juin-juillet 2004 — ÉDITION IMPRIMÉE    
 
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Tout un monde à convaincre

Par Gérard Bérubé

La présentation de règles bancaires révisées en juin et la promesse que ces propositions seront analysées en septembre établissent un climat propice aux banques. Assoiffées de fusions, celles-ci et les compagnies d'assurances devront cependant convaincre du bien-fondé de leurs projets un parterre de politiciens peu enclins à ouvrir un nouveau front sur un enjeu aussi stratégique et dont la pertinence demeure à démontrer, surtout après le coup de force raté de 1998.

Paul Martin avait alors bloqué les projets de fusion Banque Royale–Banque de Montréal et CIBC–TD. À l'automne 2002, c'est Jean Chrétien qui aurait empêché le regroupement Scotia–Banque de Montréal. Pendant ce temps, les assureurs se démutualisaient puis fusionnaient, ce qui a réorganisé ce secteur sous la férule de trois grands joueurs, Manuvie, Great-West et Sunlife, capables de rivaliser avec les banques.

Le secteur des services financiers s'est concentré autour de deux piliers formés de cinq grandes banques et trois grands assureurs, mais que peut-il faire aujourd'hui? Perdre des joueurs pour grossir davantage ou mousser la consolidation et permettre des regroupements inter-piliers — tel que le projet avorté Manuvie–CIBC?

L'évolution démographique favorise les produits financiers des assureurs et le marché traditionnel plus mature réduit les perspectives de performance des banques. Celles-ci sont donc davantage animées par une logique de croissance par acquisitions ou regroupements, mais l'enthousiasme de la classe politique leur fait défaut. En effet, Paul Martin continue d'afficher sa réticence, comme en 1998, alors qu'il avait déclaré que les projets de fusion auraient à démontrer qu'ils ne provoqueraient pas une concentration indue du pouvoir économique, n'affecteraient pas significativement la concurrence et épouseraient les intérêts des Canadiens.

Le désir de croissance des banques a débouché vers le Sud, mais la croissance ne se concrétise pas aussi vite que prévu. Elle se heurte en effet à de multiples instances boursières aux États-Unis, ce qui augmente les coûts des transactions, sans espoir de compensation par un rendement accru ou des gains en matière de synergie (plus limités lors d'un regroupement entre une banque canadienne et une banque américaine). En outre, l'offre de 47 milliards US faite par Bank of America sur FleetBoston Financial fait bondir les enchères. Il faut donc tenir compte des pressions sur les prix suscitées par la consolidation croissante aux États-Unis, où l'on est passé de 12 000 banques en 1991 à 8 000 aujourd'hui (5 000 dans 10 ans, prévoit-on). Il n'est également possible de réaliser que peu de gains en matière de synergie.

Les banques devront donc en convaincre plusieurs (notamment les consommateurs et les petites entreprises) qui craignent des pertes d'emplois, des fermetures de succursales, un choix restreint et un accès limité aux produits et services, surtout si les banques persistent à promouvoir des regroupements entre pairs. Celles-ci devront démontrer que leurs projets favorisent davantage  l'intérêt public que celui de l'actionnaire et qu'il n'y aura pas localement de concentration indue sur le marché des fonds d'investissement, des prêts hypothécaires, des cartes de crédit ou du courtage en valeurs mobilières. Il leur faudra aussi réfuter les nombreux rapports concluant que les fusions entre grandes banques n'apportent ni avantages commerciaux, ni économies d'échelle. L'un de ces rapports, réalisé par le ministère des Finances du Canada, la Réserve fédérale américaine et la Banque d'Italie, souligne que les fusions contredisent même les buts visés concernant l'intégration des systèmes technologiques, les économies d'échelle, l'amélioration de la gestion et la pénétration de nouveaux marchés. Sans oublier que de nombreuses fusions ont en fait détruit de la valeur aux États-Unis.

Si par ailleurs nos banques vont de l'avant, ce sera avec des résultats particulièrement ronflants témoignant d'une renaissance due paradoxalement à un recentrage sur leurs activités traditionnelles ou au fait qu'elles ont laissé le secteur des prêts aux grandes sociétés américaines. En effet, en 2003, les profits des banques ont augmenté de 21 %, totalisant 10 milliards. L'on prévoit une croissance de 15 % cette année et de 10 % en 2005. Les banques affichent ainsi un surplus de capital de 24 milliards et un rendement moyen des capitaux propres de 16 %, soit l'équivalent de celui des banques américaines, et presque le double du niveau de 2001 (9 %).

Malgré un appui du Comité sénatorial des banques et du commerce et d'un comité de la Chambre des communes, un important travail de persuasion s'engage afin d'établir la pertinence pour les banques de se regrouper entre elles. En fait, pour reprendre les propos de Leo Kolber, président du Comité sénatorial et ancien administrateur de la Banque TD, il serait peut-être préférable de promouvoir les fusions entre banques et assureurs, beaucoup moins menaçantes à tous points de vue. Reste à savoir si c'est ce type de concentration que les Canadiens désirent.


Gérard Bérubé est responsable de la section Économie et finance au Devoir à Montréal.

 
LIENS CONNEXES
  

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