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À quatre mois du passage aux IFRS, beaucoup de parties prenantes des sociétés ne sont pas familières avec les nouvelles normes. Mais il n’est pas trop tard...
Par John Lorinc
Illustration : Baiba Black
En novembre dernier, DALSA Corp., une société d’imagerie numérique et de semi-conducteurs de Waterloo (Ontario), dont le chiffre d’affaires a atteint 162,5 millions de dollars en 2009, invitait les analystes financiers à une présentation de son chef des finances, Wajid Ali, destinée aux investisseurs. L’un des sujets abordés était les IFRS et leurs répercussions sur les chiffres de la société.

Depuis deux ans et demi, à des cadences diverses, toutes les sociétés cotées canadiennes passent des PCGR canadiens aux IFRS, en prévision de la date du basculement, le 1er janvier 2011. Ce processus complexe nécessite la mise en place de nouveaux systèmes de comptabilité et de TI, l’élargissement des équipes financières, l’amélioration de la communication de l’information et la formation des employés. Chez DALSA, où l’on s’employait alors à se remettre d’une année difficile de récession, l’équipe de Wajid Ali et un consultant externe examinaient les nouvelles normes pour en déterminer l’incidence sur les flux de trésorerie, la dépréciation, l'amortissement et les régimes de rémunération de la direction. Mais cette journée avec les analystes a été particulièrement instructive. «Ils n’avaient pas une grande connaissance des IFRS», dit Wajid Ali. «Leur principale préoccupation était de savoir quelle serait l’incidence de ces normes sur les résultats d’exploitation, alors que je crois qu’il est plus pertinent de s’intéresser à leur incidence sur les flux de trésorerie».
Dans ses états financiers annuels, DALSA avait publié une synthèse qualitative de six pages sur chacun des douze éléments touchés et l’été dernier, les dirigeants de la société ont expliqué les points de détail pertinents et indiqué les valeurs importantes à prendre en considération. Quelques mois plus tard, en novembre, ils se sont engagés à se réunir à nouveau au cours du quatrième trimestre de 2010, moment où Wajid Ali présentera point par point aux analystes les répercussions prévues des IFRS sur le bilan d’ouverture, ainsi que les choix effectués par DALSA.
Cependant, ce genre de démarche proactive semble être l’exception. Bien des sociétés, qui tentent encore de surmonter les conséquences de la crise du crédit de 2008 et de la récession de 2009, mettent du temps à établir leurs systèmes internes de passage aux IFRS, et encore plus à expliquer les mesures prises.
Parallèlement, les utilisateurs et les communicateurs de l’information financière (groupes d’actionnaires, responsables des relations avec les investisseurs, analystes financiers et journalistes économiques), ne sont pas pressés d’obtenir de l’information sur le passage à des normes mondiales qui promettent plus de transparence et une meilleure information au sujet des actions cotées en bourse. «Certaines personnes [parmi les parties prenantes] seront prises au dépourvu», prédit Irene Wiecek, FCA, codirectrice de l’ICAO Rotman Centre for Innovation in Accounting Education à l’Université de Toronto.
Le changement n’a pas fait les gros titres de la presse financière, que ce soit dans le Globe and Mail ou dans le Financial Post. Seuls quelques articles sur les IFRS ont été publiés. «Nous sommes devant un grand trou noir», déplore un journaliste spécialisé dans les placements, qui a demandé à garder l’anonymat. «On dirait qu’il n’y a pas de démarche organisée pour informer les journalistes sur le sujet».
En février dernier, la Commission des valeurs mobilières de l’Ontario (CVMO) a abordé de façon très explicite la question du déficit d’information. En mai 2008, les émetteurs avaient reçu instruction de commencer à communiquer des renseignements sur leurs plans de transition aux IFRS, en vertu des exigences de la législation sur les valeurs mobilières leur imposant la communication d’informations sur les modifications des méthodes comptables dans le rapport de gestion. La conversion «n’est pas un simple exercice comptable», avait rappelé la Commission, soulignant l’importance d’expliquer aux investisseurs ses répercussions sur les fonctions de l’entreprise.
Mais une étude de la CVMO sur les documents déposés en 2008 et en 2009 par 106 émetteurs a révélé que 40 % de ceux-ci n’avaient inclus aucune information sur la transition aux IFRS dans leur rapport de gestion. Des 60 % ayant fourni de l’information, la moitié s’était contentée de formules générales toutes faites, tandis que les quatre cinquièmes n’avaient pas fait mention d’un échéancier ou d’autres jalons concernant le processus de transition.
