juin-juillet 2003 — ÉDITION IMPRIMÉE    
 
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L'économie sur la sellette
Par Marcel Côté

Marcel Côté Les économistes peuvent sembler pleins d'assurance, parfois même arrogants, mais leur domaine subit une crise profonde, et d'importantes lézardes minent le bel édifice théorique de la soi-disant science funeste. On a toujours su que les assises de la politique monétaire étaient faibles. En fait, celle-ci relève davantage du shamanisme que de la science. Heureusement, des règles de prudence séculaires ont guidé les banques centrales et leur ont généralement permis d'éviter l'inflation tout en maintenant un climat économique sain. Deux revers sont toutefois venus ébranler les certitudes. Le premier concerne le Japon qui stagne dans une dépression depuis 11 ans. En dépit des avis de milliers d'économistes, des plans de relance appuyés par eux et des parallèles établis avec la dépression des années 1930, rien n'y fait. La seule constante, outre la récession, est la cacophonie des conseils qui assaillent le gouvernement.

Quant au deuxième revers, c'est l'échec quasi total des politiques du FMI dans ses tentatives de relancer l'économie des pays en développement minés par des crises. Fondées sur des remèdes économiques traditionnels, les ordonnances du FMI ont surtout créé de la misère. Joseph Stiglitz, ancien économiste en chef de la Banque mondiale, a reçu le Prix Nobel d'économie en 2001 pour en avoir dénoncé la faillite et pour avoir révélé la profonde division au sein des économistes à l'égard des politiques du FMI, mais le problème perdure.

La dominance du produit intérieur brut en tant que mesure économique s'est imposée après la Première Guerre mondiale, alors qu'on développait les systèmes de comptabilité nationaux. Keynes et ses disciples l'ont en particulier utilisé pour promouvoir leurs théories macro-économiques. Aujourd'hui, le PIB par habitant s'affiche comme le principal baromètre de la performance économique d'un pays, de sa croissance et surtout de sa richesse et de son bien-être.

De plus en plus d'économistes contestent cependant le PIB, car il s'avère une mesure très pauvre sinon erronée du bien-être dans un pays. Cet indice comprend notamment un grand nombre d'activités qui se traduisent en coûts plutôt qu'en bénéfices. Par exemple, il comprend les coûts de lutte contre la pollution, qui tendent à augmenter parallèlement à la pollution, ou les coûts reliés à la congestion, qui sont assortis d'un aspect négatif. Le PIB est également biaisé envers un même produit de consommation qui possède une valeur plus élevée dans les pays riches que dans les pays pauvres. Ainsi, un capuccino peut coûter 10 dollars dans un hôtel de Toronto et 2 dollars dans un café à Florence. Or, en termes de PIB, le premier a un poids économique cinq fois plus élevé! Enfin, sous l'angle du PIB, un tremblement de terre enrichit une région, étant donné qu'il nécessite des travaux de reconstruction. Idem pour une tragédie comme celle de Walkerton, qui nous oblige temporairement à boire de l'eau embouteillée. Elle fait grimper le PIB, même si elle appauvrit la société.

Des économistes influents, dont John Helliwell de l'Université de Vancouver, délaissent toutefois le PIB pour un ensemble éclectique de mesures du bien-être de la population permettant de connaître la performance économique des pays. Selon les indicateurs que ceux-ci utilisent, les pays scandinaves se classent les premiers sur le plan du bien-être, suivis du Canada. Les États-Unis les distancent de façon significative, et leur PIB comprend une quantité trop importante de pollution et de capuccinos à 10 dollars.

Nous attendons donc la théorie qui nous débarrassera du vétuste PIB. En fait, depuis près de 75 ans, l'outil principal de l'économiste est le «modèle néo-classique», qui établit une relation entre ce qui est produit et ce qui sert à le produire, et entre les prix et les coûts de production. Tout en fait passe par ce modèle : capital, offre, demande, taux d'intérêts, travail, bienfaits de la concurrence, mais celui-ci croule sous ses imperfections, et on ne le conserve que faute de mieux. Ce ne sont toutefois pas tant les carences théoriques du modèle que de plus en plus d'économistes déplorent, mais plutôt les politiques économiques qui en dépendent. Non seulement ce modèle se méprend-il sur les comportements des consommateurs, mais il suppose que les coûts externalisés, en particulier ceux reliés à la congestion, sont négligeables, ce qui n'est pas le cas. Or, un modèle qui saisit incorrectement la réalité ne peut être utilisé pour prévoir des comportements. En particulier, l'engouement naïf des économistes pour le marché, qui les amène à proposer des politiques inefficaces réduisant le bien-être de la société, est sûrement à déplorer.

Les économistes sont conscients des carences des principes économiques reconnus. Les conseils et avis qu'ils dispensent ne sont pas tous faux mais, derrière leurs apparentes certitudes, le jugement prime sur la science. En revanche, tout n'est pas nécessairement mauvais, et un certain scepticisme est toujours de bon aloi, en attendant que la théorie économique se dote de meilleures fondations.


Marcel Côté est associé de Secor Inc. à Montréal.

 
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