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De CA à vigneron : tout un changement de carrière! C’est pourtant le saut qu’ont fait trois d’entre eux. Voici leur histoire.
Par Paul McLaughlin
Photographe : Paul Orenstein
Mauro Scarsellone, copropriétaire du vignoble Ridgepoint Wines en Ontario, tient une bouteille de son nebbiolo primé, un vin rouge de première qualité produit avec des cépages du Piémont italien, berceau des célèbres barolos. «C’est un combat intérieur entre l’art et la comptabilité. Je pourrais vendre 700 bouteilles de ce cru et générer les rentrées de fonds dont nous avons grandement besoin. Mais les nebbiolos de mon cellier doivent mûrir plus longtemps. Le CA que je suis veut l’argent tout de suite, mais le vigneron en moi lui dit : “Mieux vaut attendre.”» Fils d’immigrants italiens ayant quitté la mère patrie dans leur jeunesse pour échapper aux durs labeurs de la terre, Mauro Scarsellone, né au Canada, a grandi dans l’idée que la viticulture faisait partie de sa vie. «Ma famille italienne a toujours eu une oliveraie et un petit vignoble», explique-t-il, tradition que ses grands-parents ont poursuivie au Canada. «Je les aidais chaque année à faire du vin, pour leur consommation personnelle.»

Mauro Scarsellone et sa femme Lucy à leurvignoble RidgePoint Wines, dans la région des vins à Niagara (Ontario).
Fortement encouragé par ses parents à embrasser une profession libérale, M. Scarsellone a obtenu le titre de CA en 1987 et s’est joint à PricewaterhouseCoopers à Toronto à titre de chef de mission adjoint, pour devenir ultérieurement chef de groupe. En 1995, en allant visiter un client de PWC dans la région de St. Catharines, à environ une heure au sud de Toronto, il a découvert la région viticole de l’escarpement du Niagara, une impressionnante crête de roches sédimentaires fossilifères qui s’étend sur quelque 725 kilomètres. «Je n’avais aucunement l’intention de me lancer dans la production du vin, dit-il. Cela peut paraître ridicule, mais un gène caché s’est activé en moi ce jour-là.» Peu de temps après, sa femme Lucy et lui, ainsi que sa sœur Anna Gattardo et son mari David, ont acheté un domaine de 20 acres perché sur l’escarpement et l’ont baptisé Ridgepoint, en référence à son emplacement (ridge signifie «crête»). Ses parents, pas enthousiastes pour un sou, leur ont demandé : «Nous avons quitté l’Italie pour échapper à l’agriculture. Mais qu’est-ce qui vous prend de vous aventurer là-dedans?»
Mauro Scarsellone a continué de travailler pendant sept ans pour PWC, pendant que ses associés et lui développaient lentement la nouvelle entreprise. Il a quitté la comptabilité en 2002 afin de consacrer toute son énergie au vignoble, qui a officiellement ouvert ses portes cette année-là. À l’instar des autres CA présentés ce mois-ci qui ont délaissé la profession pour entreprendre une carrière dans l’industrie du vin, notre Ontarien de 45 ans a trouvé une satisfaction personnelle immense dans son nouveau travail, sans oublier de nombreux défis. «La viticulture demande énormément de travail, dit-il, et nous luttons constamment contre des éléments qui échappent à notre contrôle, notamment les conditions météorologiques. Nous n’avons pas produit de nebbiolo en 2003 parce que la récolte a été détruite par le gel.»
L’équilibre des comptes constitue une préoccupation constante. Ni lui ni Anna, qui dirige le restaurant annexé au vignoble, ne se sont versé de salaire depuis l’ouverture de Ridgepoint il y a sept ans. «Nous avons tout réinvesti dans l’entreprise, déclare-t-il, en particulier dans le matériel de vinification, qui est très dispendieux.» Le fait d’être CA a beaucoup facilité son incursion dans ce secteur. «De nombreuses décisions d’affaires, comme l’établissement des prix et le choix entre la méthode du coût complet et la méthode des coûts variables, sont plus faciles à prendre grâce à mon expérience de CA.»
