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      septembre 2006
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Une économie de pétrodollars

Par Marcel Côté

En juin 2006, au moment d’écrire ces lignes, le dollar canadien valait environ 91 ¢ US et poursuivait sa montée incessante depuis 2003. Après avoir stagné pendant plusieurs années sous les 70 ¢, il s’est mis à grimper en 2003 pour franchir le cap des 80 ¢ à l’automne 2005.

Est-il possible de demeurer indifférent à la valeur du dollar canadien? Non, parce que le taux de change est un facteur clé de compétitivité du secteur manufacturier et qu’environ 40 % de notre PIB est exporté, dont 80 % aux États-Unis.

La valeur d’une monnaie s’établit par le jeu de l’offre et de la demande sur le marché des changes. Les exportations sont le principal déterminant en matière de demande, les acheteurs devant se procurer des dollars canadiens pour conclure leurs transactions. L’inverse vaut pour les importations. Comme les investisseurs étrangers achètent aussi des dollars canadiens, les investissements canadiens à l’étranger, qui exigent la vente de dollars canadiens, ont depuis quelques années dépassé les investissements étrangers au Canada, car les Canadiens sont des épargnants nets. Le tou­risme, le paiement de dividendes et d’intérêts et le commerce de services viennent compléter l’offre et la demande, tout en étant moins importants.

Contrairement à ce que l’on croit, la Banque du Canada a eu peu d’impact sur le taux de change, sa politique de taux d’intérêt à court terme étant plus ou moins alignée sur celle de la banque centrale américaine. En fait, la hausse de nos exportations de pétrole et de gaz naturel vers les États-Unis constitue le principal facteur qui influe sur la valeur du dollar canadien. De 22 milliards $ en 1999, ces exportations ont totalisé quelque 67 milliards en 2005. En pourcentage de nos exportations, elles ont plus que doublé, passant de 6 % en 1999 à près de 14 % en 2005.

Grâce à la valorisation des sables bitumineux de l’Alberta, le Canada est devenu en peu de temps l’un des principaux pays pétroliers, se classant second pour les réserves, après le Moyen-Orient. Deux facteurs expliquent l’émergence du Canada dans ce secteur. 1) Le prix du pétrole a grandement augmenté au cours des cinq dernières années (de 15 $ US le baril à plus de 70 $ US). Contrairement aux hausses antérieures, temporaires et liées aux guerres au Moyen-Orient, la hausse actuelle résulte de l’augmentation structurelle de la demande, due à la croissance économique en Asie et à l’épuisement des réserves. 2) D’importants progrès ont été réalisés pour abaisser les coûts d’extraction, ce qui a rentabilisé des réserves qui ne pouvaient l’être il y a 10 ans.

Tant que le prix du pétrole demeurera élevé, le Canada sera un important pays pétrolier et notre taux de change sera maintenu par nos exportations vers les États-Unis, dont nous sommes le principal fournisseur et, avec l’état actuel du monde, la source de choix.

La valeur relative du pouvoir d’achat d’une monnaie (parité du pouvoir d’achat [PPA]) est de plus en plus utilisée ­comme étalon de me­sure. Depuis une quinzaine d’années, la PPA du dollar canadien se situe autour de 80 à 85 ¢ US, c’est-à-dire que 1 dollar CA achète au Canada ce que 80 à 85 ¢ US peuvent acheter aux États-Unis.

La PPA permet d’établir si une monnaie est surévaluée ou sous-évaluée. Depuis 2004, le dollar canadien est surévalué, car il s’échange au-dessus de sa PPA. Les conséquences sont significatives pour le secteur manufacturier. Non seulement est-il plus difficile pour celui-ci d’exporter à l’étranger, à cause du prix élevé du dollar canadien, mais les importations américaines au Canada coûtent moins cher. À moyen terme, une surévaluation continue d’une monnaie peut affaiblir substantiellement le secteur manufacturier d’un pays dont l’économie évolue vers une société de rentiers. Les économistes appellent cela la «maladie hollandaise», un mal qui n’épargne que les plus forts.

La plupart des pays grands producteurs de pétrole n’ont jamais pu développer leur secteur manufacturier. Seule la Norvège, grâce à une politique intelligente, a réussi à maintenir la vigueur de son secteur manufacturier et à soutenir l’économie des régions qui en dépendent. Tout ­comme au Canada, l’inflation a été maintenue à 2 % mais, aujourd’hui, le Norvégien moyen a un niveau de vie bien supérieur à celui du Canadien moyen.

Si rien n’est fait pour contrer les effets de la surévaluation du huard, tout le centre et l’est du pays verront leur économie s’étioler et le chômage entraînera un exode vers les régions pétrolifères. À ma connaissance, peu de pays se sont béatement laissés attaquer par la maladie hollandaise (sauf la Grande-Bretagne, de 1900 à 1950, avec des résultats désastreux).

Un débat doit être lancé à ce sujet. Malheureu­sement, la Banque du Canada se cantonne aveuglément dans un combat contre l’inflation adapté aux années 1980 et non aux réalités du XXIe siècle. Les provinces et Ottawa doivent donc réagir, ce qui exigera des choix difficiles mais essentiels, dont je parlerai le mois prochain.


Marcel Côté est associé de Secor Inc. à Montréal.

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