janvier-février 2003 — ÉDITION IMPRIMÉE    
 
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Les arpents verts
Par Jim Middlemiss

FAITES CONNAISSANCE AVEC CINQ CA ÉTABLIS DANS DE PETITES COMMUNAUTÉS, OÙ IL Y A MOINS DE STRESS, OÙ LE COÛT DE LA VIE EST INFÉRIEUR À CELUI DES VILLES ET OÙ LA QUALITÉ DE LA VIE FAMILIALE EST INCOMPARABLE

Le monde rural évolue généralement à un rythme plus lent que celui, frénétique, qui caractérise les grandes villes, et les CA que l'on retrouve dans les petites localités apprécient ce mode de vie plus calme. N'allez cependant pas croire que les comptables agréés du monde rural n'ont pas eux aussi leur lot de stimulations. À titre d'exemple, alors que Dennis Thompson et son collègue effectuaient une vérification municipale au palais de justice de Thessalon (Ontario) situé dans les bureaux de la municipalité, des policiers les ont appelés à la rescousse afin qu'ils les aident à arrêter un suspect qui s'était échappé de la salle d'audience.

Des centaines de CA comme Dennis Thompson œuvrent dans des cabinets hors des centres urbains, mais on les oublie trop souvent, étant donné que l'attention est actuellement largement centrée sur l'expertise comptable et les grands cabinets. Selon Statistique Canada, toutefois, environ 20,3 % ou six millions de Canadiens vivent dans des régions rurales, ce qui représente des millions de déclarations de revenu à remplir et des milliers d'entreprises auxquelles offrir des services.

Or, qui sont donc ces «guerriers de la comptabilité» qui désertent la jungle urbaine et qu'est-ce qui les motive à s'installer en milieu rural? Lors d'un déplacement en voiture de Toronto à Calgary, j'en ai rencontré quelques-uns et j'ai découvert que ce sont souvent des gens qui ont grandi dans de tels milieux et veulent y demeurer, ou qui y sont retournés. Ils travaillent tout aussi fort que leurs collègues des villes, mais subissent un niveau de stress moins élevé. La famille joue en outre un rôle important dans leur vie et la navette quotidienne leur est aussi étrangère que l'est, pour les CA des grandes villes, l'idée de retourner manger à la maison le midi.

Si les comptables des villes peuvent marcher dans les rues et passer incognito, il n'en est pas ainsi pour ceux des régions rurales. Leur présence est remarquée et l'on fait appel à eux pour servir la collectivité dans toutes sortes de situations que leurs homologues des villes pourraient ne jamais connaître. Et alors que les CA des grandes villes se débattent avec les heures facturables et la concurrence, c'est souvent là le moindre des soucis des comptables exerçant dans de petites municipalités, qui affirment que le défi consiste plutôt à travailler en solitaire, à trouver du personnel compétent et à demeurer au fait des changements rapides que subit le monde de la comptabilité. Pour eux, la spécialisation est un luxe qu'ils ne peuvent pas se permettre.

Les CA en région rurale n'envient pas leurs «cousins» de la ville pour autant, puisqu'ils jouissent de coûts de logement peu élevés et d'un mode de vie qui leur permet de consacrer davantage de temps à leur famille, même s'ils n'ont pas toujours accès aux mêmes biens et services que les citadins. Voici quelques-unes de leurs histoires.


GLEN GRYZKO, CA
Cochrane (Alberta)
population : 11 798 habitants

Glen Gryzko a trouvé un bon filon. Il pratique à environ 20 minutes à l'ouest de Calgary : située le long de la rivière Bow, Cochrane est entourée d'activités d'élevage et a les Rocheuses pour toile de fond. Sa population a connu une croissance de 59 % depuis le recensement de 1996, ce qui a créé de bonnes opportunités pour le cabinet de Glen Gryzko, l'un des deux seuls de la municipalité. Bien que de nombreux résidents se rendent à Calgary, l'essentiel de sa clientèle est constituée d'entreprises locales, indique Glen Gryzko, qui est déménagé à Cochrane en 1989 après avoir pratiqué à Calgary. Il a grandi sur une ferme dans une petite municipalité du Manitoba et a décidé de retrouver ses racines et d'«acheter un petit cabinet».

