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Par Bonnie Munday Photographe : Edward Gajdel
DE PLUS EN PLUS DE CANADIENS DONNENT DE L'ARGENT ET DU TEMPS POUR AIDER LES DÉMUNIS. PARMI CEUX-CI, NOUS VOUS PRÉSENTONS QUELQUES CA PHILANTHROPES.
Muchas gracias, señor!» dit le directeur de l'école de Pastobamba, située dans les montagnes du sud-ouest de l'Équateur, en serrant énergiquement la main de Wayne Kauffman, FCA de 57 ans, originaire d'Edmonton. Une clinique dentaire de fortune a été établie à l'école ce matin de janvier ensoleillé, et M. Kauffman s'apprête à montrer aux enfants comment se brosser les dents. «Ils boivent du jus de canne à sucre et n'ont aucune notion en hygiène dentaire», dit le directeur administratif adjoint de l'Institute of Chartered Accountants of Alberta, qui s'apprête à envoyer les enfants visiter le dentiste.
Wayne Kauffman et Vivien Wulff, son épouse, également CA, font partie d'une équipe de 32 bénévoles constituée notamment de chirurgiens orthopédistes, de physiothérapeutes, de dentistes et d'infirmières, qui s'est rendue en Équateur pour offrir de l'aide chirurgicale et médicale aux personnes dans le besoin. Mais M. Kauffman n'est pas seulement un bénévole en mission; il a également dirigé la collecte de fonds qui a rendu possible ce voyage, ainsi que d'autres missions dans cette région en 2001 et 2002. Par l'intermédiaire de conférences et de sollicitations aux clubs Rotary de la région d'Edmonton, il a recueilli 109 000 dollars pour cette mission — argent qui a permis d'acquérir des fournitures médicales ainsi que de l'équipement.
Naturellement, l'aspect le plus gratifiant, de dire Vivien Wulff, «est de voir sur place comment l'argent est utilisé, et à quel point les gens sont reconnaissants». Wayne Kauffman concède que le bénévolat sur le terrain fait toute la différence. «Lorsqu'il y a des tâches à accomplir, je n'attends pas passivement, mais je fais en sorte que les choses avancent, dit-il. C'est le travail de toute une équipe, mais j'ai l'impression d'avoir un peu amélioré la vie des gens.»
Le couple fait partie d'un nombre croissant de Canadiens qui, depuis quelques années, recherchent des façons de redonner à leur collectivité et à l'ensemble de l'humanité, en consacrant du temps, de l'argent et des efforts. Le bénévolat en général est en hausse : selon un sondage de Statistique Canada effectué en 2000, le nombre d'heures fournies en moyenne par bénévole au cours d'une année a augmenté, passant de 149 à 162 heures entre 1997 et 2000. Les dons aux œuvres de bienfaisance au Canada ont également augmenté : selon Ketchum Canada Inc., société de consultation en collectes de fonds, au rythme de 12,6 % entre 1999 et 2001, pour atteindre les 7,8 milliards de dollars. Les entreprises ne sont pas en reste : Statistique Canada indique que le pourcentage du bénéfice avant impôts des sociétés consacré aux dons a augmenté de plus de 50 % de 1988 à 2000 — ce qui représente 1 milliard de dollars. De plus, affirme l'organisme Bénévoles Canada, les programmes de bénévolat soutenus par les employeurs sont en hausse.
Les professionnels du monde des affaires veulent cependant trouver une façon personnelle d'aider la société, dit David Bornstein, auteur d'un ouvrage qui sera publié sous peu, How to Change the World: Social Entrepreneurs and the Power of New Ideas. «Lors des cocktails, les conversations portaient presque exclusivement sur la bourse et les acquisitions par emprunt. Maintenant, on entend davantage parler de la façon dont les gens d'affaires mettent à profit leurs compétences professionnelles et leur argent pour provoquer des changements dans la société. C'est une activité incontournable en ce moment.»
L'entrepreneuriat social et la philanthropie de risque sont «sans conteste de grandes tendances mondiales dans le monde des affaires», affirme M. Bornstein, diplômé en administration de l'Université McGill. Il mentionne des cas publicisés, comme les centaines de millions de dollars que Bill Gates a donnés pour la lutte contre le SIDA et le paludisme, et la fondation créée par Pierre Omidyar, le fondateur de eBay, qui vise à soutenir l'entrepreneuriat social. En outre, les grandes écoles d'administration des États-Unis, notamment Yale, Harvard, Standford et Columbia, ont commencé à offrir de nouveaux cours sur l'entrepreneuriat social, qui amènent les étudiants à réexaminer les valeurs véhiculées sur le marché du travail.
