mai 2004 — ÉDITION IMPRIMÉE    
 
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Couples au travail

Par Sharda Prashad
Photographe : Paul Orenstein

working couplesQue se passe-t-il lorsque des collègues de travail tombent en amour? Faites la connaissance de couples de CA que Cupidon a frappés.

En 1994, lorsque Rita Silauri a commencé à fréquenter Steve Mogdan, responsable de mission au sein de la division des services fiscaux où elle travaillait, elle a décidé en accord avec ce dernier qu'il valait mieux taire leur relation naissante. Lors de leurs sorties, Rita et Steve n'allaient que dans des endroits où ils étaient certains de ne pas rencontrer leurs collègues de travail; au bureau, ils s'en tenaient à des contacts purement professionnels. Mais ce n'était pas facile. En pleine période des impôts, ils travaillaient non loin l'un de l'autre pendant de longues heures, et Rita se souvient que, si Steve venait trop souvent à son bureau, elle devenait tendue.

Tous les deux aimaient leur travail et aimaient travailler ensemble, mais ils ne voulaient pas que leur relation devienne l'objet des potins du bureau, et il leur semblait qu'ils ne devaient pas mêler leur vie personnelle et leur vie professionnelle.

Leur histoire n'est toutefois pas unique. Bien qu'il n'y ait pas de données précises à cet égard, il semble que les couples de CA qui se forment au travail ne soient pas l'exception. En effet, environ 80 % des employés ont vu de ces couples se former ou en ont fait partie.

Qui plus est, bon nombre de ces idylles finissent par un mariage ou un engagement à long terme. Rita et Steve, qui travaillaient chez Arthur Andersen à Toronto, ont réussi à maintenir leur relation secrète mais, au moment où Steve a quitté le cabinet en 1996 pour aller travailler en entreprise, ce fut un point tournant. «Lorsqu'il est parti, notre relation s'est renforcée», indique Rita. Elle ne saurait dire si leur couple aurait survécu si Steve était resté dans le cabinet mais, dans leur cas, tout est bien qui finit bien : leur amour s'est épanoui, et ils se sont mariés en 1998.

Six ans plus tard, plus riche d'une fillette de 23 mois et après un séjour en Australie, le couple est convaincu que c'est la profession qui l'a rapproché, et cela n'étonne pas Steve. «Quand on passe 12 heures et plus au bureau chaque jour et qu'on partage les mêmes antécédents, on se comprend mieux l'un et l'autre.»

Il est compréhensible que des CA deviennent des conjoints, souligne Dan Dalton, psychologue et directeur de la formation clinique à la Adler School of Professional Psychology of Ontario, à Toronto. Le choix d'un partenaire est influencé par les gens avec qui l'on entre en contact le plus souvent. Et les CA, particulièrement en cabinet, tendent à interagir fréquemment avec d'autres CA. Dan Dalton précise de plus que, lorsqu'on partage la même profession, on partage d'ordinaire aussi les mêmes valeurs en ce qui a trait à la famille et à d'autres aspects non professionnels de la vie, et que ces valeurs communes favorisent l'établissement d'une relation à plus long terme.
 
Dave et Alison Hoskins se sont pour leur part rencontrés en suivant les cours obligatoires en comptabilité à l'Université Simon Fraser, mais se sont rapprochés grâce à leurs intérêts communs extérieurs à la profession. Leur première sortie, en 1996, était en fait un cours de plongée, et ils n'ont même pas parlé comptabilité.

Dave et Alison, qui ont convolé l'année suivante, disent que le fait de s'être mariés alors qu'ils étaient tous deux aspirants CA leur a été profitable au moment de se préparer à l'EFU. Alison dit qu'elle n'aurait jamais réussi sans les encouragements de Dave. Cela dit, les Hoskins ont été à même de constater que le fait d'être marié à un autre CA pouvait aussi être difficile. En 1998, Alison a réussi à l'EFU, mais pas Dave. Le couple a attendu pour célébrer que Dave réussisse l'année suivante, succès qu'il attribue à l'appui d'Alison. En se soutenant l'un et l'autre, les Hoskins ont pu surmonter l'un des principaux défis qui se posent aux couples exerçant la même profession : la concurrence.