La personnalisation du service : Nous répondons aux besoins des petits propriétaires-exploitants et nous nous retrouvons avec une clientèle qui a besoin de beaucoup d'aide de notre part.

Les hauts et les bas des petites municipalités : Le niveau de stress est peu élevé. Dans un petit cabinet comme le nôtre, nous tirons une grande satisfaction de notre relation avec les clients. Nous acquérons d'autres compétences que celles du CA et utilisons nos compétences en gestion. Pour moi, à long terme, c'est un avantage. (Le trajet quotidien prend un bon deux minutes.)

Les désavantages : Trouver le personnel pour développer un cabinet plus important est difficile; nous retenons donc les services d'une agence de recrutement. Des nouvelles personnes s'installent ici et préfèrent travailler sur place, mais elles sont difficiles à dénicher. On réussit davantage par le bouche à oreille.

Les coûts de logement : 240 000 $ (en moyenne).

Le nec plus ultra : Un client quelque peu rustaud est venu me voir six mois après avoir fait faillite. Il avait la trempe d'un entrepreneur et m'a dit : «Je vais acheter pour 1,6 million de dollars de terres». Nous avons réalisé l'opération et il a vendu pour 1 million de dollars de bois, la terre pour un autre million et a utilisé cet argent pour acheter trois quarts de section. Cinq ans plus tard, il exploite avec succès une entreprise bovine. Mon client le plus important est une entreprise de conditionnement des viandes située à Edmonton, qui compte 30 employés.

Le côté sombre : Il arrive que nous ayons pour client le type parfait du cow-boy. Je me rappelle de l'un d'eux qui avait été figurant dans des films locaux, le genre de personne qui estime que le système fiscal ne devrait pas exister. Après avoir redressé sa situation, j'ai reçu, trois ou quatre ans plus tard, un appel de Revenu Canada qui le cherchait. Je ne l'avais jamais revu.


ROBERT MCINTYRE, CA
Banff (Alberta)
population : 7 135 habitants

En 1991, Robert McIntyre quitte l'Australie pour faire un voyage de ski de trois mois à Whistler (C.-B.). Douze ans plus tard, il est marié, a quatre enfants et dirige un cabinet prospère. Les fenêtres de son bureau s'ouvrent sur un balcon et sur la majesté des Rocheuses, un paysage qui a peu à voir avec l'endroit où il a grandi à Sydney, avec «quelque 4,5 millions d'amis intimes». Après s'être installé, il a passé l'examen de réciprocité et travaillé dans un cabinet vendu depuis. En 1999, il a établi sa propre enseigne.

Banff est la Mecque des touristes, avec quelque cinq millions de visiteurs par année, et l'entreprise de Robert McIntyre reflète cette situation, comptant bon nombre d'exploitations touristiques comme clients, mais il lui reste du temps pour les loisirs. «L'été, je peux aller travailler à vélo. C'est plus rapide», dit-il. L'hiver, il peut aussi s'offrir quelques descentes à ski avant de commencer la journée. Les «jours de poudreuse», il arrive que le bureau n'ouvre qu'à midi. «Je crois que je serais beaucoup plus riche si je travaillais à Toronto, lance-t-il avec ironie, mais c'est bien de pouvoir skier. Je ne peux rêver d'un meilleur endroit.»

La grande ville vous manque-t-elle? Je songe parfois à l'argent que je pourrais y gagner. Mais l'hiver, nous entendons les bulletins de circulation de Calgary, au cours desquels il est question de neige et des difficultés qu'elle entraîne. Ici, tout le monde est souriant et je rencontre davantage de clients sur les pentes de ski.

La plus importante préoccupation : Dans une petite municipalité, la préoccupation la plus importante est la confidentialité. Il suffit qu'une seule personne croie à des fuites d'informations de votre bureau et vous êtes quitte pour fermer vos portes et déménager.

Sur un autre plan : les coûts de logement sont horribles. La moitié d'un duplex coûte 400 000 $.

La messagerie vocale : C'est mon assistante, Audrey, qui joue le rôle de «messagerie vocale». Nous avons également un répondeur téléphonique.

