mars 2004 — ÉDITION IMPRIMÉE    
 
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Profs de la profession

Par Anna Maria Greene
Illustration: Sandra Dionisi

Une poignée à peine de CA sont tentés de sortir des sentiers battus pour embrasser la profession d'universitaire, mais ceux qui y ont goûté ne pourraient s'en passer

Tandis que le soleil lance ses premiers rayons sur les vertes collines de la pittoresque ville ontarienne d'Erin et entre par la fenêtre de la cuisine, Gordon Richardson se verse un café avant de s'atteler à la tâche. «Ce sont les journées de la semaine que je préfère», confie ce professeur de comptabilité de l'école de management Joseph L. Rotman de l'Université de Toronto. Et ce sont de précieuses heures de contemplation savante, la vie d'un universitaire passionné, qu'il savoure dans l'environnement paisible de son domicile, une vaste propriété d'une acre sise dans cette ville située au nord de Toronto. Gordon Richardson, FCA, M.B.A., Ph.D., compte parmi les rares CA (moins de 5  %) qui ont choisi une carrière universitaire.

La vie de ces universitaires est trépidante, tout autant que le quotidien du monde des affaires. Selon la position qu'on occupe dans le monde universitaire et la considération dont on jouit, il n'est pas rare de jouer tour à tour le rôle d'enseignant, de chercheur, de directeur de thèse, de président d'un comité universitaire, voire de consultant. Il n'en demeure pas moins que ceux qui aspirent aux plus hauts sommets et qui ont fait leur place au soleil n'y renonceraient pas pour tout l'or du monde.

Pour Gordon Richardson, c'est un domaine d'activité inouï. «On a la possibilité de travailler à des projets de recherche de son choix, de choisir les problèmes qu'on trouve intéressants», dit-il. Ainsi, il prépare actuellement une proposition de recherche sur la communication proactive d'informations environnementales portant notamment sur les questions suivantes : est-il payant d'être «écosensible»? Si oui, pourquoi cette philosophie n'est-elle pas mise en pratique de façon généralisée?

Michel Magnan, FCA, Ph.D., doyen associé à l'École de gestion John-Molson de l'Université Concordia et responsable de la rubrique Formation de CAmagazine, est lui aussi un membre respecté de la communauté des professeurs de comptabilité. Ses travaux de recherche portent notamment sur la présentation et la communication de l'information, et il nourrit un intérêt tout particulier pour l'éthique en comptabilité et l'analyse des états financiers. L'un des projets qu'il mène actuellement concerne l'identification des déterminants de la présentation d'informations environnementales par les sociétés selon différents cadres sociopolitiques. «C'est un sujet très stimulant parce qu'il sort des sentiers battus», affirme Michel Magnan, qui est également titulaire de la chaire de comptabilité Lawrence-Bloomberg de l'École John-Molson. Il estime que ses travaux élargiront le champ de l'information présentée par les CA et feront prendre conscience du fait qu'il faut aller au-delà du chiffre du résultat. (Voir «Information environnementale», mai 2003.)

Même si la recherche de pointe constitue le principal attrait pour des universitaires comme Michel Magnan et Gordon Richardson, d'autres aspects n'en demeurent pas moins séduisants. En bref, il s'agit de la capacité de travailler à son propre rythme et d'une certaine liberté intellectuelle qui n'est pas nécessairement encouragée dans le monde des praticiens. «Je n'aime pas me sentir poussé dans le dos, indique Michel Magnan. C'est cette liberté de fixer moi-même mes priorités et de gérer mon temps que je considère comme un avantage.» Gerry Feltham, FCA, professeur émérite à l'école d'administration Sauder de l'Université de Colombie-Britannique, et titulaire de la chaire de comptabilité Deloitte & Touche, abonde dans ce sens. «C'est comme être un travailleur autonome sans le risque d'un revenu incertain. Je ne considère pas mon doyen ou le président comme mes patrons, affirme-t-il. Ils ne cherchent pas à m'imposer un projet. Ils me demandent si je suis intéressé, et la décision me revient.» Au cours des 30 dernières années, la carrière de Gerry Feltham l'a mené de sa ville natale de Moose Jaw (Saskatchewan) à Singapour, de l'Université Stanford en Californie à l'Université du Danemark du Sud, à Odense — et à bien d'autres endroits. Il s'agit selon lui d'un autre avantage de la profession. «Les nombreuses occasions de voyager constituent l'un des aspects les plus intéressants de la vie universitaire», indique-t-il. Considérant les privilèges et avantages rattachés à l'enseignement universitaire, auxquels s'ajoute un financement de recherche abondant pour ceux qui font preuve de compétence et de pertinence, il est tout naturel de se demander pourquoi les CA sont si peu nombreux à embrasser cette carrière.