Selon Dan Dalton, avoir la même profession peut être sain pour un couple, mais cela peut aussi engendrer une pulsion irrépressible de concurrence. Pour en atténuer les effets, les couples doivent être conscients de cette concurrence, en parler et prendre les mesures nécessaires pour l'atténuer. Il recommande de favoriser une relation où les deux membres se sentent également valorisés.

Les Hoskins, qui travaillent ensemble depuis juillet 2003 dans un bureau de Deloitte & Touche comptant plus de 40 employés, à Prince George (C.-B.), ont pris la décision de fonder une famille, ce qui a amené Alison à faire quelques compromis quant à son plan de carrière.

«On ne peut pas s'investir complètement dans sa carrière et dans sa famille en même temps», dit Alison. Et elle n'envie pas son mari qui peut, quant à lui, progresser plus rapidement qu'elle dans sa carrière, car tous deux conviennent que leur famille est tout aussi importante que leur avancement professionnel.

En décembre 2001, Alison a pris un congé de maternité lorsque le couple a eu son premier enfant, Zachary (Alison est de nouveau en congé en raison de la naissance d'un deuxième enfant). Si Alison et Dave n'avaient pas discuté de l'importance à accorder à leur famille, une telle décision aurait pu engendrer du ressentiment. Mais pour eux, ce ne fut pas le cas.

Cela dit, il arrive parfois que la concurrence s'immisce dans un couple. Selon Linda Chapman, psychothérapeute à Toronto, si les deux partenaires tentent de partir en affaires et que l'un d'eux y parvient plus rapidement, il peut en résulter une situation où l'envie et le ressentiment persistant compromettent la relation.
 
Une façon de réagir dans une telle situation est de soulever la question en se référant à un comportement observable, indique Linda Chapman. Il s'agit d'évoquer la situation et d'expliquer ce qu'elle signifie pour soi. Par exemple, vous pouvez utiliser une entrée en matière comme : «J'ai remarqué que tu as eu trois entrevues la semaine dernière. Je suis content pour toi, mais j'éprouve aussi du ressentiment parce que, moi, je n'en ai eu aucune.»

Un autre piège dont doivent aussi se méfier les couples de CA est de présumer qu'ils savent ce que vit leur partenaire. Rita Silauri et Steve Mogdan admettent qu'ils sont tombés dans ce piège. Même s'ils ont maintenant des employeurs différents — Rita est fiscaliste chez KPMG et Steve est directeur de la fiscalité à la Banque Royale du Canada —, ils sont tous deux en fiscalité.

«Je sais qu'il baigne dans la fiscalité, indique Rita, et c'est ce que je fais moi aussi.» Elle s'efforce néanmoins de demander à Steve comment s'est déroulée sa journée, plutôt que de présumer qu'elle le sait déjà. Steve croit que, s'ils ne partageaient pas la même profession, le problème ne se poserait pas.

Selon Linda Chapman, les couples de CA ont l'avantage de se comprendre à demi-mot — à la condition de ne pas trop forcer la note et de savoir comment se parler —, ce que confirment les Hoskins.

«Nous comprenons quelles sont les tensions que l'autre subit», dit Alison. Par exemple, si Alison se voit imposer une échéance à 15 h et que cela compromet les plans du couple pour la soirée, Dave est compréhensif. «Nous ne contrôlons pas encore pleinement nos carrières, mais au moins nous comprenons tous deux ce que l'autre vit.»

Les Hoskins voient un autre avantage à être tous deux CA : ils peuvent se faire valoir en tant que couple. C'est ce qu'ils appellent une approche d'équipe. À titre d'exemple, lorsque Alison est en congé de maternité, Dave s'occupe de ses clients.