«Je crois qu'à la suite des récentes crises mettant en cause les entreprises Enron et WorldCom, certains étudiants en administration des affaires craignent d'emprunter le parcours qui consiste à se joindre à une société vedette, à se constituer une petite fortune et à s'apercevoir ensuite que les pratiques adoptées par la société étaient essentiellement dénuées de morale», affirme Ann Armstrong qui, dans le cadre du programme de M.B.A. à l'Université de Toronto, donne un cours facultatif de deuxième année sur l'entrepreneuriat social. «Certains étudiants disent : "Pour respecter mes valeurs et parce que j'en ai le goût, j'aimerais employer mes compétences pour faire la différence."»
Les CA font eux aussi leur part, bien au-delà des conseils d'administration d'œuvres de bienfaisance ou des ateliers printaniers de préparation de déclarations fiscales. Prenons par exemple Bill Young, un CA torontois de 49 ans. Ce père de deux enfants travaillait auparavant dans le secteur privé, et tout dernièrement à la direction de Optel Communications, mais il avait toujours voulu en faire davantage. «J'ai siégé à divers conseils et comités, j'ai été un Grand Frère, mais j'ai été plus que ravi lorsque l'occasion idéale s'est présentée pour créer Social Capital Partners» (SCP), affirme-t-il.
Comme le mentionnait CAmagazine en décembre dernier, M. Young a lancé SCP en 2001 grâce aux 10 millions de dollars que lui a rapportés la vente de ses actions du domaine des technologies. SCP offre de l'expertise et des subventions à des entreprises en démarrage partout au Canada, au sein desquelles la majorité des employés sont des gens défavorisés. Après un an, Bill Young souscrit plus que jamais à la philanthropie de risque.
Le premier projet de SCP — un investissement de 200 000 dollars dans l'entreprise Pivotal Services, un OSBL de London (Ontario) qui a fait ses débuts en engageant des patients d'établissements psychiatriques pour assembler des emballages, génère actuellement des produits de plus d'un million de dollars. L'entreprise emploie 50 personnes provenant d'horizons étrangers aux voies économiques habituelles et leur fournit un tremplin crucial pour leur réintégration dans la société. Bill Young désigne ce double résultat comme le rendement social. «Nous recherchons un résultat social profitable», dit-il.
Il s'attend à la même chose de l'investissement de 65 000 dollars que SCP a fait dans Inner City Renovations de Winnipeg, en août 2002. Cette coentreprise réunissant des OSBL et employant 28 personnes, dont plus de la moitié sont des autochtones, a transformé en HLM 30 maisons abandonnées, pour la plupart situées dans des quartiers défavorisés du nord de Winnipeg, et affiche des produits mensuels de 100 000 dollars.
«Ce secteur présente un taux de chômage d'environ 50 %», dit Joanne Norris, directrice du rendement social chez SCP et l'une des trois employés à plein temps. «Nous engageons des personnes qui ont peu d'espoir de trouver du travail ailleurs. La plupart ne détiennent pas de diplôme d'études secondaires, ont des expériences de travail dispersées et possèdent un dossier criminel.» Relevant de superviseurs compétents, ces employés gagnent 10 dollars l'heure pour soutenir leur famille. Ils recouraient habituellement aux banques alimentaires, mais très peu d'entre eux en ont besoin maintenant.
Tout récemment, SCP a accordé une subvention de 60 000 dollars à un OSBL québécois nommé Montréalité, un fabricant de T-shirts qui emploie des décrocheurs potentiels mais qui sont prometteurs. Le but est de leur fournir un emploi d'été et, l'hiver, des programmes de mentorat et des stimulants tels que des bourses afin de leur permettre de continuer leurs études. L'entreprise a démarré au cours de l'été 2002 avec 21 étudiants qui concevaient des T-shirts et les vendaient à quatre kiosques situés dans des secteurs touristiques de Montréal, dont ils assuraient la gestion. Elle n'a toutefois pas connu le succès que Bill Young avait escompté, parce qu'il est difficile d'obtenir des emplacements achalandés de qualité pour installer les kiosques.
Bill Young s'attend toutefois à ce que SCP se heurte à des obstacles en cours de route. «Nous exerçons une diligence raisonnable, mais au bout du compte nous accordons du financement en fonction de la validité du concept, dit-il. Peu d'investisseurs en capital-risque s'intéressent aux entreprises véritablement en démarrage; nous nous rendons bien compte que nous connaîtrons un taux d'échec plus élevé.»
