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Par Marcel Côté
En l’espace de deux générations, l’informatique a profondément changé la relation entre l'homme et le savoir. En effet, selon une évaluation de Peter Nicholson, ancien président du Conseil des académies canadiennes, notre capacité d’accès à l’information s’est multipliée par près de dix millions depuis le début des années 1960.
Cependant, notre capacité d’assimiler cette information pour la transformer en savoir n’a pas changé. En fait, en réaction à l’abondance d’information, cette capacité a même diminué.
Ainsi, nos attitudes à l’égard du savoir et des connaissances sont en train de se transformer. Lors de sa conférence récente, Information Rich & Attention Poor (disponible sur le Web), M. Nicholson exposait trois changements profonds.
1) De stock à flux
On envisageait traditionnellement la connaissance sous la forme d’un corpus de savoir, comme en font foi les grandes bibliothèques, avec leurs millions de livres et de documents. La révolution de l’information a transformé ce savoir en un flux, qu’illustrent bien l’encyclopédie en ligne Wikipédia et le moteur de recherche Google. Il suffit maintenant d’aller sur Internet pour trouver l’information recherchée.
Cette information étant surabondante, nous cherchons à la condenser en une phrase, un paragraphe ou en présentation Power Point. Vous voulez connaître Guerre et Paix, le roman de Léon Tolstoï? Pas besoin de lire le livre. Sur Internet, vous trouverez en quelques secondes plusieurs résumés, allant d’un court paragraphe à quelques pages. Vous avez le choix. Étant donné que l’information se renouvelle continuellement, elle se déprécie d’autant plus vite. Il est donc moins utile d’aller en profondeur : ce qui compte, c’est la plus récente mise à jour sur un sujet donné.
2) La fin des experts
Nous avons donc moins besoin d’experts. Wikipédia est rédigé par des centaines de milliers de bénévoles, qui, collectivement, savent tout sur tout, marginalisant ainsi les besoins en experts dans tous les domaines. Les médecins soignent de plus en plus de patients qui ont tout lu sur Internet à propos de leurs symptômes avant d'aller les consulter.
De fait, nous remettons de plus en plus en question l’autorité des spécialistes puisque nous pouvons trouver sur Internet toute l’information que nous recherchons. La sagesse collective déplace celle des experts. Les journaux et les encyclopédies, dont le modèle d’affaires reposait sur la rareté de l’information, ont donc vu leurs ventes chuter.
L’information est devenue si abondante qu’elle est maintenant gratuite. Pourquoi payer des experts alors que l'information est accessible sur demande?
3) Du «au cas où» à «voilà!»
Pourquoi recherchait-on de l’expertise? Au cas où nous aurions eu besoin de connaissances particulières? Toutefois, il est maintenant plus important de savoir se débrouiller sur Internet à l’aide des hyperliens et des moteurs de recherche, et de pouvoir fonctionner en mode multitâche. L’hyper-accessibilité de l’information s'amplifiera, au rythme des progrès futurs de l’informatique. Doit-on s’en inquiéter?
Oui et non. D’une part, nous sommes mieux informés qu’avant sur une foule de sujets, bien que de façon superficielle. Ce que nous avons perdu en profondeur, nous le gagnons en étendue, ce qui entraînera des conséquences importantes sur l’éducation des générations à venir.
D’autre part, il n’est pas certain que la sagesse résultant de la contribution anonyme de centaines de milliers de gens qui rédigent et corrigent les pages de Wikipédia et d’autres bases de données d’Internet soit supérieure à celle des experts qui passaient leur vie à approfondir un sujet. La réflexion risque de devenir superficielle.
Je reviendrai sur ce sujet dans ma prochaine chronique.
Marcel Côté est associé fondateur de SECOR Conseil à Montréal.