mars 2003 — ÉDITION IMPRIMÉE    
 
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Servir les parties prenantes
Par Peter Jackson
Illustration : Geneviève Côté

LES DIRIGEANTS D'ENTREPRISE DOIVENT DEMEURER ATTENTIFS AUX PARTIES PRENANTES ET AUX ACTIONNAIRES

La responsabilisation des entreprises fait la une des journaux depuis les scandales financiers de l'an dernier. Comme la plupart de ceux-ci se sont traduits par la chute vertigineuse de la valeur des titres, l'attention se focalise sur la nécessité d'accroître la responsabilisation de l'entreprise envers les actionnaires. Des organismes tels que les bourses, les commissions des valeurs mobilières et la profession comptable ont concentré leurs efforts sur le rétablissement de la confiance dans le système d'information financière, l'intégrité de l'entreprise et les marchés boursiers. Nous assistons cependant à une mutation à plus long terme de la responsabilisation des entreprises. L'effondrement d'Enron, la mondialisation, la diffusion de l'information et les enjeux écologiques pressants comme le changement climatique transforment notre conception du rôle de l'entreprise dans la société.

La conception traditionnelle de ce rôle est résumée par la Commission sur la démocratie canadienne et la responsabilisation des entreprises : «Tant qu'ils respectent les lois du pays, les dirigeants d'une compagnie sont uniquement redevables aux investisseurs, c'est-à-dire les actionnaires. Le droit corporatif actuellement en vigueur donne priorité aux intérêts des actionnaires, qui se résument à la maximisation des profits, et il les protège aussi des pratiques abusives des dirigeants.»

Le problème de cette approche basée sur la primauté des actionnaires, c'est que, comme la Commission l'indique, certaines personnes estiment que «les programmes d'action politique au pays et à l'étranger s'inspirent du principe de la maximisation des profits des entreprises. Des objectifs de cette nature ont ainsi exercé un impact négatif sur les droits de la personne, sur les conditions de travail et sur l'environnement».

Entre les partisans irréductibles de la primauté des actionnaires et les contestataires radicaux qui ont défilé dans les rues de Québec et de Seattle, un groupe émerge et cherche à réformer le système actuel en élargissant la notion de responsabilisation des entreprises. Après tout, les actionnaires ne sont pas les seules victimes de la débâcle d'une entreprise. Les employés aussi peuvent y perdre la sécurité financière que représentent l'emploi, la carrière et la retraite. C'est toute la communauté qui est frappée lorsqu'un employeur important ferme ses portes. Toute notre humanité est ternie chaque fois qu'un enfant d'un pays en développement travaille dans un atelier clandestin. Aucun de nous ne peut vivre en marge du système qui tolère de telles pratiques mais, par nos décisions d'achat et nos actions individuelles, nous pouvons décider de le soutenir ou de le réformer. Dans d'autres cas, c'est l'environnement qui est la victime. Et lorsque l'environnement est atteint, les individus le sont également, même si les conséquences sont ressenties ailleurs (émissions polluantes déportées par le vent ou le courant) ou plus tard (générations futures).

Appelée «devoirs» civiques, durabilité ou responsabilité sociale de l'entreprise (RSE), la notion élargie de responsabilisation des entreprises, axée sur les relations avec les parties prenantes, se répand. En 1995, le gourou de la gestion Max Clarkson a expliqué que, sans la participation continue de ses principales parties prenantes, «l'entreprise ne peut pas survivre». En 1999, le Conference Board du Canada a défini la RSE comme l'ensemble des relations que l'entreprise entretient avec toutes ses parties prenantes… Elle comprend l'investissement dans la communauté et ses services, les relations avec les employés, la création d'emplois et leur maintien, la responsabilité en matière d'environnement, les droits de la personne et la performance financière.

Aujourd'hui, la RSE est en train de devenir la norme. Les investisseurs peuvent accéder à l'indice Dow Jones axé sur la durabilité (Dow Jones Sustainability Index) qui suit les performances des entreprises du monde entier remplissant ses critères. Les analyses du Dow Jones montrent que les entreprises inscrites à l'indice axé sur la durabilité sont des chefs de file sur le plan de la performance. Dans sa revue annuelle de l'indice pour 2000, Dow Jones explique que la durabilité intéresse les investisseurs, parce que c'est une stratégie d'entreprise qui crée une valeur à long terme pour les actionnaires en saisissant les possibilités et en gérant les risques associés aux développements économiques, environnementaux et sociaux.

