mai 2008 — ÉDITION IMPRIMÉE    
 
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Des profits + écologiques

Par John Lorinc
Illustration : Dan Page

La montée vertigineuse des coûts énergétiques et l’impact présumé de risques environnementaux ont réaligné l’équation rentabilité-responsabilité sociale

Pas besoin d’être un expert du changement climatique et des marchés énergétiques pour réaliser que les sociétés possédant d’importants parcs de véhicules se dirigent rapidement vers un avenir caractérisé par des coûts d’exploitation croissants et une réglementation de plus en plus lourde. C’est la raison pour laquelle, il y a plusieurs années, le géant canadien des services de messagerie Purolator a décidé de mener une expérience en se dotant de véhicules de livraison fonctionnant au moyen de carburant de remplacement : des véhicules hybrides essence et électricité et des fourgonnettes alimentées à l’hydrogène. Le projet a vu le jour comme un partenariat pilote avec Azure, un fabricant de véhicules hybrides. Mais après presque une décennie marquée par une hausse croissante du prix du carburant, ce qui, au début, ne se voulait guère plus qu’une initiative de relations publiques donnant bonne conscience s’est transformé en quelque chose de beaucoup plus gros et de plus rentable.

À l’heure actuelle, il y a des arguments convaincants en faveur du changement de la totalité du parc de 3 000 fourgonnettes pour des véhicules peu polluants, indique Serge Viola, le directeur national du parc de véhicules et du transport terrestre chez Purolator. À la fin de 2007, Purolator exploitait 49 véhicules hybrides. La société en commandera 105 de plus cette année, 200 autres en 2009, et prévoit avoir remplacé la totalité de son parc d’ici 10 ans. M. Viola fait valoir qu’il y a une réduction de la consommation de carburant de l’ordre de 35 % à 40 % pour chacun des véhicules hybrides, en plus d’économies de 15 % à 20 % sur l’entretien.

Un tel changement s’appuie sur une combinaison de solides principes économiques et de bonne gestion environnementale. «On veut faire les choses correctement», dit-il, «mais on doit s’assurer en même temps que ce soit viable.» Ces initiatives témoignent d’un changement radical dans le domaine de la responsabilité sociale des entreprises (RSE). Depuis nombre d’années, les consommateurs à l’esprit progressif ont afflué vers les entreprises faisant le commerce de produits et services viables sur le plan social et environnemental. Les aliments biologiques et équitables sont des produits de premier plan sur les tablettes des supermarchés, qui se battent les uns les autres pour réduire leur utilisation de sacs de plastique.

Certains fabricants de vêtements mettent sur le marché des accessoires faits à partir de chanvre ou de coton biologique. Et les produits fabriqués à partir de matières recyclées — tous les articles, du papier essuie-tout, fait à partir de fibres recyclées à 100 %, aux sacs à main fabriqués à l’aide de pneus usagés — gagnent de plus en plus en popularité chez les consommateurs.

Entre-temps, certains propriétaires ayant l’esprit de conservation investissent dans des fenêtres thermiques, des matériaux isolants de première qualité et des appareils ménagers écoénergétiques, alors que d’autres concluent des ententes avec des fournisseurs d'énergie verte, comme l’entreprise Bullfrog Power de Toronto.

«Si vous dites que votre produit est vert, vous obtenez un certain avantage sur le plan du marketing», fait remarquer l’associé en certification Jeremy Jagt de chez Grant Thornton, un CA de Mississauga, en Ontario, dont la clientèle comprend plusieurs entreprises d'énergie propre. En donnant l’exemple des fermes éoliennes, il observe : «Vous pouvez mettre sur le marché quelque chose comme ça auprès du public en affirmant “Vous pouvez faire une contribution à la protection de l’environnement en investissant dans ma société.”»

Au cours des dernières années toutefois, il est devenu évident qu’un nombre croissant de sociétés examinent de façon plus attentive leurs propres activités en ayant l’intention de mettre en œuvre des initiatives RSE afin d’améliorer leur résultat environnemental et social, de même que leur résultat net.

