Édition Imprimée
      août 2010
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Gare aux mariages d’éléphants!

Par Marcel Côté

En 1998, la Banque Royale du Canada et la Ban-que de Montréal proposaient de fusionner leurs activités. Quelques mois plus tard, la CIBC et la Banque TD imitaient leurs concurrents. Toutes invoquaient les pressions de la mondialisation et une consolidation croissante de leurs marchés pour justifier leur démarche. En somme, il fallait être plus gros pour être meilleur. La Banque Royale, la plus importante banque canadienne, figurait alors au 30e rang de l’ensemble des banques nord-américaines. Sa fusion avec la Banque de Montréal lui aurait permis de se hisser au 10e rang.

Croissance soutenue
Heureusement, le gouvernement fédéral n’a pas donné son aval à ces projets de fusion. Aujourd’hui, la Banque Royale, la Banque TD, la Banque Scotia et la Banque de Montréal occupent respectivement les 7e , 8e , 9e et 10e rangs en termes d’actifs parmi les banques nord-américaines. De plus, si vous aviez acheté pour 100 $ d’actions de la Royale en 1998, votre placement vaudrait aujourd’hui 500 $. Si vous aviez plutôt décidé d’acheter pour 100 $ d’actions de Bank of America, la plus grosse banque américaine, il ne vous resterait plus que 57  $, et vous vous estimeriez chanceux, puisqu’un placement de 100 $ dans Citibank ne vaudrait plus qu’un maigre 16 $.

La débâcle du système financier américain n’explique qu’en partie la bonne performance relative des banques canadiennes, qui ont rattrapé les banques américaines, principalement en raison de leur meilleure gestion stratégique. Les banques canadiennes ont évité la croissance par fusion, qui a créé, à grands frais, des monstres d’inefficacité aux États-Unis. Depuis douze ans, la croissance des Bank of America, Citibank, JP Morgan Chase, Wells Fargo, etc., est surtout attribuable à des fusions entre institutions financières de grande taille, une stratégie très difficile à mener à bien.

De leur côté, les banques canadiennes ont privilégié la croissance organique et les petites acquisitions. La comparaison des résultats entre les banques canadiennes et les banques américaines est éloquente. Lorsque la volonté de croissance devient l’objectif principal, la rentabilité est rarement au rendez-vous et les économies d’échelle ne sont nullement assurées. En fait, dans la plupart des secteurs d’activité, les entreprises les plus rentables ne sont pas les plus grosses. La croissance n’est avantageuse que lorsqu’elle découle de la rentabilité. La rentabilité facilite la croissance, alors que l’inverse n’est pas vrai.

Se méfier des éléphants
Les investisseurs doivent se méfier des fusions d’entreprises de taille comparable, qui se trouvent dans le même secteur d’activité et qui desservent les mêmes marchés. L’expression anglaise like-alikes prend ici tout son sens. Ces fusions créent rarement de la valeur. Je recommande généralement aux investisseurs de vendre les actions de la nouvelle société qui résulte d’une fusion de ce genre.

Du point de vue du grand public, il y a lieu de s’inquiéter : les bénéfices de ces fusions proviennent essentiellement du resserrement de l’offre sur le marché, qui se traduit par des prix plus élevés. Les gains sur le plan de l’efficacité et les économies d’échelle escomptés se concrétisent rarement. Seuls les vendeurs et les intermédiaires ayant participé à l’opération sortent gagnants de telles fusions. La dérive du syste`me bancaire américain illustre les effets pervers des regroupements dans un secteur d’activité, motivés essentiellement par l’appât du gain.

Dans le contexte actuel de marché boursier haussier, un nouveau cycle de fusions s’amorce en Amérique du Nord. Les mariages d’éléphants, soit les fusions d’entreprises d’un même secteur et qui visent les mêmes marchés, sont rarement concluants au sein de nos économies. Les investisseurs risquent d’en payer le prix, et l’ensemble des Canadiens, de souffrir d’une diminution de la concurrence.


Marcel Côté est associé fondateur de SECOR Conseil à Montréal.