Place aux présidentielles!
Par Gérard Bérubé
Démocrates et républicains croiseront à nouveau le fer cette année. Avec leur débordement prévisible sur la scène économique, ce sont les présidentielles américaines de novembre qui donneront le ton en 2004 et imposeront le calendrier des événements, à moins que d'autres chocs majeurs ne se produisent. Les impératifs électoraux provoqueront vraisemblablement des distorsions sur la politique monétaire de la Réserve fédérale, sur les taux de change et les relations commerciales entre les États-Unis et leurs partenaires.
L'année 2003 nous a donné un aperçu de ces distorsions. Regain de protectionnisme et stimulants fiscaux ont en effet occupé l'avant-scène, alors que l'Administration Bush s'affichait préoccupée par une reprise économique vacillante et ne créant obstinément pas d'emplois. Le véritable envol ne s'est manifesté qu'à la fin du troisième trimestre, avec des chiffres de croissance mirobolants, dopés par de fortes baisses d'impôt — une croissance engendrant le retour des déficits budgétaires et un endettement historique des ménages qui n'est pas étranger au maintien des taux d'intérêt à leur plus bas niveau au cours des 40 dernières années. Cette rapide et soudaine croissance a aussitôt nourri un courant de scepticisme quant à sa durée, et les économistes avancent maints scénarios prédisant un essoufflement tout aussi rapide.
Cependant, malgré l'ampleur de l'arsenal déployé, le remède n'est pas suffisant, surtout dans la mesure où les États-Unis ont connu en 2003 leur plus longue période sans création d'emplois depuis les années 1930. En dépit d'un discours officiel alléguant le contraire, la Maison-Blanche a dû abandonner sa politique si prisée d'un dollar fort pour la glissade du billet vert, celle-ci grandement réclamée par le secteur manufacturier. Ce secteur, généralement créateur d'emplois, en a perdu près de trois millions au cours de la période 2001-2003, et il est aux prises avec une récession persistante.
Les États-Unis ont même été jusqu'à faire pression sur la Chine pour qu'elle cesse d'aligner sa devise sur le billet vert et opte pour un yuan flexible. Ces pressions visaient à contrebalancer le déficit commercial record et en croissance des États-Unis face à la Chine, et à défendre les emplois américains exportés de façon croissante vers les pays asiatiques. Les États-Unis oubliaient cependant que la Chine est devenue le troisième plus important détenteur d'obligations américaines du monde.
À défaut de résultats, la radicalisation protectionniste vis-à-vis de la Chine et de l'Union européenne a emboîté le pas. Le pays de l'oncle Sam a alors multiplié les fronts, tantôt dans le bois d'œuvre et l'agriculture, tantôt dans l'acier ou le textile. Certes ces mesures de rétorsion peuvent devenir une arme à double tranchant pour l'économie américaine qui protège des emplois et des industries d'un côté, pour en perdre de l'autre. Mais, ici, il s'agit de pertes d'emplois généralement saupoudrées pendant que les gains, eux, semblent se concentrer dans des comtés électoraux plus circonscrits.
Il ne faut donc pas s'étonner du peu d'enthousiasme démontré par les Américains à mener avec succès les négociations des grands accords commerciaux à l'ordre du jour de l'année 2003. Les autorités américaines ont préféré mousser la ratification d'accords bilatéraux plutôt que des ententes multilatérales sous l'égide de l'OMC ou visant la création de la ZLEA.
Dans un contexte électoral, de tels discours apparaissent plus rentables politiquement. Sans oublier que le recours à des ententes bilatérales peut s'inspirer d'une idéologie également protectionniste, dans la mesure où elles s'avèrent plus ciblées. Leur attrait grandissant découle d'un ressentiment en croissance à l'égard d'une mondialisation débridée et de l'ouverture tous azimuts des frontières qui incite les entreprises à rechercher davantage les gains de productivité que l'embauche de travailleurs. En outre, la montée en puissance de la Chine dans le secteur manufacturier, et de l'Inde dans celui des services, expose soudainement de grands pans de l'économie, qui ne l'étaient nullement hier, à la concurrence et aux compétences des pays en développement.
Notons à titre d'exemple Wal-Mart qui s'affiche comme le cinquième importateur mondial de produits chinois; ou le recours à la sous-traitance qui favorise la concentration de milliers d'emplois technologiques en Inde et menace à plus ou moins long terme les emplois de 14 millions d'Américains; ou encore les 10 millions de travailleurs illégaux en sol américain… Voilà autant de spectres qui peuvent être brandis à des fins électorales. À moins d'imprévus, les présidentielles occuperont donc en 2004 une grande place sur la scène économique. Ce rendez-vous aura sûrement pour effet de repousser toute hausse dramatique des taux d'intérêt, de retarder l'essoufflement tant redouté de l'activité économique ou d'empêcher l'escalade des conflits commerciaux entre les grands joueurs. Si tel est le cas, que faudra-t-il craindre pour l'année 2005?
Gérard Bérubé est responsable de la section Économie et Finance au Devoir à Montréal. |