juin 2008 — ÉDITION IMPRIMÉE    
 
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Le poids des résultats par régions

Par Ole-Kristian Hope

Les entreprises qui continuent de dévoiler leurs informations par secteur géographique augmentent la valeur de leurs résultats étrangers

Récemment, l’International Accounting Standards Board (IASB) a adopté, presque intégralement, la norme nord-américaine sur les informations sectorielles (SFAS 131 / chapitre 1701 du Manuel de l’ICCA), qui a donné lieu à l’IFRS 8, Operating Segments. Toutefois, cette norme a fait l’objet d’une vive résistance, tout particulièrement en Europe.

Par exemple, en novembre 2007, l’Union européenne a temporairement suspendu son appui à l’IFRS 8. Elle était préoccupée notamment par la possibilité que la nouvelle norme réduise le niveau des informations sur les activités internationales des entreprises, particulièrement par l’absence d’obligation de communiquer les chiffres du résultat pour chacun des secteurs géographiques présentés. Même si l’Union européenne est par la suite revenue sur sa décision, ce geste plutôt radical met en lumière l’importance apparente des informations sectorielles géographiques, de même que le rôle joué par les normes comptables en ce qui concerne l’information des investisseurs et des autres utilisateurs des états financiers.

Informations sectorielles géographiques

En général, les informations financières sont potentiellement utiles, tant sur le plan de la surveillance (soit le rôle de l’information comptable en matière de gouvernance ou encore de gérance) que de celui de l’évaluation (c’est-à-dire le rôle de l’information comptable pour la prise de décisions).

Les perspectives de risque ainsi que de croissance varient considérablement dans le monde, créant une demande d’information relative aux activités internationales des entreprises. Cette demande est d’autant plus forte que les résultats de recherches montrent que les investisseurs trouvent plus difficile d’évaluer les activités des entreprises à l’étranger que leurs activités intérieures. Parmi les raisons possibles de la complexité accrue des activités internationales, on relève les suivantes : différences de culture, des possibilités de croissance, de la concurrence, de la réglementation gouvernementale, des relations de travail, des lois fiscales, des pratiques commerciales et des conditions de marché entre les pays ainsi que les informations généralement moins abondantes sur les activités à l’étranger par rapport aux activités intérieures.

Par ailleurs, étant donné la proportion croissante des activités des sociétés américaines et canadiennes à l’étranger, l’information sur ces activités devient de plus en plus importante. Les bénéfices des sociétés américaines obtenus à l’étranger ont ainsi totalisé 315 milliards de dollars américains en 2004, soit une augmentation de 78 % par rapport aux dix années précédentes. En outre, la croissance de ces bénéfices a largement dépassé celle des bénéfices intérieurs. Les activités des entreprises canadiennes à l’étranger sont également importantes : la moyenne de leur bénéfice avant impôt de source étrangère, en pourcentage du bénéfice total avant impôt de 1990 à 2006, s’est élevée à 38 %.

Normes actuelles sur les informations sectorielles

Le Financial Accounting Standards Board (FASB) des États-Unis et le Conseil des normes comptables (CNC) du Canada ont conjointement élaboré la norme actuelle sur les informations sectorielles. Contrairement à ce qui était le cas selon les règles antérieures en la matière, les entreprises sont maintenant tenues de faire état de leurs secteurs d’exploitation sur la base de l’organisation interne de la société. De façon générale, les résultats des recherches antérieures indiquent que l’application du SFAS 131 a donné lieu à des améliorations notables du cadre général d’information des sociétés américaines. Le SFAS 131 a restreint le regroupement des secteurs et accru la communication d’informations au sujet des secteurs d’exploitation. Selon les recherches existantes, ces améliorations permettent une plus grande précision dans les prévisions des analystes et la communication au marché d’une plus grande quantité d'informations sur les résultats futurs. Toutefois, ces recherches portent principalement sur les informations afférentes aux secteurs d'activité.

Même s’il devient de plus en plus important de comprendre l’information relative aux activités des entreprises à l’étranger, peu de recherches ont été effectuées sur le caractère informatif des données sectorielles géographiques. Selon le SFAS 131, les entreprises optant pour une définition de leurs secteurs d’exploitation sur une base autre que géographique, par exemple les biens et services, ne sont plus tenues de communiquer le résultat des régions géographiques, comme le bénéfice net au Mexique ou en Asie de l’Est.

Plus précisément, la communication du bénéfice net sur une base géographique est facultative lorsque les secteurs d’exploitation sont définis sur une base autre que géographique, et la plupart des entreprises choisissent de ne pas fournir d’informations à cet égard. Ces entreprises doivent, par ailleurs, continuer à indiquer le chiffre d’affaires et les immobilisations corporelles pour chacun des secteurs géographiques présentés.