«Du point de vue du marketing et de la vente, il est préférable pour nous d'adopter une approche d'équipe plutôt que de faire cavaliers seuls», explique Dave en précisant que, dans une ville de 80 000 habitants, les possibilités de marketing sont limitées. «Si l'un de nous est absent du bureau, l'autre peut le remplacer.»

Évidemment, il n'est pas possible d'éviter un certain recoupement des activités au travail. Aujourd'hui, de nombreux cabinets ont instauré des politiques délimitant le périmètre d'interaction des membres d'un couple de CA. Chez Ernst & Young, souligne Keith Bowman, chef d'équipe pour le Canada, «deux personnes qui entretiennent une relation personnelle étroite peuvent travailler dans le cabinet, mais elles ne peuvent travailler à la même mission ou aux mêmes projets, relever l'une de l'autre ou se trouver dans une situation pouvant sembler compromettre leur intégrité ou leur objectivité».

Keith Bowman indique qu'il y a quelques années, il était courant que divers membres d'une famille travaillent au sein du même cabinet. Mais avec le temps, l'expérience des affaires a amené la profession à éviter que des proches ne travaillent ensemble, ce qui est maintenant établi dans des politiques officielles.

«Si deux employés de E&Y se marient, l'associé directeur examinera la situation pour assurer que leur relation ne risque pas d'entraîner des difficultés sur le plan du service à la clientèle ou des conflits d'intérêts, explique-t-il. Si un problème potentiel est décelé, il se peut qu'un des conjoints doive accepter d'autres fonctions ou, si le problème ne peut être résolu, quitter le cabinet.»

À la connaissance de Keith Bowman, personne n'a jamais eu à le faire. Il se souvient toutefois de cas où le cabinet a pris des mesures afin que des conjoints ne se trouvent pas à travailler ensemble, ce qui est bénin comparativement aux politiques de certaines autres organisations.

À titre d'exemple, Wal-Mart voyait généralement d'un mauvais œil que deux employés se fréquentent, et plus particulièrement les employés mariés, et allait même jusqu'à congédier tout employé ayant une liaison adultère avec un collègue. Cette attitude a cependant changé lorsqu'une employée légalement séparée a été congédiée parce qu'elle fréquentait un collègue célibataire. Elle a intenté une poursuite contre Wal-Mart, qui s'est depuis ajustée et ne tient plus compte des fréquentations de ses employés, sauf dans le cas d'une relation hiérarchique directe.

En raison des contraintes que pose le respect de la vie privée, et parce que les gens font effectivement des rencontres dans leur milieu de travail, il est difficile pour les employeurs de restreindre les relations entre employés. Il existe aussi un danger que de telles relations aboutissent à des plaintes pour harcèlement sexuel. Un employé peut se sentir obligé de s'engager dans une relation en raison des conséquences qu'un refus pourrait avoir sur son emploi. Et si une relation se termine, l'atmosphère au travail peut devenir étouffante pour l'un des employés, ou pour les deux.

Il faut également penser à l'incidence qu'une relation peut avoir sur les autres employés. Linda Legere, directrice chez PricewaterhouseCoopers à Calgary, affirmait qu'elle ne s'engagerait jamais dans une relation avec un collègue de travail, en raison des problèmes que cela pourrait occasionner pour ses collègues si la relation tournait mal. La fin d'une relation peut obliger les personnes de l'entourage à prendre parti. Pire encore, l'un des ex-conjoints peut se sentir obligé de donner sa démission.
 
Par ailleurs, si la relation s'épanouit, particulièrement lorsque les conjoints ont un lien hiérarchique direct, les autres employés peuvent penser que le mérite n'est pas fonction de la performance. Il va sans dire que l'apparence de favoritisme dans les décisions touchant les promotions peut détériorer l'atmosphère de travail.

