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Par Marcel Côté
En 1992, le financier George Soros a réalisé en une semaine un profit de plus d’un milliard de livres sterling en spéculant sur une dévaluation de la monnaie anglaise. Son geste a fait de lui un héros dans le monde de l’investissement. Non seulement les spéculateurs rêvent-ils tous de répéter son exploit, mais George Soros a légitimé les paris spéculatifs énormes. Ces paris ont d’ailleurs été une cause importante de la crise financière de 2008.
Le dérapage
La spéculation financière ne crée pas de richesse : les gains des uns sont les pertes des autres. Néanmoins, les économistes ont un préjugé favorable envers les spéculateurs, car ils estiment que ceux-ci contribuent à la liquidité du marché et acceptent de prendre des risques que certains investisseurs et emprunteurs ne veulent pas assumer. Or, cette contribution des spéculateurs demeure secondaire sur les marchés financiers, dont le rôle principal consiste à canaliser les capitaux disponibles vers ceux qui en demandent. Les spéculateurs ne sont que des acteurs de second plan dans ce flux des capitaux.
Au fil du temps, la spéculation a pris le pas sur la fonction de canalisation des capitaux sur les marchés financiers. En 2008, il y avait plus de 50 000 milliards $ de titres spéculatifs en circulation, ce qui reflétait essentiellement des paris sur le cours du marché. Cette spéculation n’engendre qu’un transfert de richesse entre les gagnants et les perdants, comme c’est le cas au casino ou dans les courses de chevaux.
On compte évidemment beaucoup d’investisseurs modèles, des Warren Buffett dont les investissements boursiers n’ont rien de spéculatif. Toutefois, pour chaque Warren Buffett, il y a des dizaines d’investisseurs spéculateurs qui achètent et vendent au moindre soubresaut du marché. Il faut battre l’indice, clament-ils. On oublie toutefois que pour chaque spéculateur qui achète, un autre vend. Fait encore plus inquiétant, ce sont des ordinateurs programmés par les spéculateurs qui ont désormais pris la relève, ce qui explique en grande partie l'explosion mondiale du volume de titres échangés sur les marchés boursiers.
Au printemps dernier, ces spéculateurs se sont attaqués à la dette de certains pays européens, et indirectement à l’euro. Plusieurs croyaient que l’Allemagne et la France ne pourraient pas soutenir l’euro. D’autres ont bien sûr défendu la position contraire. Durant ce bras de fer, l’économie mondiale a connu une grande instabilité et des millions de gens en ont souffert. La monnaie européenne a finalement tenu le coup, mais tout le monde a écopé, sauf ces spéculateurs (quelques grandes institutions financières) qui avaient misé sur le non-éclatement de la zone euro. La spéculation cause beaucoup plus de tort que de bien. Il faut donc changer les règles du jeu. Je suggère trois réformes :
1-Imposition d’une taxe sur les opérations boursières. Un taux très bas comme 0,05 %, ne toucherait pas les investisseurs à long terme, mais cette taxe suffirait à freiner l’action des spéculateurs sur séance qui ne font qu'exploiter le système.
2-Interdiction des ventes à découvert sans contrepartie en main. En somme, pour vendre à découvert, un spéculateur devrait emprunter à partir d’un titre qu’il aurait vendu au préalable. De même, on interdirait les swaps sur défaillance de crédit (credit default swaps) lorsque le vendeur ne possède pas le titre sous-jacent. L'Allemagne vient d’interdire la vente à découvert et les États-Unis songent à le faire pour les banques.
3-Régulation de la rémunération incitative des opérateurs de marché pour tenir compte autant des pertes que des gains. À l’heure actuelle, les spéculateurs reçoivent de généreuses primes s’ils font des gains, mais n’encourent pas de pénalités en cas de pertes, ce qui les incite à prendre des risques encore plus importants. Les marchés boursiers crieront peut-être à l’injustice, mais les spéculateurs qui se déguisent en investisseurs sont des enfants gâtés qui nous ont déjà coûtés trop cher. Il est temps de sonner la fin de la récréation.
Marcel Côté est associé fondateur de SECOR Conseil à Montréal.