Suncor Energy Inc., établie en Alberta, a été membre de l'indice Dow Jones axé sur la durabilité quatre ans de suite. Sa vision prévoit qu'elle devienne une société d'énergie axée sur la durabilité et tient compte des besoins économiques, environnementaux et sociaux, et des attentes des parties prenantes. Suncor fait le suivi d'une série de mesures, dont les mesures de la performance économique qui comprennent les niveaux de production de pétrole, le bénéfice net, les flux de trésorerie, le nombre d'employés et les impôts payés. Les mesures de la performance environnementale englobent les émissions atmosphériques (dont les gaz à effet de serre), la consommation d'énergie, l'utilisation de l'eau et la gestion des déchets. Celles de la performance sociale regroupent notamment la santé et la sécurité, les relations avec le personnel, la main-d'œuvre, l'égalité des chances, le respect de la diversité et les relations avec la communauté.

Selon le chef de la direction de Suncor, Rick George, depuis que celle-ci a décidé de se placer sur les rails de la durabilité, les défis sont nombreux mais gratifiants. Il croit que ce virage a façonné la culture de l'entreprise, influencé ses décisions et ouvert la voie à sa croissance. Suncor en est venue à mieux comprendre les défis que présente la gestion durable de l'énergie pour l'avenir, y compris les efforts à déployer pour améliorer les performances environnementale, économique et sociale, et, parallèlement, la prise en considération des intérêts et attentes des parties prenantes qui, de prime abord, semblent opposés. Répondre à la demande croissante d'énergie à faible coût en tenant compte des préoccupations des parties prenantes constitue un dilemme pour Suncor, le secteur de l'énergie, le gouvernement et la société.

Le mot «dilemme» est bien choisi. Communiquer son triple bilan est un art en émergence, malgré l'existence de quelques directives comme celles de la Global Reporting Initiative (www.globalreporting.org). Le titre du dernier rapport sur le triple bilan de la société pharmaceutique danoise Novo Nordisk, reconnue internationalement pour la qualité de ses rapports de cette nature, est Dealing with Dilemmas qui décrit comment elle aborde chacun des sept dilemmes identifiés :

• Comment faire des affaires de façon cohérente dans un monde injuste et inégalitaire tout en respectant sa diversité?

• Comment favoriser l'accès aux soins de santé et fabriquer des produits abordables, tout en continuant à demeurer rentable?

• Comment protéger nos droits de propriété intellectuelle tout en partageant notre savoir pour sauver des vies et en procurant un revenu à d'autres personnes?

• Comment favoriser la diversité et l'égalité des chances tout en maintenant une culture d'entreprise fondée sur des valeurs communes?

• Comment être bienveillant envers les animaux tout en continuant à les utiliser pour des tests destinés à rendre nos produits pharmaceutiques conformes aux exigences de sécurité?

• Comment utiliser la biotechnologie pour faire progresser l'humanité tout en tenant compte des inquiétudes du public face au génie génétique?

• Comment poursuivre la hausse de notre production et l'utilisation accrue des ressources tout en participant au développement durable?

Toute entreprise intéressée par la RSE est confrontée à ses propres dilemmes. Plusieurs d'entre elles ont néanmoins amorcé le processus. Au Canada, quatre facteurs ont récemment joué en faveur de la RSE.

Soutien des chefs d'entreprise. Le Conseil canadien des chefs d'entreprise déclare dans Gouvernance, valeurs et compétitivité (2002) : «Le fait de reconnaître que les entreprises doivent tenir compte des intérêts d'une grande diversité de personnes intéressées afin de servir au mieux les intérêts de leurs actionnaires s'exprime de diverses façons. Parmi les expressions utilisées à cette fin, citons la responsabilité sociale de l'entreprise, la conscience sociale de l'entreprise, le triple bilan et le développement durable. Chaque entreprise doit décider pour elle-même de la meilleure façon d'exprimer et d'intégrer ses valeurs dans sa stratégie commerciale. Cependant, il faut remarquer que l'union fait la force et nous suggérons que la participation à des initiatives collectives plus vastes peut servir à la fois à accroître la réputation d'une entreprise individuelle et à améliorer la confiance du public dans le système de la libre entreprise dans son ensemble.»