Afin de mieux comprendre la situation, examinons le cas de la société Diamond Offshore Drilling Inc. établie au Texas. Pour la période de 1997 à 1998, cette entreprise de forage en eau profonde a déclaré une croissance des ventes intérieures de 14 % et des ventes à l’étranger de près de 50 %. À la fin de 1998, les ventes à l’étranger comptaient pour 43 % des activités totales de la société. Quel a été l’effet de l’application du SFAS 131 en 1998 sur les informations sectorielles géographiques de la société?

En 1997, Diamond Offshore avait communiqué le chiffre d’affaires et le résultat net de trois secteurs géographiques étrangers :Europe/Afrique, Australie/Asie du Sud-Est et Amérique du Sud/autres. Le chiffre d’affaires pour chacun des secteurs était respectivement de 201,9 millions $ US, 94 millions $ US et 50,8 millions $ US, et le résultat d’exploitation de 38,2 millions $ US, (3,8 millions $ US) et 18,4 millions $ US.

On peut observer la différence de la marge bénéficiaire entre les trois secteurs : 0,19 par rapport à (0,04) par rapport à 0,36. En 1998 (après l’adoption du SFAS 131), la société a cessé de fournir les résultats des régions géographiques, mais a continué de communiquer de l’information sur le chiffre d’affaires pour ces régions : soit 292,6 millions $ US, 139,1 millions $ US et 84,5 millions $ US respectivement. La décision d’étendre ses activités dans le secteur Australie/Asie du Sud-Est a-t-elle été bonne ou l’expansion de ce secteur a-t-elle contribué à accroître les pertes d’exploitation, eu égard aux activités globales? La société a-t-elle été en mesure de maintenir sa marge bénéficiaire élevée en Amérique du Sud/autres?

Lorsque les analystes établissent leurs prévisions de résultats, dans quelle mesure doivent-ils s’attendre à une croissance de la composante «activités à l’étranger», eu égard au bénéfice total? Le fait de ne pas fournir d’informations sur les résultats géographiques rend plus difficile une réponse à ces questions. Autrement dit, si les résultats des secteurs géographiques sont utiles pour évaluer les gestes posés par la direction et la valeur de l’entreprise, alors l’absence de ces informations pourrait avoir une incidence significative sur l’ensemble des informations utilisées par les investisseurs pour évaluer l’entreprise.

La réduction des informations obligatoires sur les secteurs géographiques a été vraisemblablement le fruit du processus politique de la normalisation comptable, qui donne lieu à un certain nombre de compromis. Les normalisateurs se sont surtout concentrés sur l’accroissement des informations sur les secteurs d’activité et sur la reconnaissance de l’approche dite de la «sectorisation organisationnelle» aux fins de l’information sur les secteurs d’exploitation.

Les membres du conseil du FASB et du CNC ont fait savoir que leur décision de ne pas exiger la communication des résultats des secteurs géographiques résultait d’une concession faite aux préparateurs d’informations qui soutenaient que l’accroissement des informations sur les secteurs d’activité était trop lourd. Pour obtenir plus d’informations sur les secteurs d’activité, les normalisateurs étaient prêts à faire des concessions sur d’autres informations, comme les résultats des secteurs géographiques.

Éléments attestant le rôle des informations sur les résultats des secteurs géographiques en matière de surveillance

La théorie de la délégation décrit le conflit naturel existant entre les actionnaires et les gestionnaires. Le conflit est lié au fait que les individus choisissent de poser des gestes pour maximiser leur propre utilité, ce qui laisse entendre que les gestionnaires n’agissent pas toujours dans le meilleur intérêt des actionnaires. La surveillance est un moyen de résoudre ce conflit et les informations financières communiquées par l’entreprise offrent bien sûr un mécanisme de surveillance. Dans la mesure où les informations communiquées servent de mécanisme de surveillance, les gestionnaires sont contraints d’agir dans le meilleur intérêt des actionnaires. Toutefois, lorsque la qualité des informations diminue, l’hypothèse relative au coût de la délégation prévoit que les gestionnaires sont susceptibles de prendre des décisions sous-optimales.

De telles décisions peuvent impliquer un désir d’expansion, qui peut avoir pour effet de diminuer la performance opérationnelle et de réduire la valeur de l’entreprise. En d’autres mots, à mesure que la capacité des actionnaires de surveiller les gestionnaires diminue en raison de l’inadéquation des informations, les gestionnaires sont plus enclins à élargir les activités d’exploitation, soit à édifier un empire, même si cela aboutit à une moins bonne performance de l’entreprise.

Les gestionnaires peuvent agir ainsi parce que les investisseurs sont moins en mesure d’établir un lien entre les décisions des gestionnaires et la performance de l’entreprise lorsque la qualité des mécanismes de surveillance, comme les informations financières communiquées, est réduite.