Achetez-vous vos complets-vestons sur place ou à la ville? Des complets?! Quels complets? J'ai toujours celui que je portais à Sydney. Je le sors religieusement une fois par année.

Les CA présents dans la vallée : Il y a environ cinq ou six CA qui me font concurrence dans la vallée.

La meilleure affaire : Regardez par la fenêtre. Je peux retourner à la maison, prendre les enfants et les amener nager au lac en 10 minutes. Je n'ai besoin d'aller nulle part pendant les vacances.


DENNIS R. THOMPSON, CA
Thessalon (Ontario)
population : 1 386 habitants

La table dans la salle de conférence de Dennis Thompson est énorme, sans doute trop grande pour un CA dans une ville de 1 300 personnes, mais Dennis affirme qu'elle répond aux besoins. Ce CA, qui en est à sa 26e année de pratique, a grandi à Bruce Mines, à environ 20 km de Thessalon. Sa famille habite dans les environs. «C'est précieux de pouvoir voir mes parents et les membres de ma famille. Ils nous ont beaucoup aidés, même pour élever nos enfants. C'est un atout qui n'a pas de prix», affirme Dennis Thompson, qui a également bénéficié du soutien de son épouse enseignante dans les débuts de son cabinet.

Les habiletés de survie : Il faut vraiment être généraliste. On ne peut compter sur un seul secteur pour y arriver. Les vérifications municipales, nombreuses dans la région, ont été l'un des éléments qui m'ont permis de stabiliser ma clientèle.

Les avantages des petites municipalités : Les entreprises y réussissent bien. Les ruraux n'ont pas tendance à déménager aussi souvent que les citadins. (Le coût des maisons, entre 80 000 et 90 000 $, est une bénédiction.)

La «plus grosse» affaire : Un regroupement de quatre cantons qui entourent la municipalité d'Algoma.

Une anecdote étrange : «Au cours des années 1970, alors que je faisais mon stage chez Thorne Riddell, mon collègue et moi travaillions à une vérification municipale lorsqu'un suspect qui se trouvait dans la salle d'audience du palais de justice, dans les bureaux municipaux, s'est échappé pendant une pause. Deux policiers qui se battaient avec lui nous ont appelés à la rescousse. Nous hésitions, puis avons regardé le fonctionnaire costaud qui était avec nous et qui faisait 1,85 m, et il y est allé. Ça semblait imprudent de s'en mêler.

Le facteur de croissance : Le plus grand défi a trait au perfectionnement personnel. Il est difficile d'assister à des séminaires. Nous trouvons donc des façons de faire du réseautage. Récemment, j'ai participé à un projet bénévole dans le cadre duquel nous avons pu sauver notre hôpital. Dans une petite collectivité, on a tendance à s'engager dans des projets de ce genre. On tente de faire en sorte que les services essentiels continuent de fonctionner. L'existence d'un hôpital constitue un élément crucial pour que les gens ou les entreprises s'installent en région.

Le trajet quotidien : Trois minutes à pied.

La technologie minimale : Nous détestons les boîtes vocales.

Pour affronter la concurrence : Je dispose d'un bon avantage [par rapport aux cabinets de CA de Sault-Sainte-Marie], puisque je suis plus près de la clientèle qui habite dans cette région mais, fondamentalement, les cinq premières années sont extrêmement difficiles. Il faut des années avant que les gens ne soient prêts à s'engager. Ils voient ce «gars» qui s'établit et se demandent : «Est-il vraiment persévérant?». Il faut s'impliquer dans la collectivité, acheter une maison, la rénover. La chance joue aussi un rôle. Je me souviens d'avoir roulé 250 km pour me rendre à Chapleau (Ontario), d'y avoir fait des appels de démarchage et du porte-à-porte pour me présenter et recruter des clients.