Depuis, Linda Legere a mis de l'eau dans son vin et soutient qu'il est possible pour des conjoints de travailler dans le même bureau, pourvu que leur lune de miel soit terminée. Elle pourrait bien avoir raison : les études montrent qu'une relation amoureuse entre collègues n'aura probablement pas d'incidence sur la productivité de leur milieu de travail, mais aussi que, s'il y a effectivement une incidence, elle sera positive. Les employeurs bénéficieront non seulement d'une productivité accrue, mais également d'une plus grande motivation au travail.

Linda Legere et Reynold Tetzlaff, associé directeur œuvrant lui aussi au bureau de Calgary de PwC, ont pour leur part dépassé l'étape de la lune de miel. À l'été 2000, Linda avait été détachée du bureau de Toronto et affectée aux Antilles, où elle a rencontré Reynold. Depuis lors, ils ont travaillé ensemble dans les Antilles, en Californie et à Calgary. Le couple a un bébé de 11 mois, Emily, et se mariera en juin. Linda et Reynold ne se tiennent pas ensemble au travail. Ils travaillent à des étages différents et se voient à l'occasion à l'heure du lunch, mais ne s'obligent pas à toujours déjeuner ensemble.

Darleen Patterson, une collègue du couple Hoskins à Prince George, indique que les autres membres du personnel ne font pas de concessions spéciales pour le couple. Elle lève son chapeau aux Hoskins pour le professionnalisme avec lequel ils réussissent à séparer leur vie personnelle de leur vie professionnelle. Par le passé, elle a travaillé avec des couples de CA qui amenaient leurs problèmes personnels au bureau mais, dans le cas des Hoskins, ce qui se passe à la maison reste à la maison, dit-elle. Et bien qu'Alison fasse partie de la direction, mais pas Dave, leurs collègues ne s'empêchent pas de discuter du rendement de Dave en présence d'Alison. Darleen Patterson souligne encore le professionnalisme dont le couple fait preuve au travail — selon elle, probablement l'une des raisons de sa réussite.

Dan Dalton convient par ailleurs qu'un couple de CA est aussi susceptible de réussir que les autres couples. Que faut-il alors penser de l'adage voulant que les contraires s'attirent, et comment deux personnes qui ont la même profession peuvent-elle être attirées l'une par l'autre? Dan Dalton estime que le dicton devrait être reformulé ainsi : «Ce ne sont pas les contraires qui s'attirent, mais bien les complémentarités, explique-t-il. Nous avons tendance à choisir un partenaire qui possède les traits de caractère qui nous manquent, un partenaire qui nous complète.» La mise en application de cette croyance pourrait se traduire par le fait de «choisir un CA qui fera de vous un meilleur CA» — c'est-à-dire quelqu'un qui possède des habiletés complémentaires aux vôtres et qui, si vous le consultez, pourrait vous rendre meilleur. Cette personne peut aussi vous compléter dans vos autres habiletés, non liées à la profession, tout en étant CA.

«Nous reconnaissons tous les deux que nous avons des talents qui nous sont propres, affirme Dave Hoskins, et nous n'avons pas nécessairement à être en concurrence. Nos différences tendent à se compléter», conclut-il.

COMPARAISON ENTRE LES POLITIQUES DES CABINETS

Deloitte & Touche s.r.l.

Interdiction pour des conjoints, mariés ou de fait, d'avoir un lien hiérarchique ou
de travailler dans le même secteur, ou de relever du même associé

Ernst & Young s.r.l./S.E.N.C.R.L.   Interdiction pour un couple de travailler ensemble aux mêmes projets; 
de relever l'un de l'autre; de créer une situation pouvant compromettre
l'intégrité et/ou l'objectivité
KPMG s.r.l./S.E.N.C.R.L.  Dissuasion exercée à l'égard de relations de travail où l'un des époux
relèverait de l'autre

PricewaterhouseCoopers s.r.l. 

Évaluation au cas par cas afin de s'assurer qu'il n'y a pas de conflits


Sharda Prashad est rédactrice pigiste à Toronto.

 
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