Comme M. Young estime que le Canada a besoin d'encore plus de projets sociaux qui sortent des sentiers battus, il a fait un don de 200 000 dollars à la Rotman School of Management pour instituer une bourse de recherche destinée aux entrepreneurs sociaux, dans le cadre du programme de M.B.A. «C'est en partie pour amener les gens à adopter la philosophie de SCP, dit-il. Si les personnes issues du secteur des organismes sans but lucratif ont accès à une formation en affaires, la création d'organismes hybrides en sera peut-être favorisée.»
Mme Armstrong déclare que la bourse accordée par Bill Young et l'exemple de SCP font connaître l'entrepreneuriat social. «Par ses essais et ses erreurs, Bill nous aide à comprendre en quoi consistent les défis de cette philosophie et contribue à accélérer son développement au Canada.»
Gary McPherson, directeur administratif du Canadian Centre for Social Entrepreneurship de l'Université d'Alberta, est d'accord sur ce point : «Bill Young est l'un des nouveaux leaders de l'évolution de la philanthropie de risque au Canada. Son travail est novateur, et je souhaite qu'il soit couronné de succès.»
En fait, M. Young est totalement engagé dans la voie qu'il a choisie et est guidé par la pensée qu'il peut contribuer à répandre la philanthropie de risque. «Je suis motivé par le fait de savoir que si je n'accomplis pas ce travail, je me trouve à laisser tomber beaucoup de monde», dit-il.
David Bornstein aimerait également voir d'autres personnes suivre l'exemple de Bill Young et pense que les CA sont bien placés pour le faire. «Étant donné qu'ils ont établi des liens de confiance et qu'ils possèdent déjà des relations d'affaires, ils font de bons entrepreneurs sociaux, affirme-t-il. J'aimerais qu'il y ait plus de CA qui participent à des collectes de fonds ou démarrent des organisations pour diverses causes au Canada. Pour la profession, ce serait une belle façon d'aider la société.»
Harvey Kestenberg fait certainement sa part. Établi à Markham (Ontario), ce CA a donné l'exemple dans les campagnes de financement canadiennes au profit de la Fondation de la recherche sur le diabète juvénile. Il a commencé à œuvrer pour la FRDJ il y a 10 ans, lorsqu'on a diagnostiqué cette maladie chez Jared, son petit-fils de trois ans. «J'ai eu le cœur brisé», dit M. Kestenberg, 63 ans, associé du cabinet de fiscalité Kestenberg Rabinowicz and Partners LLP. «Les malades doivent s'injecter de l'insuline trois ou quatre fois par jour, se piquer les doigts jusqu'à huit fois par jour, et assurer une vigilance constante pour le reste de leur vie.»
Il a compris que le meilleur espoir de Jared résidait dans la recherche médicale, et a inscrit sa famille au marchethon de la FRDJ en 1995. En envoyant des lettres à ses amis et à ses relations d'affaires, il a recueilli 2 000 dollars. Et il s'est dit que ce n'était pas assez. L'année suivante, il a recueilli 5 000 dollars. Le montant a grimpé chaque année, pour atteindre un total cumulatif de 95 000 dollars pour les six années où il a participé.
«Ce qu'il a réussi à recueillir est sans précédent», dit Lynn Conforti, coordinatrice du financement de la FRDJ pour la région de York (Ontario). «Il a été le plus grand donateur au Canada pendant quatre à cinq ans.» Puis il y a deux ans, une famille de la Colombie-Britannique a appelé Mme Conforti et lui a demandé quel était l'objectif de Harvey Kestenberg cette année-là, parce qu'elle voulait le dépasser. Et c'est ce qui est arrivé : la famille a recueilli 29 000 dollars. «Harvey a vraiment monté la barre, dit Lynn Conforti. Le standard qu'il a établi et l'argent qu'il a recueilli ont eu une incidence directe sur l'ampleur de la recherche menée sur le diabète.»
L'une des percées ainsi réalisées est la pompe à insuline, qui aide les diabétiques comme Jared, maintenant âgé de 14 ans. La pompe est installée à la base du dos, et Jared presse un bouton pour se faire injecter de l'insuline au besoin. «Il n'est plus obligé de tout arrêter quatre fois par jour pour préparer ses aiguilles», dit Harvey Kestenberg, mais la découverte d'un traitement curatif demeure son ultime espoir.
Quel est donc le secret de M. Kestenberg? Selon Lynn Conforti, son succès repose en partie sur la passion qu'il véhicule dans ses allocutions et ses lettres, mais aussi sur la façon dont il fait appel aux relations qu'il a établies par l'intermédiaire de son cabinet. «Je leur envoie une lettre dans laquelle je recours à la sollicitation, à la persuasion et au harcèlement même», dit-il. Certains lui demandent combien ils lui ont donné l'année précédente, puis font un chèque de 1 000 ou 2 000 dollars.