Son passé de comptable a également été mis à l’épreuve lorsqu’il a dû choisir entre des fûts en chêne français, coûtant environ 1 000 $ le tonneau, ou en chêne américain, à la moitié du prix. «Le chêne français permet d’obtenir un goût quelque peu meilleur, plus fin. Il produit un meilleur vin, admet-il. Mais si j’avais opté pour des fûts en chêne français, je n’aurais pas pu vendre les bouteilles à un prix que les gens acceptent de payer. Quelques consommateurs peuvent sans doute savoir dans quel type de chêne le vin a vieilli, mais je crois qu’ils ne sont pas assez nombreux pour justifier un prix plus élevé.» Son vignoble a remporté de nombreuses récompenses ces dernières années, qu’il attribue à sa détermination à utiliser des cépages européens plutôt que des variétés Niagara et Concord dont il avait hérité à l’achat du vignoble. «Quand j’étais jeune, mon grand-père affirmait que le Niagara et le Concord étaient les pires cépages pour faire du vin, se souvient-il. Il les avait essayés et trouvait que le vin qui en résultait avait un goût affreux.»
Lorsque Mauro Scarsellone a appris à son père que Ridgepoint cultiverait des cépages européens, ce dernier a prédit qu’ils ne pousseraient jamais dans le sud de l’Ontario. Cependant, Ridgepoint a l’avantage ou l’inconvénient (selon le point de vue) de se trouver sur un sol argileux, plutôt que sur les sols sablonneux qui prédominent dans les propriétés avoisinantes. «On dit dans les vieux pays que plus le sol est difficile, meilleur sera le vin. Il est plus difficile de faire pousser des vignes dans l’argile parce que c’est un sol lourd. Par contre, les vignes fournissent plus d’efforts pour mûrir, ce qui avantage le raisin. C’est comme un athlète : plus il s’entraîne, meilleure est sa performance.»
Ridgepoint affiche une bonne performance, mais n’est pas encore très rentable. Lorsque Mauro Scarsellone évalue le rendement d’un vignoble, en comparaison du revenu stable qu’il gagnait comme chef de groupe, il s’amuse à évoquer un dicton courant chez les vignerons : «Pour faire fortune avec le vin, il faut avoir déjà de la fortune.»
Mauro Scarsellone survit grâce au revenu stable de sa femme, une CA qui est directrice dans le groupe des finances chez Cisco Systems Canada. «Heureusement qu’elle est là, s’exclame-t-il. Il faut que quelqu’un dans la famille ait un revenu stable!»
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Gary Reynolds est |
Les Scarsellone ne sont pas le seul couple de CA qui a combiné ses ressources pour tenter sa chance dans l’industrie viticole du Canada. Gary Reynolds, 54 ans, a obtenu le titre de CA en 1993, à 38 ans, après avoir tâté diverses carrières, où il a pu notamment acquérir de l’expérience en commerce de détail. Pendant la majeure partie des dix années qui ont suivi, il a mis à contribution son expertise en comptabilité pour aider à redresser le secteur de la formation continue à la commission scolaire publique d’Edmonton, qui éprouvait des difficultés financières. Pendant ce temps, sa femme, Tracey Ball, FCA, se taillait une place à la Canadian Western Bank à Edmonton, où elle est devenue vice-présidente directrice et chef des finances.
Le couple partageait depuis toujours l’amour du vin, et faisait partie d’un club de dégustation à Vancouver, où ils habitaient avant de s’installer à Edmonton, en 1988. Pendant le congé de la fête de la Reine de 2001, ils se sont mis à la recherche d’une petite propriété pour passer l’été dans la vallée de l’Okanagan, en Colombie-Britannique, assez vaste pour y avoir un petit vignoble personnel. À la blague, leurs compagnons, Drew et Barbara MacIntyre, leur ont suggéré de s’arrêter à Lake Breeze Vineyards, un vignoble alors en vente. Situé sur le Naramata Bench dans le centre-sud de la vallée, en bordure du lac Okanagan, le vignoble de 17 acres, baigné de soleil cette journée-là, les a envoûtés tous les quatre.
Cette même fin de semaine, ils décidaient d’acquérir l’entreprise, que Gary devait exploiter (sa femme a conservé son emploi à Edmonton, et se rend dans l’Okanagan le plus souvent possible. Barbara MacIntyre, CA, travaille au foyer, alors que Drew est vice-président du conseil, Services de placement, Valeurs mobilières TD à Calgary). Le site Web du vignoble indique que les propriétaires de Lake Breeze viennent du monde de la finance et sont banquiers ou CA.