Dans une récente étude, Ole-Kristian Hope et Wayne Thomas ont testé l’hypothèse du coût de la délégation dans le contexte des décisions des entreprises quant à la communication des résultats des régions géographiques dans le rapport annuel, après l’adoption du SFAS 131 .

Les entreprises composant leur échantillon ont des activités importantes à l’étranger, leur chiffre d’affaires à cet égard avoisinant en moyenne 37 % du chiffre d’affaires total depuis l’adoption du SFAS 131. Alors que toutes les entreprises étaient tenues de communiquer les résultats de leurs secteurs géographiques en vertu du SFAS 14, 74 % d’entre elles ont cessé de fournir cette information à la suite de l’adoption du SFAS 131.

Les résultats de la recherche concordent avec la théorie et le rôle de surveillance des informations géographiques. Plus particulièrement, après prise en compte des facteurs liés à la présence d’autres mécanismes de gouvernance, à l’environnement d’information et à la performance de l’entreprise, Hope et Thomas montrent que la non-communication des résultats géographiques est associée à une augmentation significative de la croissance des ventes et des immobilisations à l’étranger, et à une diminution significative des marges bénéficiaires à l’étranger et du rendement total des actifs.

Autrement dit, comme la capacité des actionnaires de surveiller les gestionnaires diminue en raison de la non-communication des résultats géographiques, ces derniers sont plus enclins à élargir leurs activités internationales, c’est-à-dire à construire un empire, même si cela conduit à une moins bonne performance de l’entreprise. Ils constatent également que dans l’ensemble, depuis l’adoption du SFAS 131, la valeur des entreprises et les rendements excédentaires des actions sont inférieurs dans le cas d’absence d’information. Cette observation concorde avec le fait que les investisseurs voient que les décisions des gestionnaires ne communiquant pas ces informations réduisent la valeur de l’entreprise. Il s’agit de résultats robustes pour un grand nombre d’analyses de sensibilité.

Éléments attestant le rôle des informations sectorielles géographiques en matière d’évaluation

Dans une étude distincte mais connexe, Hope, Kang, Thomas et Vasvari se demandent si la valeur attribuée par le marché aux résultats obtenus à l’étranger, soit le ratio cours/bénéfice pour ces résultats, est fonction des informations sectorielles géographiques communiquées par l’entreprise.

Selon les exigences de la SEC (210.4-08(h)), toutes les entreprises américaines sont obligées de communiquer séparément le résultat total intérieur et le résultat total à l’étranger. Le SFAS 131 a apporté deux changements importants à la communication des informations géographiques. Premièrement, afin de permettre la communication d’informations sectorielles plus nombreuses, cette norme encourage les entreprises à fournir des informations géographiques par pays pour les pays importants.

Avant son entrée en vigueur, la plupart des entreprises sectorisaient leurs activités étrangères sur la base d’un certain nombre de grandes régions, comme l’Europe de l’Ouest, ou de continents comme l’Asie.

Le SFAS 131 peut ainsi donner lieu à une plus grande sectorisation, soit à des informations de qualité supérieure, pour les entreprises qui font état d’activités importantes dans des pays en particulier, ou à une sectorisation moins poussée pour les entreprises pour qui les pays pris individuellement ne sont pas importants. Deuxièmement, comme il en a été question antérieurement, le SFAS 131 permet aux entreprises de ne plus fournir d’informations sur les résultats des secteurs secondaires.

Dans la mesure où les changements relatifs aux informations géographiques découlant du SFAS 131 augmentent ou diminuent la capacité des investisseurs d’évaluer les activités à l’étranger, on peut s’attendre à ce que la valeur attribuée aux résultats étrangers augmente ou diminue. Des recherches théoriques et empiriques antérieures attestent que la communication d’informations de qualité supérieure aboutit à un multiplicateur plus élevé des résultats .

Dans la logique de ces recherches, Hope et al. relèvent des preuves solides de l’existence d’un lien entre les pratiques concernant les informations sectorielles géographiques et la valeur attribuée aux résultats étrangers.

Cette valeur est plus grande dans le cas des entreprises qui présentent un plus grand nombre de secteurs géographiques ou qui continuent de communiquer les résultats géographiques que dans le cas de celles qui ne procèdent pas ainsi. Les résultats indiquent que les informations sectorielles géographiques de qualité supérieure permettent aux investisseurs de mieux lier la performance présentée aux activités étrangères sous-jacentes.

