|
Le poids des résultats par régions
Par Ole-Kristian Hope
Les entreprises qui continuent de dévoiler leurs informations par secteur géographique augmentent la valeur
de leurs résultats étrangers
Récemment, l’International Accounting
Standards Board (IASB) a adopté, presque intégralement, la norme nord-américaine sur les informations
sectorielles (SFAS 131 / chapitre 1701 du Manuel de l’ICCA), qui a donné lieu à l’IFRS 8,
Operating Segments. Toutefois, cette norme a fait l’objet d’une vive résistance, tout
particulièrement en Europe.
Par exemple, en novembre 2007,
l’Union européenne a temporairement suspendu son appui à l’IFRS 8. Elle était préoccupée notamment par
la possibilité que la nouvelle norme réduise le niveau des informations sur les activités internationales des
entreprises, particulièrement par l’absence d’obligation de communiquer les chiffres du résultat pour chacun
des secteurs géographiques présentés. Même si l’Union européenne est par la suite revenue sur sa décision, ce
geste plutôt radical met en lumière l’importance apparente des informations sectorielles géographiques, de
même que le rôle joué par les normes comptables en ce qui concerne l’information des investisseurs et des
autres utilisateurs des états financiers.


Informations sectorielles géographiques
En général, les informations
financières sont potentiellement utiles, tant sur le plan de la surveillance (soit le rôle de
l’information comptable en matière de gouvernance ou encore de gérance) que de celui de l’évaluation
(c’est-à-dire le rôle de l’information comptable pour la prise de décisions).
Les perspectives de risque ainsi que de
croissance varient considérablement dans le monde, créant une demande d’information relative aux activités
internationales des entreprises. Cette demande est d’autant plus forte que les résultats de recherches
montrent que les investisseurs trouvent plus difficile d’évaluer les activités des entreprises à l’étranger
que leurs activités intérieures. Parmi les raisons possibles de la complexité accrue des activités
internationales, on relève les suivantes : différences de culture, des possibilités de croissance, de la
concurrence, de la réglementation gouvernementale, des relations de travail, des lois fiscales, des pratiques
commerciales et des conditions de marché entre les pays ainsi que les informations généralement moins
abondantes sur les activités à l’étranger par rapport aux activités intérieures.
Par ailleurs, étant donné la proportion
croissante des activités des sociétés américaines et canadiennes à l’étranger, l’information sur ces
activités devient de plus en plus importante. Les bénéfices des sociétés américaines obtenus à l’étranger ont
ainsi totalisé 315 milliards de dollars américains en 2004, soit une augmentation de 78 % par
rapport aux dix années précédentes. En outre, la croissance de ces bénéfices a largement dépassé celle des
bénéfices intérieurs. Les activités des entreprises canadiennes à l’étranger sont également
importantes : la moyenne de leur bénéfice avant impôt de source étrangère, en pourcentage du bénéfice
total avant impôt de 1990 à 2006, s’est élevée à 38 %.
Normes actuelles sur les informations sectorielles
Le Financial Accounting Standards Board
(FASB) des États-Unis et le Conseil des normes comptables (CNC) du Canada ont conjointement élaboré la norme
actuelle sur les informations sectorielles. Contrairement à ce qui était le cas selon les règles antérieures
en la matière, les entreprises sont maintenant tenues de faire état de leurs secteurs d’exploitation sur la
base de l’organisation interne de la société. De façon générale, les résultats des recherches antérieures
indiquent que l’application du SFAS 131 a donné lieu à des améliorations notables du cadre général
d’information des sociétés américaines. Le SFAS 131 a restreint le regroupement des secteurs et accru la
communication d’informations au sujet des secteurs d’exploitation. Selon les recherches existantes, ces
améliorations permettent une plus grande précision dans les prévisions des analystes et la communication au
marché d’une plus grande quantité d'informations sur les résultats futurs. Toutefois, ces recherches portent
principalement sur les informations afférentes aux secteurs d'activité.
Même s’il devient de plus en plus
important de comprendre l’information relative aux activités des entreprises à l’étranger, peu de recherches
ont été effectuées sur le caractère informatif des données sectorielles géographiques. Selon le
SFAS 131, les entreprises optant pour une définition de leurs secteurs d’exploitation sur une base autre
que géographique, par exemple les biens et services, ne sont plus tenues de communiquer le résultat des
régions géographiques, comme le bénéfice net au Mexique ou en Asie de l’Est.
Plus précisément, la communication du
bénéfice net sur une base géographique est facultative lorsque les secteurs d’exploitation sont définis sur
une base autre que géographique, et la plupart des entreprises choisissent de ne pas fournir d’informations à
cet égard. Ces entreprises doivent, par ailleurs, continuer à indiquer le chiffre d’affaires et les
immobilisations corporelles pour chacun des secteurs géographiques présentés.