Lake Breeze Vineyards était en exploitation depuis 1996, mais n’avait pas un bon rendement. Il faut dire que le propriétaire précédent était très peu désireux de se lancer dans la vente au détail, une portion normalement importante du revenu de beaucoup de petits vignobles. Par ailleurs, il misait massivement sur le vin blanc, que les clients ont tendance à acheter en petite quantité, contrairement au rouge, qui se vend plus souvent à la caisse. Gary Reynolds était convaincu de pouvoir remédier à la situation.
«Grâce à mon expérience en PME, en commerce de détail et en comptabilité, j’estimais pouvoir combler les manques, raconte-t-il. La seule chose que je ne savais pas faire, c’était le vin, mais je connaissais un excellent vinificateur qui pouvait se charger de cette tâche.» Si les quatre propriétaires du vignoble possèdent une vaste expérience financière, M. Reynolds admet néanmoins qu’au-delà des calculs, «bien des surprises nous attendaient relativement aux flux de trésorerie et aux injections de capitaux nécessaires. Nous avons découvert qu’il s’agissait d’une activité différente comportant beaucoup de problèmes particuliers au chapitre des échéanciers et de la trésorerie. Prenons par exemple les plants de vigne qu’il faut acheter en grandes quantités, et qu’on ne rentabilise pas avant au moins six mois, voire 24 mois dans bien des cas.»
Les premières années, la situation de Lake Breeze était très précaire, se souvient Gary Reynolds, et les six premières années ont été très rudes. D’essais en essais, toutefois, et au terme d’une étude intensive, il a commencé à observer des résultats positifs. «Le fait d’être CA a bien facilité les choses, parce qu’on doit être très organisé, savoir planifier et établir des stratégies, des compétences justement nécessaires en viticulture. De plus, ma connaissance de la fiscalité et de la comptabilité a fait une grande différence.» Sous la gouverne de Gary Reynolds, Lake Breeze a remportéde nombreux prix pour ses rouges et surtout ses blancs. En 2006, le Calgary Herald écrivait : «Lake Breeze acquiert lentement, mais sûrement, la réputation d’un producteur hors pair de vin blanc de la vallée de l’Okanagan.»
C’est en 2008 que Lake Breeze, qui produit à présent environ 9 000 caisses au total chaque année, a connu son année charnière lorsqu’il a été nommé l’un des 20 meilleurs vignobles par le prestigieux magazine Wine Access dans le cadre de son concours Canadian Wine Awards. «Nous sommes un petit vignoble, mais nous avons mis l’accent sur la qualité et la valeur, et nous commençons à en retirer les bénéfices.»

Bob Ferguson fait un test de dégustation. Avec son beau-frère, il produit du vin à la Kettle Valley Winery dans la vallée de l’Okanagan (Colombie-Britannique).
Environ deux kilomètres au nord de Lake Breeze, un autre comptable est à la tête d’un petit vignoble. Il s’agit de Bob Ferguson, 59 ans, qui a obtenu son titre de CA en 1979. Lorsqu’il travaillait chez Dyke & Howard à Vancouver (devenu D&H Group LLP), il a rencontré Tim Watts, un géologue, et ils ont commencé à fréquenter deux sœurs en 1980. En plus de l’amour pour ces sœurs, qu’ils ont finalement épousées, les deux hommes partageaient aussi une passion pour le vin, qu’ils ont commencé à produire ensemble. En 1986, les deux beaux-frères ont acheté une terre sur le Naramata Bench et y ont planté quelques vignes. En 1990, ils avaient acquis deux autres terrains.
Deux ans plus tard, Bob Ferguson a quitté la comptabilité afin de commencer une production commerciale de vin avec Tim Watts. En 1996, ils ont ouvert leur vignoble, nommé d’après le chemin de fer de Kettle Valley qui avait desservi la région de 1915 à 1989.En transformant leur passe-temps en activité commerciale, les associés ont pris conscience que c’était une entreprise capitalistique exigeant un travail acharné. «Tim est géologue, alors il comprend les sciences de la terre et le sol, précise Bob Ferguson, tandis que je possédais l’expérience du CA pour nous rappeler que nous n’aurions jamais dû nous lancer là-dedans», plaisante-t-il.
