mars 2003 — ÉDITION IMPRIMÉE    
 
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À l'heure de Kyoto
Par Marcel Côté

Marcel CôtéLe Protocole de Kyoto nous interpelle dans notre quotidien et exige de nous des ajustements à titre de citoyens de la communauté mondiale. Malheureusement, nous menons à cet égard un combat rétrograde, à notre grand déshonneur, et le temps est venu de changer d'attitude.

En 1968, le biologiste américain Garrett Hardin, alors inconnu, attira l'attention de la communauté scientifique par un article publié dans Science. Intitulé «The Tragedy of the Commons», ce texte traite du drame de paysans anglais qui, au 19e siècle, s'appauvrirent en surexploitant et détruisant les pâturages communs.

Hardin doit sa notoriété au fait qu'il a appliqué son concept aux problèmes environnementaux modernes, dont il existe nombre d'exemples. On le sait, l'océan appartient à tous et à personne. Or, au 19e siècle, les baleines ont tout simplement été décimées. Au large de nos côtes, les bancs de morues ont connu un sort identique  il y a 20 ans à peine — ce qui a entraîné misère et pauvreté à Terre-Neuve et en Galicie — et la tourte, une espèce de pigeon très répandue ici au 19e siècle, ne survit que dans la mémoire de certains lorsqu'on discute de la composition des tourtières. De petites tragédies abondent aussi dans les villes où des terrains vacants deviennent souvent de disgracieux dépotoirs.

Le bien communautaire semble susciter des comportements parasitaires, en ce sens que chacun croit pouvoir l'exploiter pour lui, sans en payer le prix. L'impact d'utilisations cumulées est d'ailleurs souvent destructeur. Tout bien en propriété commune, mais qui échappe à la réglementation, comme l'air que nous respirons, est sujet à dévastation. L'atmosphère ne connaît pas de frontières et n'appartient à aucun pays, mais à l'humanité entière. Son statut de bien commun l'expose à des comportements parasitaires, chacun se croyant permis d'y rejeter ses déchets. En l'absence de réglementation, l'atmosphère risque de devenir un dépotoir et de subir une dégradation écologique majeure.

Les pays réglementent déjà l'émission de fumées et de gaz toxiques, mais l'émission de gaz carbonique est une autre histoire. Inodore et incolore, le CO2 pénètre dans la stratosphère et, selon de nombreux scientifiques, il est responsable du réchauffement de la planète. Ce phénomène est bien réel, même s'il n'y a pas unanimité sur ses causes. En revanche, ceux qui observent la fonte des glaciers ne peuvent s'empêcher de s'inquiéter de ce fait. Le réchauffement est-il le résultat de l'accumulation croissante de CO2 dans la stratosphère ou s'agit-il d'une oscillation naturelle de la planète? Quelle que soit notre opinion à ce sujet, il est difficile de soutenir que nous puissions y rejeter impunément notre CO2. Et c'est ici qu'entre en scène le Protocole de Kyoto sur les émissions de gaz à effet de serre, faisant suite au Protocole de Montréal sur les substances qui appauvrissent la couche d'ozone.

Or, non seulement les États-Unis et le Canada sont-ils les deux plus grands émetteurs de gaz à effet de serre du monde, mais leurs émissions augmentent à un rythme effarant. Et tant que l'atmosphère demeurera un bien commun, cela sera inacceptable pour les autres pays. Peu importe notre opinion au sujet du réchauffement planétaire, il est inacceptable que le ciel soit le dépotoir des pays riches. Le Protocole de Kyoto recommande la réduction des émissions au niveau de 1990, ce qui s'annonce difficile pour le Canada à cause de l'exploitation des sables bitumineux et de l'engouement pour les véhicules utilitaires sport. Dans l'histoire de l'automobile, ceux-ci sont une aberration, car ils donnent une fausse impression de sécurité et constituent de piètres véhicules, surtout très rentables pour les fabricants. Considérés comme des camions par la réglementation nord-américaine sur l'efficacité énergétique, ils émettent en général deux fois plus de CO2 que les voitures. Le défaut sera corrigé un jour, mais il faudra au moins une vingtaine d'années pour éliminer ces monstruosités écologiques. Entre-temps, le Canada continuera d'augmenter ses rejets et d'être montré du doigt — par l'Europe en particulier, dont les véhicules sont beaucoup plus écologiques.

Le cas des sables bitumineux est différent. Bien que cette source de pétrole soit quasi inépuisable, son extraction exige une grande quantité d'énergie, ce qui signifie que le carburant qu'on en extrait sera toujours inefficace du point de vue écologique. Nous ne devrions idéalement les exploiter qu'après avoir épuisé nos réserves de gaz et de pétrole, mais l'Ouest canadien s'appuie sur eux pour alimenter son économie. Or, si le Canada continue d'encourager cette industrie, il devra faire des sacrifices ailleurs; c'est l'essence de Kyoto.

Même si les États-Unis et le Canada sont réticents à adopter les normes de Kyoto et même si notre pays propose des solutions à la canadienne pour se donner bonne conscience, tant que nous continuerons à rejeter du CO2 sans restriction, nous serons vus comme de vilains riches. Cet état de fait devra bientôt cesser et il nous faudra enfin prêter oreille pour entendre le message du monde entier : gardez vos ordures chez vous.


Marcel Côté est associé de Secor Inc. à Montréal.