Afin de mieux comprendre la situation,
examinons le cas de la société Diamond Offshore Drilling Inc. établie au Texas. Pour la période de
1997 à 1998, cette entreprise de forage en eau profonde a déclaré une croissance des ventes
intérieures de 14 % et des ventes à l’étranger de près de 50 %. À la fin de 1998, les ventes à
l’étranger comptaient pour 43 % des activités totales de la société. Quel a été l’effet de l’application
du SFAS 131 en 1998 sur les informations sectorielles géographiques de la société?
En 1997, Diamond Offshore avait
communiqué le chiffre d’affaires et le résultat net de trois secteurs géographiques
étrangers :Europe/Afrique, Australie/Asie du Sud-Est et Amérique du Sud/autres. Le chiffre d’affaires
pour chacun des secteurs était respectivement de 201,9 millions $ US, 94 millions $ US et
50,8 millions $ US, et le résultat d’exploitation de 38,2 millions $ US, (3,8
millions $ US) et 18,4 millions $ US.
On peut observer la différence de la
marge bénéficiaire entre les trois secteurs : 0,19 par rapport à (0,04) par rapport à 0,36. En 1998 (après
l’adoption du SFAS 131), la société a cessé de fournir les résultats des régions géographiques, mais a
continué de communiquer de l’information sur le chiffre d’affaires pour ces régions : soit
292,6 millions $ US, 139,1 millions $ US et 84,5 millions $ US
respectivement. La décision d’étendre ses activités dans le secteur Australie/Asie du Sud-Est a-t-elle été
bonne ou l’expansion de ce secteur a-t-elle contribué à accroître les pertes d’exploitation, eu égard aux
activités globales? La société a-t-elle été en mesure de maintenir sa marge bénéficiaire élevée en Amérique
du Sud/autres?
Lorsque les analystes établissent leurs
prévisions de résultats, dans quelle mesure doivent-ils s’attendre à une croissance de la composante
«activités à l’étranger», eu égard au bénéfice total? Le fait de ne pas fournir d’informations sur les
résultats géographiques rend plus difficile une réponse à ces questions. Autrement dit, si les résultats des
secteurs géographiques sont utiles pour évaluer les gestes posés par la direction et la valeur de
l’entreprise, alors l’absence de ces informations pourrait avoir une incidence significative sur l’ensemble
des informations utilisées par les investisseurs pour évaluer l’entreprise.
La réduction des informations
obligatoires sur les secteurs géographiques a été vraisemblablement le fruit du processus politique de la
normalisation comptable, qui donne lieu à un certain nombre de compromis. Les normalisateurs se sont surtout
concentrés sur l’accroissement des informations sur les secteurs d’activité et sur la reconnaissance de
l’approche dite de la «sectorisation organisationnelle» aux fins de l’information sur les secteurs
d’exploitation.
Les membres du conseil du FASB et du
CNC ont fait savoir que leur décision de ne pas exiger la communication des résultats des secteurs
géographiques résultait d’une concession faite aux préparateurs d’informations qui soutenaient que
l’accroissement des informations sur les secteurs d’activité était trop lourd. Pour obtenir plus
d’informations sur les secteurs d’activité, les normalisateurs étaient prêts à faire des concessions sur
d’autres informations, comme les résultats des secteurs géographiques.
Éléments attestant le rôle des informations sur les résultats des secteurs géographiques en matière de
surveillance
La théorie de la délégation décrit le
conflit naturel existant entre les actionnaires et les gestionnaires. Le conflit est lié au fait que les
individus choisissent de poser des gestes pour maximiser leur propre utilité, ce qui laisse entendre que les
gestionnaires n’agissent pas toujours dans le meilleur intérêt des actionnaires. La surveillance est un moyen
de résoudre ce conflit et les informations financières communiquées par l’entreprise offrent bien sûr un
mécanisme de surveillance. Dans la mesure où les informations communiquées servent de mécanisme de
surveillance, les gestionnaires sont contraints d’agir dans le meilleur intérêt des actionnaires. Toutefois,
lorsque la qualité des informations diminue, l’hypothèse relative au coût de la délégation prévoit que les
gestionnaires sont susceptibles de prendre des décisions sous-optimales.
De telles décisions peuvent impliquer
un désir d’expansion, qui peut avoir pour effet de diminuer la performance opérationnelle et de réduire la
valeur de l’entreprise. En d’autres mots, à mesure que la capacité des actionnaires de surveiller les
gestionnaires diminue en raison de l’inadéquation des informations, les gestionnaires sont plus enclins à
élargir les activités d’exploitation, soit à édifier un empire, même si cela aboutit à une moins bonne
performance de l’entreprise.
Les gestionnaires peuvent agir ainsi
parce que les investisseurs sont moins en mesure d’établir un lien entre les décisions des gestionnaires et
la performance de l’entreprise lorsque la qualité des mécanismes de surveillance, comme les informations
financières communiquées, est réduite.
