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      décembre 2011
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Le paysage comptable en mutation

Unification de la profession comptable canadienne

Par Deirdre McMurdy
Illustration : Paul Wearing

Au fil d’une remarquable carrière, Ed Waitzer a participé plus souvent qu’à son tour à de complexes fusions d’entreprises. Lorsqu’on lui parle du projet de création du nouveau titre de comptable professionnel agréé (CPA) canadien, cet ancien grand patron de la Commission des valeurs mobilières de l’Ontario (CVMO), la plus importante commission au Canada, est fermement convaincu du bien-fondé de la proposition.

Les organisations nationales des CA, CMA et des CGA de même que certaines organisations provinciales, étudient la possibilité de s’unir sous la bannière CPA du Canada. Le pays peut-il se permettre de ne pas suivre la cadence internationale?

«Si les comptables professionnels du Canada veulent demeurer pertinents, ils devront s’aventurer hors de leur zone de confort, dit Ed Waitzer. Ils doivent comprendre que leur univers est en rapide mutation, malgré leur réticence à suivre la cadence et à s’unir.»

Avocat en droit des affaires, administrateur de sociétés et conseiller en gouvernance, M. Waitzer sait de quoi il parle : il a joué un rôle clé dans la restructuration de l’International Accounting Standards Board et a été membre du Groupe de travail indépendant sur la modernisation de la fonction de contrôleur au gouvernement du Canada. Il a en outre participé au Groupe de travail de l’ICCA sur la normalisation, et il a été représentant du public auprès de l’American Institute of Certified Public Accountants (AICPA).

«Autrefois, la solide réputation des normes comptables canadiennes était suffisante, affirme Ed Waitzer. Dans les cercles comptables internationaux, le Canada a toujours joué dans la cour des grands», dit-il. Mais dans le contexte mondial actuel, «la fragmentation de la profession est de plus en plus nocive et sape rapidement notre influence.»

Tom O’Neill, FCA, président du conseil de BCE et de Bell Canada ainsi qu’ancien chef de la direction de PricewaterhouseCoopers, n’y va pas par quatre chemins : «Dans l’économie mondiale, le Canada fait figure d’anomalie. Nous, comptables, devons nous exprimer avec la voix la plus forte possible à l’égard des principaux enjeux.»

De toute évidence, les pressions exercées pour que le Canada joue un rôle sur la scène internationale s’intensifient depuis l’adoption, au pays, des Normes internationales d’information financière (IFRS) pour les entreprises cotées.

S’il veut influer sur ces normes, le Canada doit faire entendre sa voix.

Selon Paul Tellier, ancien greffier du Conseil privé et ancien PDG du CN et de Bombardier, aujourd’hui administrateur de l’IASC Foundation (Londres), il est important que la profession conserve sa voix influente. «Pour ce qui est d’influer sur les normes, ce serait beaucoup plus facile et nous serions beaucoup plus crédibles si, à l’instar des médecins et des avocats au Canada, nous étions regroupés en une seule organisation», affirme-t-il.

Le vent du changement s’intensifie
Les organisations comptables internationales se livrent une vive concurrence pour assurer la croissance de leurs marques mondiales et de leur part de marché respectives.

Même l’idée d’utiliser le titre de comptable professionnel agréé au Canada suscite l’intérêt ailleurs. Au Royaume-Uni, deux organisations ont déposé une demande pour pouvoir utiliser le titre de Chartered Professional Accountant et le sigle CPA.

Mais les défis ne se limitent pas au maintien d’une présence forte sur la scène internationale. Des éventualités telles que la consolidation ou l’érosion du pouvoir d’autoréglementation pointent également à l’horizon.

Au Royaume-Uni, où coexistent plusieurs titres comptables, un comité de la Chambre des Lords disait, à propos de la réglementation de la comptabilité et de l’audit, qu’elle était trop fragmentée et trop compliquée. Ce comité attend de la profession qu’elle enclenche une rationalisation et une réforme, et il recommande que le gouvernement se tienne prêt à imposer une solution si la situation traîne en longueur.

Au Canada, les ordres québécois des CA, des CMA et des CGA ont annoncé, en octobre, que leurs conseils d’administration respectifs avaient recommandé la fusion de leurs trois organisations.

Le gouvernement provincial devrait adopter des mesures législatives pour créer la nouvelle organisation au début de 2012, lesquelles entreraient en vigueur en avril prochain.

Confusion des titres
Par ailleurs, selon les recherches, les distinctions entre les organisations comptables du pays s’estompent. Ancien dirigeant de la CVMO, Ed Waitzer est catégorique : la confusion croissante dans les secteurs privé et public concernant les titres comptables canadiens (CA, CMA et CGA) de même que leur signification affaiblit la profession à un moment crucial. «Si les comptables canadiens veulent préserver leur pouvoir d’autoréglementation, ils doivent présenter un front uni et solide», dit-il.

Cet avertissement trouve écho chez Jack Mintz, fiscaliste et actuel président du Conseil de la School of Public Policy de l’Université de Calgary. «L’autoréglementation a connu un déclin certain ces dernières années, entre autres parce que l’État est intervenu pour soutenir la confiance des consommateurs dans la foulée de divers scandales, particulièrement aux États-Unis, précise-t-il. Il faut une organisation solide, crédible et unifiée pour renforcer l’argumentaire en faveur de l’autoréglementation. C’est le gage de confiance par excellence à une époque où la confiance est une denrée rare.»