La raison tient d'abord au fait qu'un professeur d'université doit effectuer un long parcours avant d'arriver à une certaine stabilité. La permanence est l'élément déterminant. Pour l'obtenir, trois facteurs entrent en jeu : l'enseignement, la recherche et le rayonnement au sein de la profession, de l'université et/ou de la collectivité. «La stabilité ne tombe pas du ciel», souligne Efrim Boritz, FCA, M.B.A., Ph.D., responsable des secteurs de la certification et des TI et directeur du Centre for Information Systems Assurance de l'Université de Waterloo. «Il faut y mettre le temps, précise-t-il. Cela prend de six à dix ans environ si l'on tient compte des études de doctorat, du temps qu'il faut pour réussir à publier et de l'obtention de la permanence. C'est long.»

Pour les professeurs adjoints désireux d'obtenir la permanence, il n'est qu'un seul mot d'ordre : «publier à tout prix». En clair, si on ne parvient pas à faire publier ses recherches assez rapidement, et dans les revues les plus prestigieuses de la profession, aussi bien faire son deuil de la permanence. De plus, le processus suivi pour faire publier ses travaux peut être assez éprouvant. Il faut avoir une bonne carapace et la capacité de composer avec le refus. «On se sent emballé la première fois que ses travaux sont publiés, mais le chemin pour y parvenir peut être pénible, indique Michel Magnan. On soumet une étude ou une proposition de recherche qui est évaluée par des lecteurs anonymes. La plupart du temps, on se fait dire que ce n'est pas très bon et qu'il faut revoir tel ou tel passage. Ou carrément que c'est mauvais. Il est rare qu'on se fasse dire que c'est vraiment bon.» Il se rappelle la première critique sévère qu'il a essuyée : «Il s'agissait de ma thèse, une recherche portant sur la gestion de la rémunération. L'évaluateur a été très méticuleux. Je me rappelle avoir alors été passablement ébranlé.»

Selon Michel Magnan, pour savoir tirer son épingle du jeu, il faut avoir une très bonne estime de soi et une croyance à toute épreuve en ses idées. Nombreux sont ceux qui sont incapables de composer avec la critique et se découragent. «Et il ne s'agit pas de personnes stupides, indique-t-il. Ces gens ont survécu aux exigences de l'EFU, ils ont très bien fait dans plusieurs aspects de leur vie. Mais là, c'est une autre paire de manches. Le refus est monnaie courante. On doit l'accepter et être disposé à reprendre le travail jusqu'à ce que le résultat soit bon.»

Cela dit, comment réussir une carrière universitaire? «Il faut connaître ses forces et ses faiblesses, et perfectionner son art, affirme Michel Magnan. Comme on dit souvent, vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage.» Il est également essentiel de se tenir au courant de ce qui se passe dans son domaine et de collaborer avec des collègues. Selon Gordon Richardson, «le fait que leur apport aux nouvelles connaissances soit négligeable constitue la principale raison pour laquelle des travaux ne sont pas publiés». Ses activités parlent d'elles-mêmes : rédaction de plusieurs articles en collaboration, fonction de rédacteur en chef de la revue Recherche comptable contemporaine et publication de dizaines d'articles approuvés par des comités de lecture anonymes. Il décrit la recherche comme un casse-tête. «Plusieurs chercheurs universitaires tentent d'assembler les pièces du casse-tête, et il vous faut être au-dessus de la mêlée pour trouver la pièce du casse-tête à mettre en place. Il est très important, précise-t-il, de participer à des colloques, de réseauter, de lire les revues et de savoir quel sera le prochain problème à résoudre.» Steve Salterio, professeur à l'école d'administration de l'Université Queen's, considère les colloques comme un outil important. «Ce sont des événements très focalisés qui m'occupent de 12 à 14 heures par jour, au cours desquels je cherche à savoir qui fait quoi, et qui a la nouvelle idée susceptible d'influencer ma façon d'envisager mes propres travaux.»