Dans une récente étude, Ole-Kristian
Hope et Wayne Thomas ont testé l’hypothèse du coût de la délégation dans le contexte des décisions des
entreprises quant à la communication des résultats des régions géographiques dans le rapport annuel, après
l’adoption du SFAS 131 .

Les entreprises composant leur échantillon ont des activités importantes à l’étranger, leur chiffre
d’affaires à cet égard avoisinant en moyenne 37 % du chiffre d’affaires total depuis l’adoption du
SFAS 131. Alors que toutes les entreprises étaient tenues de communiquer les résultats de leurs secteurs
géographiques en vertu du SFAS 14, 74 % d’entre elles ont cessé de fournir cette information à la suite
de l’adoption du SFAS 131.
Les résultats de la recherche concordent avec la théorie et le rôle de surveillance des informations
géographiques. Plus particulièrement, après prise en compte des facteurs liés à la présence d’autres
mécanismes de gouvernance, à l’environnement d’information et à la performance de l’entreprise, Hope et
Thomas montrent que la non-communication des résultats géographiques est associée à une augmentation
significative de la croissance des ventes et des immobilisations à l’étranger, et à une diminution
significative des marges bénéficiaires à l’étranger et du rendement total des actifs.
Autrement dit, comme la capacité des actionnaires de surveiller les gestionnaires diminue en raison de la
non-communication des résultats géographiques, ces derniers sont plus enclins à élargir leurs activités
internationales, c’est-à-dire à construire un empire, même si cela conduit à une moins bonne performance de
l’entreprise. Ils constatent également que dans l’ensemble, depuis l’adoption du SFAS 131, la valeur des
entreprises et les rendements excédentaires des actions sont inférieurs dans le cas d’absence d’information.
Cette observation concorde avec le fait que les investisseurs voient que les décisions des gestionnaires ne
communiquant pas ces informations réduisent la valeur de l’entreprise. Il s’agit de résultats robustes pour
un grand nombre d’analyses de sensibilité.
Éléments attestant le rôle des informations sectorielles géographiques en matière
d’évaluation
Dans une étude distincte mais connexe, Hope, Kang, Thomas et Vasvari se demandent si la valeur attribuée
par le marché aux résultats obtenus à l’étranger, soit le ratio cours/bénéfice pour ces résultats, est
fonction des informations sectorielles géographiques communiquées par l’entreprise.
Selon les exigences de la SEC (210.4-08(h)), toutes les entreprises américaines sont obligées de
communiquer séparément le résultat total intérieur et le résultat total à l’étranger. Le SFAS 131 a
apporté deux changements importants à la communication des informations géographiques. Premièrement, afin de
permettre la communication d’informations sectorielles plus nombreuses, cette norme encourage les entreprises
à fournir des informations géographiques par pays pour les pays importants.
Avant son entrée en vigueur, la plupart des entreprises sectorisaient leurs activités étrangères sur la
base d’un certain nombre de grandes régions, comme l’Europe de l’Ouest, ou de continents comme l’Asie.
Le SFAS 131 peut ainsi donner lieu à une plus grande sectorisation, soit à des informations de
qualité supérieure, pour les entreprises qui font état d’activités importantes dans des pays en particulier,
ou à une sectorisation moins poussée pour les entreprises pour qui les pays pris individuellement ne sont pas
importants. Deuxièmement, comme il en a été question antérieurement, le SFAS 131 permet aux entreprises
de ne plus fournir d’informations sur les résultats des secteurs secondaires.
Dans la mesure où les changements relatifs aux informations géographiques découlant du SFAS 131
augmentent ou diminuent la capacité des investisseurs d’évaluer les activités à l’étranger, on peut
s’attendre à ce que la valeur attribuée aux résultats étrangers augmente ou diminue. Des recherches
théoriques et empiriques antérieures attestent que la communication d’informations de qualité supérieure
aboutit à un multiplicateur plus élevé des résultats .
Dans la logique de ces recherches, Hope et al. relèvent des preuves solides de l’existence d’un lien entre
les pratiques concernant les informations sectorielles géographiques et la valeur attribuée aux résultats
étrangers.
Cette valeur est plus grande dans le cas des entreprises qui présentent un plus grand nombre de secteurs
géographiques ou qui continuent de communiquer les résultats géographiques que dans le cas de celles qui ne
procèdent pas ainsi. Les résultats indiquent que les informations sectorielles géographiques de qualité
supérieure permettent aux investisseurs de mieux lier la performance présentée aux activités étrangères
sous-jacentes.
