employeurs.
Reste la question principale, celle du rendement. Selon une simulation effectuée par le cabinet Mercer pour la période 2003-2008, on projetait un taux de rendement annuel moyen de 6 %. D'après ce scénario, et malgré les cotisations spéciales des employeurs, la situation des régimes risquerait à peine de s'améliorer. Si par contre l'on visait un taux de 8,6 %, un excédent de 5 % apparaîtrait après cinq ans, et le ratio de solvabilité passerait de 89 à 107 %. Qualifié d'optimiste par Mercer, ce taux est-il à ce point inatteignable? Pas si l'on en croit une enquête Aon, qui chiffrait au 31 mars 2004 un rendement annuel médian des fonds diversifiés de 9,2 % sur un horizon de 10 ans comprenant la période 2000-2002.
Gérard Bérubé est responsable de la section Économie et finance au Devoir à Montréal.
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