J. «WILLIE» WINTERS, CA, WINTERS & CO.
Dryden (Ontario)
population : 8 198 habitants

Les caisses sont empilées dans les nouveaux bureaux de Willie Winters, signe d'un cabinet prospère. Willie Winters, qui a 51 ans, jouait dans l'équipe de hockey locale jusqu'à il y a deux ans, alors qu'il s'est blessé à une hanche. Il est devenu CA en 1981 après avoir travaillé au cabinet Stille Sutton à Thunder Bay. À cette époque, il était marié, avait de jeunes enfants et voulait retourner vivre dans une petite collectivité; c'est ce qui a motivé son déménagement à Dryden, une ville de ressources située près de l'autoroute transcanadienne entre Thunder Bay et la frontière du Manitoba, dont l'économie repose sur certaines activités d'extraction, l'exploitation forestière et le tourisme. Willie Winters s'est lancé à son compte en 1989, après la fusion du cabinet où il travaillait avec BDO Dunwoody.

Les clients essentiels : Nous effectuons la vérification d'exploitations touristiques, de programmes financés par l'État, de l'hôpital et de la caisse d'épargne, et nous préparons toutes sortes de déclarations d'impôt pour les particuliers. Notre client le plus important est la caisse d'épargne locale, qui ne serait même pas considérée comme un petit client dans les milieux de Bay Street.

La grande ville alors? J'ai déménagé ici pour élever mes enfants. Me rendre à Toronto me suffit et en revenir est encore mieux. (Pour 145 000 $, il possède une maison digne d'envie.)

Avez-vous un service de messagerie vocale? Non. Les boîtes vocales m'énervent. Nous avons une réceptionniste et le courriel.

Des trucs de marketing : Tout repose sur le service. La publicité de bouche à oreille est encore ce qu'il y a de mieux.

Jours sombres : Être en mesure de respecter les dates de production est un combat continu. On attend de nous que nous soyons bien informés dans tous les domaines. Cela signifie que le risque est probablement plus élevé pour nous, parce que nous n'avons pas accès au perfectionnement professionnel et aux services de recherche dont bénéficient les grands cabinets.

Le plus grand avantage : Nous connaissons la collectivité et les gens qui s'y engagent. Nous avons tous les services dont on peut rêver : baseball, football, golf, hockey, une piscine et des équipes de curling. (Trajet quotidien : un bon cinq minutes.)


RON SCHULTZ, CA, MEYERS NORRIS PENNY, LLP
Killarney (Manitoba)
population : 2 221 habitants

Bien que Ron Schultz dirige un cabinet dans une petite municipalité, il y a 150 associés de qui il peut obtenir des conseils. En fait, il est associé du bureau régional de Meyers Norris Penny, qui possède des bureaux dans des municipalités de petite et grande taille de l'Ouest canadien. Originaire de Dryden (Ontario), Ron a obtenu son diplôme en 1982. Il a fait son stage à Winnipeg, dans un cabinet qui a fusionné avec Meyers. Cela lui a fourni l'occasion d'être transféré à Killarney et de «revenir en milieu rural. La plus grosse tâche dans une petite collectivité est de s'engager dans des organisations bénévoles pour assurer le fonctionnement de la collectivité. C'est très important».

Que manque-t-il? Il n'y a pas de grandes entreprises à Killarney. Tout repose sur l'agriculture. Il y a quelques concessionnaires automobiles, et la municipalité est un centre de services. Nous recherchons des entreprises qui viendraient s'installer.

Qu'est-ce qui continue de vous motiver? Nous nous en tirons en offrant le meilleur service possible, soit pour démarrer une nouvelle entreprise ou transférer la propriété d'une entreprise à une autre.

La grande ville vous manque-t-elle? Non. Grâce au courriel et à la technologie, nous obtenons réponse à la plupart de nos questions. Les services de messagerie vocale sont trop chers par ici, mais nous avons décidé de faire le saut. (Le trajet est de cinq minutes à pied; le logement coûte entre 70 000 et 80 000 $.)

Envie de voitures? Chevrolet Blazer et Ford Grand Marquis : avec deux concessionnaires, on ne peut faire le difficile.

Le concurrent le plus important : Un cabinet de CGA situé à 25 km d'ici, à Boissevain. Nous sommes le seul cabinet de CA en ville, de sorte que nous devons répondre à tous les types de besoins et connaître beaucoup de choses.



Jim Middlemiss est avocat et journaliste pigiste à Toronto.