Préoccupation essentielle pour les administrateurs. Dans son rapport de janvier 2002, la Commission sur la démocratie canadienne et la responsabilisation des entreprises indique que «le concept de responsabilité des entreprises les rend redevables à plusieurs "groupes d'intérêts", que ces "intérêts" soient protégés ou non par la loi». En écho à cette position, la Commission recommande à tout conseil de confier le dossier de la RSE à un comité et de nommer ombudsman un cadre supérieur responsable de la gestion de la RSE. Elle recommande également un régime de communication de l'information inspiré de l'approche canadienne face à la gouvernance d'entreprise : «À l'instar des lignes directrices du TSE en matière de gouvernance d'entreprise, les compagnies inscrites à une bourse canadienne devraient être tenues de transmettre chaque année les renseignements suivants dans leur circulaire d'information ou dans leur rapport annuel : leur philosophie en matière de responsabilité sociale des entreprises, leur degré de conformité aux "lignes directrices en matière de RSE" énumérées dans les listes de règlements des marchés boursiers et la raison de tout écart.»

Domaine en voie de professionnalisation. Le collège St. Michael's de l'Université de Toronto a collaboré avec le Conference Board du Canada pour créer un programme de certificat en responsabilité sociale de l'entreprise. La première cohorte a été diplômée en 2002 et le programme de cette année s'est vite rempli, signe de la professionnalisation du domaine.

Exigences réglementaires. Depuis l'année dernière, la plupart des institutions financières constituées en vertu d'une loi fédérale ont l'obligation de publier un énoncé de leurs responsabilités envers la population présentant, entre autres, les objectifs de l'entreprise en ce qui concerne le développement de la communauté et des exemples d'initiatives bénévoles prises par des employés au nom de l'entreprise pour favoriser ce développement. Même si cette obligation est moins contraignante que la communication du triple bilan, elle constitue indéniablement un pas en avant.

La RSE est donc en plein essor. Selon Philip Watts, président du comité des administrateurs délégués du géant de l'énergie Royal Dutch/Shell, une compétitivité gagnante à long terme repose sur la capacité de l'entreprise à satisfaire les attentes de la société et à gagner sa confiance. Dans Building Public Trust — The Future of Corporate Reporting, Samuel DiPiazza et Robert Eccles analysent les avantages que la RSE apporte à Shell qui de ce fait attire et conserve ses clients et de meilleurs talents, réduit les risques, abaisse les coûts grâce à l'éco-efficacité, contribue à l'amélioration des produits et services, et améliore son image de marque et sa réputation.

De nombreuses entreprises reconnaissent la justesse de cette analyse et s'engagent dans la voie de la RSE, certaines en raison d'un intérêt personnel éclairé, d'autres parce qu'elles sont tout simplement convaincues que c'est une bonne chose. Quand elle sera devenue la norme, la RSE sera intégrée aux rouages des entreprises, de la planification à la présentation de l'information, du conseil d'administration aux employés les plus inexpérimentés. Le triple bilan économique, environnemental et social est lié aux outils de gestion interne comme le tableau de bord équilibré et les objectifs de rendement personnels. Les valeurs des entreprises, comme leurs processus de soutien, des ressources humaines à la comptabilité, sont également réalignées en fonction de la RSE. 

Les sociétés qui ne sont pas encore engagées dans la voie de la RSE peuvent commencer par faire le point sur leur situation en se posant les questions suivantes : Qui sont nos parties prenantes? Qu'attendent-elles de nous? Dans quelle mesure répondons-nous à leurs attentes? Que devons-nous faire pour nous améliorer?

Ces questions permettent d'encadrer le processus d'amélioration continue. À mesure que des progrès seront réalisés, elles seront approfondies et la participation à ce questionnement s'élargira à l'intérieur de l'entreprise, puis elle s'étendra aux parties prenantes externes. Il est temps de commencer à être attentifs à l'évolution des attentes à l'égard de la responsabilisation de l'entreprise et à ses répercussions sur la réussite durable de l'organisation.


Peter Jackson, B.A., CA, est un consultant en gestion des risques, en développement de la gouvernance et en changement stratégique établi à Toronto, et il dirige la présente rubrique.