«Même si notre étude était d’abord un exercice de formation et de sensibilisation des émetteurs, nous les prévenons que nous pourrions exiger que des rapports de gestion soient à nouveau déposés dans l’avenir en cas de non-respect des obligations d’information», a prévenu la CVMO. «Il est d’autant plus crucial cette année de communiquer des informations sur le passage aux IFRS qu’il reste peu de temps avant le basculement de 2011», met en garde Cameron McInnis, chef comptable de la CVMO. Les critiques de l’autorité de réglementation concordent avec les résultats d’un sondage de KPMG mené auprès des analystes financiers canadiens en novembre dernier, qui «font ressortir le peu de connaissances des analystes au sujet des IFRS». Selon Doug Reid, leader national, IFRS, chez KPMG, «la préparation n’était pas au rendez-vous».

Des chercheurs d’Australie, pays passé aux IFRS en 2005, ont conclu, dans une étude publiée en 2009, que les sociétés qui avaient fourni de façon proactive un plus grand nombre d’informations sur les IFRS avaient bénéficié de prévisions plus exactes des analystes. La compréhension des IFRS semble être moindre chez les analystes canadiens qu’elle ne l’était chez leurs homologues du Royaume-Uni et de l’Australie durant la période antérieure à 2005. À 18 mois de la transition, KPMG a constaté que presque 25 % des analystes canadiens disaient «ne pas du tout s’y connaître» en matière d’IFRS, par rapport à 2 % des analystes du Royaume-Uni et de l’Australie qui avaient été interrogés. L’état de préparation du Canada se compare plus à celui de l’Europe dans la période ayant précédé le passage aux IFRS en 2005, indique Michael Welker, professeur boursier de KPMG à l’école d’administration des affaires de l’Université Queen’s. «Les entreprises ont peu fait pour informer les analystes des changements imminents». Autres constatations importantes du sondage de KPMG mené au Canada :
Selon le rapport, les émetteurs doivent accorder une large priorité à la communication avec les parties prenantes, faire des démarches pour apprendre de ceux qui ont choisi une adoption anticipée, comprendre les incidences du changement sur les indicateurs clés de performance et se concentrer sur les points qui intéressent les marchés financiers, en expliquant notamment les éléments clés du bilan d’ouverture 2010 et des états financiers trimestriels établis selon les PCGR canadiens et retraités selon les IFRS.
La priorité majeure de George Kesteven d’ici le passage aux IFRS est de trouver la façon d’expliquer le changement. Responsable des relations avec les investisseurs chez Sterling Resources, située à Calgary, il traite principalement avec un groupe restreint d’investisseurs institutionnels avertis qui ont pris une participation dans les activités d’exploration pétrolière et gazière en mer de la société. Un projet d’envergure qui démarrera en 2012 et qui entraînera un changement notable dans les états financiers de la société, soit le passage de la capitalisation du coût entier à la capitalisation du coût de la recherche fructueuse. M. Kesteven sait cependant que Sterling devra retraiter une partie de ses résultats de 2010 et expliquer les exemptions dont elle se sera prévalue dans ses bilans d’ouverture de 2011. «C’est à ce moment-là qu’il faudra fournir des explications».
Même s’il s’agit d’une petite société à actionnariat restreint, Sterling ne veut rien laisser au hasard sur les questions de communication. «Nous avons tenté d’atténuer l’effet de surprise en mentionnant les IFRS dans chaque rapport afin que les gens soient avertis de leur arrivée prochaine», ajoute George Kesteven, faisant remarquer que le président du comité d’audit a pris des mesures pour que les administrateurs de Sterling ayant de l’expérience en géophysique et en géologie soient sensibilisés aux changements. «En général, ces changements [comptables] ont d’abord lieu aux États-Unis et on peut tirer des leçons de leurs erreurs. Cette fois-ci, nous sommes les précurseurs.» Les sociétés veulent faire connaître les incidences attendues des IFRS, mais certaines ont du mal à trouver la bonne mesure entre les informations prudentes et les prédictions risquées.
«Il faut que certaines entreprises fassent attention au genre d’énoncés prospectifs qu’elles produisent car elles seront jugées là-dessus plus tard», dit Irene Wiecek, qui remarque que cette nervosité pourrait expliquer la raison pour laquelle de si nombreuses sociétés ont choisi d’utiliser des formules toutes faites quand elles abordent la question des IFRS dans leur rapport de gestion. En général, souligne Mme Wiecek, les analystes financiers, dont beaucoup détiennent le titre de CA ou de CMA, sont formés pour passer outre aux explications comptables et voir ce qu’il en est des activités sous-jacentes. Mais ceux qui suivent les entreprises intercotées et qui ont des clients américains ont déjà de l’expérience en ce qui concerne l’évaluation et l’explication des différences entre les PCGR canadiens et d’autres normes. Cependant, la présente transition est vraiment différente. Il faudra identifier les exemptions et les choix importants dont se sera prévalu chaque émetteur et procéder ensuite à une analyse pour savoir si la différence par rapport aux PCGR canadiens est liée à autre chose qu’à un changement de référentiel.

Irene Wiecek craint que certaines sociétés profitent du flou qui règnera lors du passage aux IFRS pour tenter de procéder subrepticement à des réductions de la valeur d’actifs qui n’ont rien à voir avec un retraitement selon les IFRS, un exemple de la théorie dite de «l’assainissement du bilan». «L’analyste qui manque de connaissances en la matière pourra penser qu’il ne s’agit là que d’un changement lié aux IFRS».