Si Lake Breeze a davantage misé sur ses vins blancs, le vignoble Kettle Valley, lui, a fait sa marque pour ses rouges, comme le pinot noir, le merlot et le cabernet sauvignon. Désigné vignoble de l’année 2009 de la Colombie-Britannique par Wine Press Northwest, Kettle Valley produit la plupart de ses vins en quantités extrêmement réduites, remplissant souvent un seul fût par vigne, pour obtenir uniquement 25 caisses de cabernet sauvignon, par exemple. «Pratiquement tout ce que nous produisons est fait en petits lots», a raconté Bob Ferguson à Wine Press. «Nous séparons chaque vigne et chaque cépage tout au long du processus, et nous tentons de produire des vins de cépage. C’est très agréable de travailler de cette façon.» Selon la publication, «il n’est jamais difficile de vendre le vin, étant donné que le vignoble est presque vénéré en Colombie-Britannique et ailleurs. La grande majorité des vins sont vendus aux restaurants, principalement à Vancouver, Whistler, Tofino ainsi qu’à Victoria».
Le succès de Lake Breeze, Kettle Valley et de nombreux autres vignobles de la vallée de l’Okanagan doit beaucoup au climat (c’est l’un des endroits les plus chauds du Canada) et au sol de la région. On y compte en moyenne 2 000 heures d’ensoleillement par année, ce qui, conjugué à des températures modérées et à des brises fraîches, en fait l’endroit idéal pour la culture de la vigne. Les collines bénéficient de divers types de sol qu’un vigneron expérimenté, surtout un géologue comme Tim Watts, peut exploiter pour produire de nombreux vins différents, 29 dans le cas de Kettle Valley. Ces avantages naturels ont également fait monter en flèche le prix des terrains. «À nos débuts, l’acre se vendait autour de 10 000 $, dit Bob Ferguson. Maintenant il se chiffre probablement entre 200 000 $ et 250 000 $.»
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Michael Botner est un passionné du vin. Chroniqueur pigiste en matière de vins, il a également enseigné la sommellerie au collège Algonquin d’Ottawa. |
Alors que messieurs Scarsellone, Reynolds et Ferguson ont tous mis à contribution leur expérience de CA pour faire prospérer leurs vignobles, le chroniqueur de vin Michael Botner a trouvé dans le vin une passion que sa profession ne lui avait pas procurée. M. Botner a obtenu le titre de CA en 1972 et a consacré la majeure partie de sa carrière au ministère des Travaux publics et des Services gouvernementaux du Canada, à Ottawa, jusqu’à ce qu’il prenne une retraite anticipée en 2003 et déménage en Colombie-Britannique. «Je pense que certains aspects du travail quotidien d’un CA ne me convenaient pas vraiment», avoue-t-il.
Michael Botner, 64 ans, a quand même baptisé Accounting for taste son gîte touristique, qu’il exploite avec sa femme Rosemary à Kelowna, en Colombie-Britannique.
Cet établissement de trois chambres est lui aussi situé dans la vallée de l’Okanagan, et lui aussi a vue sur le lac. En plus de cette exploitation saisonnière, M. Botner offre des tours guidés de la région viticole, surnommée la «Napa du Nord», qui compte plus de 90 vignobles, dont au moins une douzaine à Kelowna. Autodidacte en œnologie, Michael Botner a commencé à rédiger des articles sur sa passion en 1979 pour le défunt magazine Ottawa Review. Il s’en est suivi une carrière florissante de chroniqueur pigiste au cours de laquelle, entre autres, il a fondé le programme de sommelier au collège Algonquin d’Ottawa, où il a également enseigné. Il a de plus organisé et présidé l’événement Cellars of the World, un concours international de vin dans la capitale nationale, pendant 20 ans.
Bien que Michael Botner n’établisse pas de lien direct entre sa formation de CA et ses réalisations dans le domaine du vin, il croit qu’elle lui a permis de mieux écrire. «J’ai beaucoup appris lorsque j’étais CA, y compris à voir les détails, explique-t-il, ce qui s’avère très utile pour composer un texte.»
Michael Botner prévoit rédiger un ouvrage sur les vignobles de l’Okanagan. Son livre comportera sûrement un chapitre sur le climat local, qui semble idéal pour la viticulture. Le sud ontarien, où est installé Mauro Scarsellone, n’a pas autant de chance. Si ce n’était de l’escarpement du Niagara, l’industrie viticole n’aurait pas pu s’implanter. «L’escarpement tient lieu de barrière qui permet la recirculation des vents chauds en provenance du lac [Ontario], explique-t-il. Il agit comme un four à convection.» Comme son vignoble est situé sur la crête, il profite d’un climat plus tempéré que certains de ses proches voisins. «Un kilomètre plus au sud, il est impossible de faire pousser les vignes que nous avons ici», mentionne-t-il, en parlant des cépages européens qu’il privilégie. «Si on m’avait dit cela quand j’ai commencé, j’aurais cru qu’on me faisait marcher.»