Gordon Richardson déplore toutefois qu'étant donné les budgets de fonctionnement restreints des universités canadiennes, les universitaires ne disposent pas toujours de l'argent pour, par exemple, se rendre à des colloques afin de prendre connaissance des travaux de leurs pairs dans leur domaine. Le principal bailleur de fonds des chercheurs comptables universitaires est le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSH), un organisme financé par le gouvernement fédéral. «C'est le CRSH qui a l'argent», affirme Duane Kennedy, président du Comité de recherche de l'Association canadienne des professeurs de comptabilité. «Ne songez pas à lui présenter un projet de recherche à moins qu'il ne s'agisse d'un projet d'envergure s'étalant sur plusieurs années.» En outre, la concurrence est très vive. Pour obtenir un financement du CRSH, c'est le CV qui compte. «Il faut avoir un excellent dossier», affirme Michel Magnan. Qu'en est-il alors des «petits nouveaux» ne comptant guère de réalisations à leur actif? Au Canada et aux États-Unis, le gouvernement fédéral demeure la source la plus importante de soutien à la recherche universitaire. Toutefois, une étude menée par l'Association des universités et collèges du Canada en 1999 montre que le Canada accuse un retard de plus en plus considérable par rapport aux États-Unis en matière de ressources consacrées à la recherche universitaire. Ce phénomène s'explique principalement par le plafonnement des budgets des organismes fédéraux canadiens et non par la faiblesse des apports en provenance du secteur privé, comme on est porté à le croire.

Le financement fédéral de la recherche universitaire aux États-Unis est de l'ordre de 73 % du financement total, par rapport à 47 % au Canada; la contribution des provinces s'établit à 20 % alors que celle des États américains est de 9 %. La part du financement provenant des entreprises se situe respectivement à 17 et 8 % au Canada et aux États-Unis. L'une des différences importantes entre les subventions des organismes fédéraux canadiens et américains tient au fait que les premières ne couvrent pas les coûts discrétionnaires comme les frais de déplacement. Ainsi, les professeurs sont tributaires, à cet égard, de leur doyen; or, il arrive parfois qu'il n'y a pas d'argent.

Certaines universités ont mis sur pied des programmes de subventions internes auxquels leurs professeurs sont admissibles; ces derniers peuvent aussi s'adresser à l'Association canadienne des professeurs de comptabilité (ACPC). Cette organisation qui existe depuis environ 25 ans comble un vide très important pour les chercheurs comptables, du fait qu'elle finance des projets de moindre envergure et que le financement qu'elle accorde peut ouvrir la voie à des projets plus ambitieux susceptibles d'obtenir un financement plus généreux. L'ACPC a récemment reçu un solide coup de main en matière de financement, gracieuseté de l'ICCA et d'autres organismes, ce qui facilite l'accès à un soutien financier vital pour le cheminement des chercheurs universitaires (voir encadré).

Les cabinets faisant partie des Quatre Grands constituent une autre source possible de financement. «On peut parfois s'adresser directement aux cabinets d'experts-comptables, indique Gordon Richardson, si l'on estime tenir un sujet pertinent et que l'on peut convaincre les praticiens qu'ils seraient intéressés à connaître la réponse à la question.» C'est d'ailleurs justement ce qu'il a fait il y a quelques années alors qu'il travaillait sur le deuxième d'une série de trois projets de recherche canado-américains. Il avait besoin de financement parce qu'il se trouvait entre deux périodes de subventions. «J'ai tout simplement décroché le téléphone et j'ai passé un coup de fil à Peter Chant chez Deloitte & Touche et à Alex Milburn chez Ernst & Young afin de leur décrire mon projet, se rappelle-t-il. Je cherchais désespérément à obtenir des fonds et je leur ai demandé s'ils pouvaient m'aider : ce fut un jeu d'enfant d'obtenir 3 000 dollars.» D'après Alex Milburn, aujourd'hui consultant en information financière, un grand nombre de recherches universitaires sont utiles à la profession; il cite à titre d'exemple les travaux de Gordon Richardson sur la valeur de l'information comptable dans le contexte des rapprochements entre PCGR canadiens et américains. Ce qui manque, d'après lui, ce sont des recherches portant sur les modèles comptables proprement dits et sur les améliorations dont ils pourraient faire l'objet, ou de nouvelles recherches sur l'évaluation des instruments financiers. (Cette question est justement traitée dans le document de Gordon Richardson publié en 1994 par la Fondation Ernst & Young dans Measurement Research in Financial Accounting et intitulé «Financial Accounting Measurement Issues: Why Did Accounting Researchers Lose Interest?») «Il faut faire plus de recherches de cette nature», selon Alex Milburn, qui ajoute que les cabinets sont disposés à financer des recherches dans la mesure où ils peuvent en bénéficier directement.