Michael Kirby, qui a été sénateur et dirigeant d’entreprise, est également d’avis que la profession comptable est aussi vulnérable au pays qu’à l’international. «Déjà, à la fin des années 1990, le Sénat se demandait pourquoi il y avait autant d’organisations comptables au Canada, dit-il. La réponse n’est pas vraiment positive, surtout plus d’une décennie plus tard.»

Si la profession comptable canadienne projetait une image plus claire, le monde des affaires en profiterait. «Les PME veulent que les choses soient aussi claires, simples et efficientes que possible. Elles ne veulent pas avoir à faire la différence entre les CA, les CMA et les CGA; elles veulent du service», explique Catherine Swift, chef de la direction de la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante.

Attirer la relève
«Nous recrutons beaucoup de candidats fraîchement émoulus des universités, et il ne fait aucun doute que la concurrence entre les divers titres comptables ajoute à la confusion», explique Micheal Burch, CA et associé directeur chez Welch LLP, à Ottawa. «Le fait que nous luttons entre nous pour faire prévaloir nos titres respectifs ne rend service à personne. Ni aux autres, ni à nous. Sans parler du gaspillage d’argent et d’énergie.»

Tom O’Neill abonde en ce sens. «Au cours de ma carrière, mes associés les plus efficaces étaient diplômés en histoire, en sciences politiques ou en sciences sociales. La profession comptable se fait un grand tort en n’encourageant pas un plus grand éclectisme sur le plan des parcours», dit-il.

«Le resserrement démographique est bien réel et va s’accentuer, souligne Jack Mintz. Même avec l’immigration, la population active canadienne stagne. Le recrutement de même que la fidélisation du personnel seront plus difficiles que jamais.»

Cette situation est particulièrement problématique du fait que les professions réglementées, dont la comptabilité, ont la responsabilité du maintien de normes pour la protection du public.

Les titres des professionnels comptables formés à l’étranger doivent être évalués équitablement, mais il faut également prévoir des voies efficientes et accessibles qui leur permettront de se joindre à la main-d’œuvre canadienne.

Au bout du compte
L’unification de la profession comptable devrait permettre de réduire les coûts et de gagner en efficience, de quoi toucher le cœur de n’importe quel comptable.

«Les gains d’efficience seraient tellement nombreux avec un ensemble unique de normes, un seul organisme de surveillance et un seul organisme national», soutient Randy Garvey, FCMA, vice-président directeur de la Canadian Western Bank, à Edmonton. «Le monde n’est tout simplement plus le même que lorsque les trois organisations comptables ont été créées. »

Cela dit, les efforts d’unification ont rencontré une forte résistance au fil des ans. «Cette situation est peut-être le reflet de notre expérience collective du fédéralisme : accommodements face aux différences et acceptation des intérêts régionaux», suggère Paul Tellier.

«Mark Twain a déjà dit que tout le monde est en faveur du progrès, et que c’est le changement qui déplaît, rappelle Michael Kirby. Et c’est précisément l’enjeu qui se pose à nous ici. Les arguments émotifs sont toujours les plus difficiles à battre en brèche.»

Michael Kirby et Tom O’Neill conviennent tous deux que «les CA ont tendance à croire que leur titre est supérieur aux autres, et ne veulent pas que les choses changent». Selon eux, cet «élitisme mal fondé» constitue un obstacle de taille.

Maintien des spécialisations
Roger Martin, doyen de la Rotman School of Management de l’Université de Toronto, est d’avis que cette hiérarchie bien ancrée n’est pas sans justification. Il ne croit pas non plus que la fusion et la création d’un titre unique régleront tout. «L’unification ne sera un succès que si les différences sont reconnues», souligne-t-il.

«Dans la profession médicale, tous portent le titre de docteur, mais certains sont généralistes alors que d’autres sont neurochirurgiens. Les niveaux de spécialisation sont clairs et utiles pour l’utilisateur final : on ne consulte pas un neurochirurgien quand on a le rhume.»

«Les CA et les CMA n’ont pas la même formation ni le même rôle», explique Don Lewtas, CA et chef des finances d’Onex Corporation. «Cela dit, pouvons-nous nous regrouper sous la même bannière? Oui.»

En fait, M. Lewtas croit que la gouvernance de la profession pourrait s’améliorer grâce à une fusion qui créerait une organisation plus représentative de la profession comptable. «Selon moi, cette croissance organisationnelle réduirait l’influence qu’exercent inévitablement les quelques joueurs les plus importants, fait-il ressortir. Elle créerait un équilibre plus viable.»

Au sujet de l’opinion de certains CA pour qui une fusion diluerait la valeur de leur marque et de leur titre, Don Lewtas insiste pour dire qu’elle procède d’une vision trop étroite.

«Dans beaucoup d’entreprises, la diversité des compétences comptables représente une valeur inestimable, affirme-t-il. Dans le secteur de la fabrication, par exemple, le comptable analytique peut apporter une contribution beaucoup plus précieuse que celui qui s’occupe de l’information financière externe.»

Et quelle conclusion tire-t-il de son expérience? «Nous pouvons et nous devons nous unir.»

Il semble bien que la profession comptable canadienne ne peut pas se payer le luxe d’attendre si elle veut être maîtresse de sa propre destinée. Le changement est inévitable. Toutefois, le processus qui déterminera quand et comment il se concrétisera devra être examiné sous toutes ses coutures.


Note : Afin de fournir aux CA et aux CMA un point de vue extérieur éclairé sur le projet de fusion, un article semblable à celui-ci est publié dans CMA magazine. Deirdre McMurdy, journaliste économique canadienne bien connue, en est également l’auteure.