Il n’en reste pas moins qu’il est constamment en lutte contre les éléments, et qu’il a dû installer une éolienne antigel de 30 pieds activée par un moteur V10. «Lors des nuits très froides, elle fait circuler l’air et couvre ainsi une superficie d’environ dix acres, explique-t-il. Ici, nous prenons les températures aussi souvent qu’une femme qui tente de devenir enceinte.»
Comme tous les CA qui se font vignerons, Scarsellone est forcé de consacrer une énergie et un temps précieux à se démener contre la bureaucratie gouvernementale, qui contrôle la vente et la distribution des boissons alcoolisées. «Dire que je pensais que le Manuel était difficile à suivre, déplore-t-il. Ce n’est rien à comparer aux règles qui régissent ce secteur.» À titre d’exemple, il mentionne qu’il lui a fallu trois ans et des milliers de dollars en honoraires juridiques pour avoir l’autorisation d’ouvrir un restaurant dans son vignoble et de servir du vin.
Les bouteilles des petits vignobles comme Ridgepoint ont peine à accéder au principal marché de la province, les magasins exploités par la Régie des alcools de l’Ontario, la LCBO. «La LCBO ne peut pas faire autant de profits avec les vins ontariens qu’avec les importations», explique Konrad Ejbich, œnologue et auteur de l’ouvrage A Pocket Guide to Ontario Wines, Wineries, Vineyards & Vines, qui a qualifié le nebbiolo de Ridgepoint de «vin admirable» dans son guide. «La LCBO ne s’occupe que de profit et de philosophie d’entreprise, dit-il, tandis qu’en Colombie-Britannique, la régie des alcools appuie son industrie.»
Mauro Scarsellone cite en exemple le récent engouement des Ontariens pour le Fuzion pour illustrer ce à quoi ses confrères et lui doivent se mesurer. Produit en Argentine, ce mélange shiraz-malbec se vend 7,45 $ la bouteille. Les stocks se sont volatilisés. «Le fournisseur récupère généralement environ 40 % par bouteille, explique-t-il. Même si nous vendions l’une de nos bouteilles à 10 $ pour lui faire concurrence (ses vins se détaillent habituellement entre 15 $ et 20 $), nous ne pourrions pas payer la bouteille, le bouchon et l’emballage pour 4 $. Comment est-ce possible pour le Fuzion? Parce que le producteur est subventionné par le gouvernement [argentin]. C’est la seule réponse possible.»
Mauro Scarsellone et ses confrères artisans vignerons de l’Ontario se butent également à l’indifférence de nombreux restaurateurs. «En Colombie-Britannique, les restaurants proposent des vins locaux», dit Konrad Ejbich, tandis qu’en Ontario ce serait plutôt une exception. Gary Reynolds concède que les amateurs de vin de sa province montrent leur appui aux saveurs locales : «Depuis trois à cinq ans, il est difficile de trouver un bon restaurant en Colombie-Britannique qui n’a pas de vins locaux à sa carte. Beaucoup ne servent d’ailleurs que des vins britanno-colombiens.» Bob Ferguson attribue ce phénomène à l’influence de la population. «Les habitants de la Colombie-Britannique ont soutenu l’industrie viticole plus que les restaurants, raconte-t-il. C’est ce qui a poussé les restaurants à se joindre au mouvement.»
Malgré le travail ardu, les profits modestes et les frustrations bureaucratiques — «je dis souvent qu’il y a plus de politique dans l’industrie du vin qu’en politique», plaisante Bob Ferguson —, tous les CA qui ont embrassé cette carrière y trouvent une passion qui les comble profondément.
Gary Reynolds encourage ceux qui ont une passion secrète. «Si vous avez l’étoffe qu’il faut pour devenir CA, vous pouvez réussir tout ce qui vous intéresse. Nous avons trop souvent tendance à nous cantonner dans notre zone de confort. Je conseille donc aux gens d’aller au bout de leur passion.» Bob Ferguson affirme que c’est sa formation de CA qui lui a permis de tenter sa chance avec Kettle Valley. Il estime également que le risque n’était pas si élevé. «La pire conséquence aurait été de rater mon coup et de devoir retourner travailler comme CA. Il n’y avait donc pas vraiment d’inconvénient. Je n’ai que remplacé une chose que j’aimais par une autre chose que j’aimais.»
Paul McLaughlin est un rédacteur établi à Toronto