Les professeurs de comptabilité chevronnés sont dans l'ensemble préoccupés par le fossé qui sépare les universitaires et les praticiens. Efrim Boritz compare les débuts de la comptabilité à un âge d'or : à cette époque, les praticiens constituaient une ressource essentielle pour les universitaires et ces derniers offraient des éléments d'une valeur réelle à ceux qui étaient dans le feu de l'action. Aujourd'hui, les praticiens sont pratiquement absents des couloirs de l'université, et c'est une perte qu'il déplore. «Je ne sais pas si nous pouvons revenir à cette époque», dit-il. Malgré tout, il fonde un certain espoir sur les travaux menés actuellement au Centre for Information Systems Assurance de l'Université de Waterloo, fruit d'un partenariat entre l'ICCA et l'université, qui donne aux praticiens et aux universitaires l'occasion de nouer des liens. «Les universitaires raffolent de l'interaction avec les praticiens, dit-il. Ils aiment sentir la pertinence de leur travail et éprouver leurs idées dans un cadre réel. L'un des éloges les plus flatteurs que l'on entend au sujet de notre centre, c'est qu'il a su maintenir un degré élevé d'interaction entre les deux groupes. C'est difficile d'y parvenir; mais lorsque ça se produit, les deux groupes l'apprécient beaucoup.»

Alex Milburn est aussi d'avis qu'il faut plus d'interaction entre les deux groupes. «Les praticiens sont tellement absorbés par leurs activités quotidiennes qu'ils n'ont plus le temps de s'intéresser à la recherche.» Du côté des universitaires, dit-il, la recherche est truffée de jargon et alourdie de formules mathématiques. «Il y a beaucoup à faire pour vulgariser la recherche et la rendre accessible au praticien moyen.»

Steve Salterio estime que le meilleur moyen de combler le fossé existant consiste à avoir le plus d'interaction possible avec les praticiens. «Il est de la plus haute importance pour les CA universitaires de collaborer avec les praticiens et de se frotter au monde réel», dit-il. Ses premières recherches ont porté en grande partie sur les négociations entre clients et vérificateurs au sujet des PCGR; dans ce contexte, il a travaillé avec des associés membres d'un comité de vérification et observé leurs rapports avec le cabinet national. «Nous savons que les PCGR ne sont pas consignés dans un beau petit livre de recettes, dit-il. J'ai été en mesure d'observer le fonctionnement de ce monde. Je me suis entretenu avec des associés qui négociaient avec des chefs de direction et des directeurs financiers de grandes entreprises au sujet de ce qu'ils voulaient voir dans les états financiers. Par leur concours, j'ai pu observer comment les réunions étaient gérées, et l'expérience a été très enrichissante.»

Steve Aldersley, Ph.D., associé principal chez Ernst & Young, considère également que la collaboration est essentielle pour les cabinets. «Je crois qu'il s'agit du genre de question qui reviendra à l'ordre du jour, dit-il. Le contexte des années 1990 nous a quelque peu éloignés de cet aspect, mais il faut prêter attention aux universitaires. Il ne fait aucun doute dans mon esprit que nous emprunterons cette voie de nouveau.» Le cabinet prend déjà des mesures en ce sens par le truchement de son programme de dons jumelés, dans le cadre duquel il verse un montant équivalent aux dons faits par les associés et le personnel à des établissements d'enseignement post-secondaire désignés.