Selon une recherche récente, les informations sectorielles géographiques atténuent l’inexactitude des évaluations fondées sur les résultats étrangers dont les recherches antérieures font état. Enfin, dans une autre étude récente, on examine le volume des transactions avant et après la date de l’annonce des résultats trimestriels, pour les entreprises qui communiquent leurs résultats géographiques et celles qui ne le font pas. La non-communication des bénéfices géographiques diminuant la quantité d’informations publiques disponibles avant l’annonce des résultats, les investisseurs disposent de moins d’informations pour interpréter les résultats annoncés.

Ainsi, les entreprises qui cessent de communiquer les résultats géographiques à la suite du changement des règles connaissent une baisse significative du volume de transactions autour de l’annonce des résultats trimestriels subséquents. Ces études montrent les incidences significatives sur l’évaluation des variations des informations géographiques communiquées.

La non-communication des résultats géographiques peut entraîner, pour les investisseurs, une perte d’informations importantes susceptibles d’être utilisées pour la surveillance des gestes posés par les gestionnaires et pour l’évaluation de l’entreprise. Même si les résultats des recherches mentionnées ci-dessus proviennent d’échantillons d’entreprises américaines, ils devraient être dignes d’intérêt pour les normalisateurs, les investisseurs et les gestionnaires canadiens et étrangers.

Notes (les documents de l’auteur sont également disponibles à partir du site SSRN.com)

  1. J. Callen, O.-K. Hope et D. Segal, «Domestic and foreign earnings, stock return variability, and the impact of investor sophistication», Journal of Accounting Research, 43 (2005), p. 377 à 412.
  2. A. Duru et D.M. Reeb, «International diversification and analysts’ forecast accuracy and bias», The Accounting Review, avril 2002, p. 415 à 433.
  3. D. Herrmann, O.-K. Hope et W.B. Thomas, «International diversification and forecast optimism: The effects of Reg FD», Accounting Horizons, à paraître en 2008.
  4. P.G. Berger et R. Hann, «Segment profitability and the proprietary and agency costs of disclosure», The Accounting Review, 82 (2007), p. 869 à 906.
  5. C.A. Botosan et M. Stanford, «Manager’s motives to withhold segment disclosures and the effect of SFAS No. 131 on analyst’ information environment», The Accounting Review, 80 (2005), p. 751 à 771.
  6. D. Herrmann et W. Thomas, «An analysis of segment disclosures under SFAS No. 131 and SFAS No. 14», Accounting Horizons, vol. 14, n° 3 (2000), p. 287 à 302.
  7. D.L. Street, N.B. Nichols et S.J. Gray, «Segment disclosures under SFAS No. 131: Has business segment reporting improved?», Accounting Horizons, vol. 14, n° 3 (2000), p. 259 à 285.
  8. M.C. Jensen, «Agency cost of free cash flow, corporate finance, and takeovers», American Economic Review, 76 (1986), p. 323 à 329.
  9. M.C. Jensen et W.H. Meckling, «Theory of the firm: Managerial behavior, agency costs and ownership structure», Journal of Financial Economics, 3 (1976), p. 305 à 360.
  10. O.-K. Hope et W.B. Thomas, «Managerial empire building and firm disclosure», Journal of Accounting Research, à paraître en 2008.
  11. O.-K. Hope, T. Kang, W.B. Thomas et F. Vasvari, «The effects of SFAS 131 Geographic Segment Disclosures by U.S. Multinational Companies on the valuation of foreign earnings», Journal of International Business Studies, à paraître en 2008.
  12. C. Botosan, «Disclosure level and the cost of equity capital», The Accounting Review, vol. 72 (1997), p. 323 à 350.
  13. R. Holthausen et R. Verrecchia, «The effect of sequential information releases on the variance of price changes in an intertemporal multi-asset market», Journal of Accounting Research, vol. 26, n° 1 (1988), p. 82 à 106.
  14. O. Kim, «Disagreements among shareholders over a firm’s disclosure policy», Journal of Finance, vol. 48 (1993), p. 747 à 760.
  15. C. Leuz et R.E. Verrecchia, «The economic consequences of increased disclosure», Journal of Accounting Research, vol. 38 (supplément 2000), p. 91 à 124.
  16. O.-K. Hope, T. Kang, W.B. Thomas et F. Vasvari, «Pricing and mispricing effects of SFAS 131», Journal of Business Finance and Accounting, à paraître en 2008.
  17. O.-K. Hope, W.B Thomas et G. Winterbotham, «Geographic earnings disclosure and trading volume», document de travail, Université de Toronto et Université d’Oklahoma, 2007.

Ole-Kristian Hope, Ph.D., CFA, CPA, CMA, est titulaire de la chaire en comptabilité Deloitte, et professeur agrégé à la Rotman School of Management de l’Université de Toronto.

Christine Wiedman, Ph.D., FCA, est professeure agrégée à la School of Accounting and Finance de l’Université de Waterloo, et dirige cette rubrique.