Selon une recherche récente, les informations sectorielles géographiques atténuent l’inexactitude des
évaluations fondées sur les résultats étrangers dont les recherches antérieures font état. Enfin, dans une
autre étude récente, on examine le volume des transactions avant et après la date de l’annonce des résultats
trimestriels, pour les entreprises qui communiquent leurs résultats géographiques et celles qui ne le font
pas. La non-communication des bénéfices géographiques diminuant la quantité d’informations publiques
disponibles avant l’annonce des résultats, les investisseurs disposent de moins d’informations pour
interpréter les résultats annoncés.
Ainsi, les entreprises qui cessent de communiquer les résultats géographiques à la suite du changement des
règles connaissent une baisse significative du volume de transactions autour de l’annonce des résultats
trimestriels subséquents. Ces études montrent les incidences significatives sur l’évaluation des variations
des informations géographiques communiquées.
La non-communication des résultats géographiques peut entraîner, pour les investisseurs, une perte
d’informations importantes susceptibles d’être utilisées pour la surveillance des gestes posés par les
gestionnaires et pour l’évaluation de l’entreprise. Même si les résultats des recherches mentionnées
ci-dessus proviennent d’échantillons d’entreprises américaines, ils devraient être dignes d’intérêt pour les
normalisateurs, les investisseurs et les gestionnaires canadiens et étrangers.
Notes (les documents de l’auteur sont également disponibles à partir du site SSRN.com)
- J. Callen, O.-K. Hope et D. Segal, «Domestic and foreign earnings, stock return variability, and the
impact of investor sophistication», Journal of Accounting Research, 43 (2005), p. 377
à 412.
- A. Duru et D.M. Reeb, «International diversification and analysts’ forecast accuracy and bias», The
Accounting Review, avril 2002, p. 415 à 433.
- D. Herrmann, O.-K. Hope et W.B. Thomas, «International diversification and forecast optimism: The effects
of Reg FD», Accounting Horizons, à paraître en 2008.
- P.G. Berger et R. Hann, «Segment profitability and the proprietary and agency costs of disclosure»,
The Accounting Review, 82 (2007), p. 869 à 906.
- C.A. Botosan et M. Stanford, «Manager’s motives to withhold segment disclosures and the effect of SFAS
No. 131 on analyst’ information environment», The Accounting Review, 80 (2005), p. 751 à
771.
- D. Herrmann et W. Thomas, «An analysis of segment disclosures under SFAS No. 131 and SFAS
No. 14», Accounting Horizons, vol. 14, n° 3 (2000), p. 287 à 302.
- D.L. Street, N.B. Nichols et S.J. Gray, «Segment disclosures under SFAS No. 131: Has business
segment reporting improved?», Accounting Horizons, vol. 14, n° 3 (2000), p. 259 à 285.
- M.C. Jensen, «Agency cost of free cash flow, corporate finance, and takeovers», American Economic
Review, 76 (1986), p. 323 à 329.
- M.C. Jensen et W.H. Meckling, «Theory of the firm: Managerial behavior, agency costs and ownership
structure», Journal of Financial Economics, 3 (1976), p. 305 à 360.
- O.-K. Hope et W.B. Thomas, «Managerial empire building and firm disclosure», Journal of Accounting
Research, à paraître en 2008.
- O.-K. Hope, T. Kang, W.B. Thomas et F. Vasvari, «The effects of SFAS 131 Geographic Segment Disclosures
by U.S. Multinational Companies on the valuation of foreign earnings», Journal of International Business
Studies, à paraître en 2008.
- C. Botosan, «Disclosure level and the cost of equity capital», The Accounting Review, vol. 72
(1997), p. 323 à 350.
- R. Holthausen et R. Verrecchia, «The effect of sequential information releases on the variance of price
changes in an intertemporal multi-asset market», Journal of Accounting Research, vol. 26, n° 1
(1988), p. 82 à 106.
- O. Kim, «Disagreements among shareholders over a firm’s disclosure policy», Journal of Finance,
vol. 48 (1993), p. 747 à 760.
- C. Leuz et R.E. Verrecchia, «The economic consequences of increased disclosure», Journal of
Accounting Research, vol. 38 (supplément 2000), p. 91 à 124.
- O.-K. Hope, T. Kang, W.B. Thomas et F. Vasvari, «Pricing and mispricing effects of SFAS 131», Journal
of Business Finance and Accounting, à paraître en 2008.
- O.-K. Hope, W.B Thomas et G. Winterbotham, «Geographic earnings disclosure and trading volume», document
de travail, Université de Toronto et Université d’Oklahoma, 2007.
Ole-Kristian Hope, Ph.D., CFA, CPA, CMA, est titulaire de la chaire en comptabilité Deloitte, et professeur
agrégé à la Rotman School of Management de l’Université de Toronto.
Christine Wiedman, Ph.D., FCA, est professeure agrégée à la School of Accounting and Finance de l’Université
de Waterloo, et dirige cette rubrique.
|
|
|