Nul doute que des échanges prometteurs se déroulent actuellement entre praticiens et universitaires, et les cabinets fournissent des fonds plus considérables, comme on le voit avec le programme Deloitte & Touche administré par l'ACPC, qui prévoit une subvention de recherche annuelle de 20 000 dollars. Ainsi, bien que l'argent puisse se faire rare certaines années, il y a quand même des fonds disponibles pour les as de la recherche universitaire. «J'ai été très chanceux, dit Gordon Richardson, je ne peux me rappeler une seule  demande qui n'a pas été acceptée.» (La longue liste de subventions de recherche qu'il a obtenues au cours des 15 dernières années totalise plus de 200 000 dollars, et comprend plusieurs subventions versées par le CRSH, l'ACPC ainsi que CGA-Canada.)

Efrim Boritz ne croit pas non plus que le financement de la recherche pose problème. «Je vis peut-être dans un autre monde, dit-il, mais je crois que le financement est là pour quiconque en a vraiment besoin.» Selon lui, le vrai problème, c'est la pénurie de chercheurs dans le domaine — ce qui nous ramène à la question de départ : pourquoi n'y a-t-il pas plus de CA dans le monde universitaire? Il y a quelque chose de curieusement ironique en sciences comptables. En tout temps au Canada, on compte de 20 à 30 postes subventionnés à pourvoir par des professeurs spécialisés en comptabilité et titulaires d'un doctorat. En outre, pareille pénurie n'est pas cyclique; cette situation remonte au début des années 1980 et elle a perduré malgré deux récessions. Michael Gibbins a traité de ce problème il y a de cela bon nombre d'années, dans son article intitulé «Un chemin long et sinueux» (juillet 1986). Il a exprimé ses préoccupations quant à l'incidence possible de ce problème sur les programmes universitaires de comptabilité et sur la recherche dans le domaine. «L'Association canadienne des professeurs de comptabilité estime que, dans les cinq prochaines années, le nombre de nouveaux professeurs de comptabilité titulaires d'un doctorat sera loin de satisfaire les besoins», écrivait-il à l'époque, ajoutant qu'on observait «un grave ralentissement des travaux de recherche en comptabilité mis sur pied au Canada, trop peu d'innovations dans les programmes d'enseignement et une certaine abdication des universitaires qui n'assument plus leur rôle de chef de file pour la croissance intellectuelle de la profession».

Cette pénurie s'explique pour une large part — autre bizarrerie de ce secteur du monde universitaire — par le fait que, même s'il y a de l'argent pour la recherche, le financement de l'enseignement est extrêmement rare. «C'est une catastrophe, soutient Efrim Boritz. La pénurie de financement pour l'enseignement est en train de tuer le volet recherche de l'université, en partie parce que le temps qui devrait être consacré à la recherche se trouve amputé, mais également parce que nous perdons des diplômés.» L'année dernière, 11 diplômés de l'Université Western Ontario ont décidé d'aller enseigner dans des universités américaines, principalement pour des raisons monétaires. «Il est difficile de demander à ces candidats d'absorber une diminution de salaire de 50 % pour revenir au Canada, convient Efrim Boritz. On opte pour la carrière universitaire parce qu'on se sent attiré, bien entendu. Mais lorsqu'on compare deux offres d'emploi et que, dans un cas, le salaire est de 50 % plus élevé, laquelle va-t-on choisir?»

Steve Salterio n'insiste pas sur les écarts de salaire lorsqu'il discute avec les étudiants d'une éventuelle carrière universitaire. «Nous cherchons désespérément des candidats canadiens de qualité, dit-il. Et je ne crois pas que les étudiants réalisent à quel point l'université représente un choix de carrière intéressant pour eux. Je leur explique qu'on ne fait pas vraiment vœu de pauvreté.»

Pour sa part, Gerry Feltham estime que, pour attirer et conserver de bons titulaires de doctorat, il s'avère tout aussi important de renforcer les départements de recherche de telle sorte que les bons candidats ne quitteront pas l'institution ou qu'ils y reviendront après avoir obtenu leur doctorat ailleurs. «Dans certaines universités, on a l'argent mais non la culture, explique-t-il. Il est essentiel que des gens aient à cœur de créer un tel environnement.»