Pour Jane Rowland, anciennement de Imagine, le volet entreprises du Centre canadien de philanthropie, il ne fait aucun doute que la mise à contribution des relations d'affaires est la clé du succès dans les collectes de fonds. «À mon avis, c'est tout naturel de prêter davantage attention si on connaît la personne qui sollicite un don.»
«Je suis éberlué de les voir prendre cette cause tant à cœur, dit Harvey Kestenberg. J'ai des amis qui me donnent 350 dollars et je leur dis : "Pourquoi autant d'argent? Et si vous aviez été sollicités par la poste?" Puis ils me répondent : "Mais c'est toi qui le demandes."»
La Fondation de la recherche sur le diabète juvénile n'est pas le premier organisme à bénéficier des généreux efforts de M. Kestenberg. Il a déjà siégé pendant quatre ans au conseil d'une œuvre de bienfaisance juive vouée aux aînés et, par l'intermédiaire de son cabinet, il offre du soutien financier à des organisations telles que l'Association canadienne du cancer colorectal. Il fait également des dons à une myriade de causes — hôpitaux, société du cancer, association des malentendants et bien d'autres. Pourquoi?
«J'ai eu une enfance plutôt rude, dit-il. Mon père travaillait chez un fabricant de meubles, alors on ne souffrait pas de la faim, mais les premières années ont été difficiles.» Dès que Harvey Kestenberg, le premier de sa famille à aller à l'université, s'est établi et qu'il a été en mesure de redonner quelque chose à la collectivité, il l'a fait. «Je crois que c'est nécessaire, dit-il en toute simplicité. Il y a des organisations qui ont besoin d'aide.»
Pour ce qui est de Wayne Kauffman, l'idée de participer aux missions équatoriennes lui est d'abord venue lors d'une conférence donnée à son club Rotary par Thomas Greidanus, un chirurgien orthopédiste d'Edmonton qui avait auparavant dirigé des voyages médicaux plus modestes. Mais la clé de son succès réside dans le travail acharné. «Ce qui frappe le plus chez Wayne, c'est sa persévérance, observe M. Greidanus. Il se cramponne à sa cause et travaille d'arrache-pied. Des gens m'ont déjà dit : "Wow, on dirait bien une cause formidable, je vais vous aider", puis rien ne se passait. Wayne, lui, prend la cause et la fait avancer.»
Il ne faut toutefois pas croire que Wayne Kauffman se prend au sérieux. En fait, son enthousiasme et son humour agrémentent le moral des missions. Ainsi, lorsque l'équipe médicale a visité une école pour opérer des élèves ayant un pied bot, Kauffman leur avait apporté des ballons de soccer pour les encourager à se rétablir rapidement. «Il blague et taquine sans cesse, et s'est merveilleusement intégré au groupe, raconte Thomas Greidanus. Certains patients l'appelaient "Dr Wayne". Il était plutôt flatté de porter ce titre.»
Certes, la majeure partie du travail se fait avant les voyages; Wayne Kauffman consacre environ 100 heures à solliciter des dons et à préparer des demandes de subventions à l'intention des Fondations Rotary et d'autres organisations. C'est à cette étape qu'il est particulièrement utile d'être un CA, étant donné que les clubs veulent qu'on réponde à une multitude de questions : objectifs, bénéficiaires, budget et comptes bancaires. D'ailleurs, Wayne Kauffman applique à présent ses compétences de CA au Club Rotary dans un contexte différent — il a récemment accepté un mandat de trois ans à titre de président de district de la Fondation Rotary de la région d'Edmonton. Mais ce qui a entretenu la flamme de Wayne Kauffman, c'est de voir concrètement à quelle fin sert l'argent recueilli. Grâce aux missions, quelque 500 personnes ont bénéficié d'un traitement dentaire, et 70 ont subi une chirurgie orthopédique qu'elles n'auraient pu espérer se payer seules, et qui a transformé leur vie. Olga Lopez, par exemple, avait été confinée à un fauteuil roulant presque toute sa vie; en 2002, l'équipe de Thomas Greidanus a fourni une prothèse à la jeune mère et lui a opéré la hanche. Lorsqu'ils l'ont revue en 2003, elle s'est avancée vers Wayne Kauffman, s'aidant seulement d'une béquille, et l'a remercié.
«C'était alors très émouvant de voir ses larmes de joie, et stupéfiant de la voir marcher, dit M. Kauffman. En allant au-devant des gens, j'ai l'impression, au bout du compte, d'avoir une influence positive sur le cours de leur vie. C'est un travail dont je retire beaucoup de plaisir.»
Bonnie Munday est rédactrice pigiste à Toronto.
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