Depuis quelques mois, la CVMO organise, en collaboration avec le Canadian Financial Analysts Institute et d’autres groupes, des tables rondes pour sensibiliser les investisseurs aux principaux aspects des règles proposées en matière de valeurs mobilières pour le passage aux IFRS, et pour comprendre leurs besoins, explique Kelly Gorman, directrice adjointe, Financement des sociétés, à la CVMO.
Chez Veritas Investment Research Corp., à Toronto, des efforts sont déployés depuis longtemps pour préparer les analystes au basculement aux IFRS. Le vice-président directeur de la société, Anthony Scilipoti, CA, CPA, reconnaît que le comportement de sa société est un peu atypique, peut-être en raison du fait qu’il siège au CNC et que l’analyse des informations comptables communiquées est un élément fondamental des recherches de Veritas. Ses analystes se préparent au passage aux IFRS depuis qu’il en a été fait l’annonce. «Nous ne sommes pas représentatifs de ce que fait le cabinet moyen.» Selon lui, la vision à court terme de la plupart des analystes empêche bon nombre d’entre eux de porter davantage attention à la transition. «Il faudrait que les équipes d'analystes commencent à se familiariser avec les changements», conseille M. Scilipoti. «Les surprises ne seront pas les bienvenues lors du basculement.» Chez Veritas, il encourage vivement ses collègues à examiner minutieusement les états financiers des sociétés qui sont plus avancées dans le processus de conversion.
On dénombre d’ailleurs un nombre croissant d’entreprises qui optent pour une adoption anticipée. «Nous assistons à une meilleure communication de l’information de la part de certaines entreprises». La lenteur des analystes financiers canadiens à réagir pourrait se transformer en désavantage concurrentiel. Lorne Gorber, vice-président, Communications mondiales et Relations avec les investisseurs, chez CGI à Montréal, soutient que si les analystes financiers canadiens veulent courtiser les clients des États-Unis et de l’étranger, «ils devront élaborer un guide décrivant les changements, tout un travail pour certaines grosses boîtes de placement».
Les recherches de Michael Welker semblent indiquer que le passage aux IFRS n’entraîne qu’une modeste augmentation de la couverture des analystes étrangers. Une étude portant sur des entreprises de 25 pays passés aux IFRS en 2005 a montré qu’elles avaient bénéficié, en moyenne, d’une augmentation de 26 % à 46 % en matière de couverture par des analystes étrangers. On ne sait pas comment les grands services d’analyse financière gèrent la transition. Les demandes d’entrevues avec les responsables de l’analyse financière de deux conseillers en placement appartenant à des banques (RBC Dominion valeurs mobilières et BMO Nestbitt Burns) n'ont pas abouti, et Placements CI, le cabinet spécialisé en fonds de placement, a refusé de commenter. Selon Doug Reid, on a remarqué chez KPMG que les grandes banques d’affaires forment davantage leurs analystes boursiers internes.
Les banques ont en outre bénéficié de la surveillance étroite exercée par le Bureau du surintendant des institutions financières (BSIF), lequel s’est concentré sur quelques questions clés, comme les instruments financiers et la dépréciation des prêts, qui sont liées à son mandat de protection des déposants. «Nous savions que la situation n’était pas à prendre à la légère», explique Karen Stothers, CA, directrice générale, Division des pratiques comptables au BSIF, précisant que son équipe avait consulté ses homologues en France, au Royaume-Uni et en Australie. «Nous serons prêts à recevoir les nouvelles données financières en IFRS en janvier 2011.»
Dans son rapport du 2e trimestre 2010, BMO a informé ses investisseurs que les principaux éléments comptables sur lesquels les IFRS devraient avoir une incidence étaient la titrisation, la consolidation, les prestations de retraite et autres avantages sociaux, ainsi que les ratios de capitalisation. En 2008, elle a mis sur pied un projet à l’échelle de l’organisation et a confié à un comité directeur la supervision du passage aux IFRS. Elle a réparti les activités de mise en œuvre en 25 secteurs distincts. À la fin du 2e trimestre, la banque avait mené à bien ses travaux à l’égard de sept secteurs, et n’avait trouvé aucun problème majeur. «Les émetteurs qui fournissent suffisamment d’informations au sujet de leur processus de conversion et de ses effets avant le basculement réduiront l’incertitude chez les investisseurs», a indiqué la CVMO dans sa directive de février 2010.
De son côté, Doug Reid, de chez KPMG, pense que ces messages et les résultats préoccupants du sondage de son cabinet font leur effet à l’approche de l’échéance de 2011. «Par le passé, la communication de l’information était lente, mais elle s’accélère à présent. Nous allons assister à un changement radical d’ici le 3e trimestre.»
John Lorinc est rédacteur à Toronto.