Le temps constitue une caractéristique déterminante de la vie universitaire. Il faut du temps aux idées pour se frayer un chemin, pour faire une différence dans la profession. Il faut du temps pour créer des milieux propices à l'épanouissement de ces idées. Et il faut du temps pour développer les relations qui produiront du travail de qualité. Mais les fruits de la recherche ne sont pas condamnés à amasser la poussière sur les tablettes. «Une bonne part de ce qui se fait aujourd'hui au chapitre de la gouvernance d'entreprise, par exemple, faisait l'objet de recherches universitaires il y a de cela deux décennies; on parlait alors de la théorie de la délégation», indique Gordon Richardson. Il ajoute qu'à terme, la recherche rapportera des dividendes, et que les praticiens doivent réaliser que la plupart des nouvelles connaissances trouvent leur application dans la pratique, où elles se traduisent en heures facturables.

Toutefois, la vraie récompense, c'est la chance de poursuivre une idée qui revêtira de la valeur pour la profession ou  la possibilité qu'un projet soit salué comme un travail profondément marquant pour celle-ci. «Chaque fois qu'on entreprend un nouveau projet, c'est avec l'idée et l'espoir que cette fois pourrait être la bonne, indique Gordon Richardson. Cela vaut la peine en soi du fait qu'on persévère. La question qui se pose est : cherche-t-on la pièce du casse-tête suivante ou voit-on cinq ou six pièces plus loin? Sera-t-on à l'avant-garde du peloton?»

L'ACPC reçoit un solide coup de main

L'Association canadienne des professeurs de comptabilité (ACPC), mise sur pied il y a près de 30 ans afin de soutenir et de promouvoir les sciences comptables au Canada, a reçu un important soutien financier de la part de certaines organisations comptables.

«Nous sommes très heureux de ce soutien», indique Duane Kennedy, président du Comité de recherche de l'ACPC.

Ces faits récents s'inscrivent dans un nouvel ordre des choses à l'ACPC. Au cours des années antérieures, l'organisation offrait un seul programme, lequel a été remplacé l'année dernière par trois programmes différents, parrainés par trois organisations distinctes, à savoir l'ICCA, CMA Canada et Deloitte & Touche. L'ICCA est entré en scène de façon spectaculaire en 2003, en accordant la somme inespérée de 40 000 dollars et en affectant 20 000 dollars au cours des années ultérieures; CMA Canada a également donné le coup d'envoi au programme en versant initialement 35 000 dollars et en s'engageant à verser 10 000 dollars annuellement par la suite; enfin, D&T s'est engagé à verser 20 000 dollars par année.

Le programme comporte deux étapes. D'abord, on demande aux chercheurs de soumettre une lettre d'intention dans laquelle ils expliqueront ce qu'ils se proposent de faire et en quoi la recherche sera pertinente pour la profession. Ces lettres seront ensuite transmises aux organisations afin que ces dernières choisissent celles qui présentent le plus d'intérêt. On demandera alors aux candidats sélectionnés de produire, dans un délai d'un mois, une proposition de recherche d'une longueur de 8 à 12 pages. Ces propositions seront par la suite réacheminées au comité de l'ACPC qui évaluera de façon rigoureuse leur qualité sur le plan théorique.

Le comité communiquera ensuite avec les organisations respectives et fera ses recommandations quant aux meilleures propositions.

Tout professeur d'un établissement universitaire ou post-secondaire canadien peut soumettre une demande de fonds. Toutes les demandes sont considérées, quel que soit le titre professionnel comptable du demandeur. La pertinence du travail de recherche pour la profession comptable constitue l'exigence préalable de base. (En 2004, les dates limites des différents programmes sont les suivantes : le 31 août pour le programme de CMA Canada et le 31 mai pour le programme de l'ICCA. La date limite relative au programme de Deloitte & Touche tombait à la mi-février.)

«Un grand nombre de chercheurs de partout au pays s'efforcent de bien faire leur travail, selon M. Kennedy. Ce nouveau programme leur sera d'un très grand soutien.»


Anna Maria Greene est journaliste pigiste à Toronto.