Dans certaines situations, pareils changements sont motivés par la réglementation. Les sociétés minières et les sociétés d’exploration pétrolière et gazière, en particulier, font l’objet de fortes pressions — de la part des gouvernements, des associations militantes et des investisseurs — afin d’être de bien meilleurs gestionnaires environnementaux. Mais de plus en plus, le facteur déterminant réside dans une transformation radicale de la façon dont les sociétés se soucient de l’environnement à une époque d’incertitude en matière de changement climatique. Des entreprises comme Brook-field Properties tentent de créer des bureaux plus économiques, par exemple en mettant sur pied des programmes de recyclage ou en diminuant l’éclairage excessif. D’autres opèrent des changements profonds sur le plan de leurs activités, comme c’est le cas chez Purolator.

L’attention accrue accordée à ces questions a incité les entreprises à fournir une meilleure analyse quantitative dans l’information communiquée volontairement, et à faire certifier par des tiers les données relatives à la RSE. Il ne suffit plus de produire de belles brochures en papier glacé remplies de clichés environnementaux. En effet, l’absence d’un rapport détaillé sur la RSE ne passe désormais plus inaperçue aux yeux des associations militantes et des investisseurs européens.

D’ailleurs, à la fin de février, la Commission des valeurs mobilières de l’Ontario a critiqué les sociétés ouvertes canadiennes pour leur incapacité à fournir des informations détaillées concernant leurs passifs environnementaux, par exemple ceux découlant des déversements chimiques. La Commission propose que les entreprises fournissent, dans le corps même de leurs états financiers, des estimations vérifiables du coût lié à de tels risques, plutôt que de se contenter de fournir des informations générales.

Pour des experts comme Gordon Richardson, titulaire de la chaire en comptabilité KPMG de la Rotman School of Management de l'Université de Toronto, ces changements laissent entendre que bon nombre d’entreprises vont au-delà des rapports de RSE axés sur les relations publiques pour adopter un nouveau type de pratiques de gestion durable. Cherchant à réduire leurs émissions, elles font des choix difficiles sur le plan opérationnel et adoptent des normes de rapport plus rigoureuses. Ces décisions sont récompensées par le marché. «Ce sont les bonnes entreprises qui sont derrière cela», indique-t-il. «Elles veulent que toutes les entreprises soient sur un pied d’égalité, de telle sorte que les moins performantes sur le plan environnemental ne puissent faire des déclarations mensongères.»

Il y a cinq ans, le président de Tridel, Leo Delzotto, a annoncé que sa société, commencerait à construire des immeubles d’habitation de façon très différente de celle dont elle procédait depuis des décennies. Cette société, qui figure parmi les plus grands constructeurs de condominiums d’Amérique du Nord, a réalisé qu’elle devait rendre ses appartements plus écoénergétiques afin de contrer la flambée des coûts de l’énergie. Dans les trois ou quatre années qui ont suivi, le directeur de la recherche et du développement chez Tridel, Rambod Nasrin, s’est lancé à la recherche de nouvelles conceptions et de nouvelles technologies qui permettraient de rendre les bâtiments plus écologiques. Il a fouillé le marché pour dénicher de nouvelles technologies en matière d’éclairage, d’isolation et de chauffage. Son groupe a proposé de nouveaux aménagements pour ses appartements et l’ajout de détecteurs de mouvements pour fermer les lumières du garage lorsqu’il n’y a personne.

À l’heure actuelle, Tridel compte une douzaine de projets de construction qui seront conformes à la norme LEED (Leadership in Energy and Environmental Design) en matière de conception verte. Dans chacun des projets, l’efficacité énergétique a été accrue de 25 % à 35 %, ce qui se traduit par une réduction des émissions et par des économies de l’ordre de 100 000 $ à 200 000 $ par année pour un immeuble de condominiums typique. Selon M. Nasrin, «le design environnemental est en train de devenir la norme du marché. Au cours des cinq prochaines années, vous aurez du mal à trouver des immeubles qui ne sont pas conçus de cette façon.»

M. Nasrin reconnaît franchement que les consommateurs, même s’ils sont intéressés, ne se pressent pas aux portes pour des condos écoénergétiques. Le changement chez Tridel illustre plutôt la situation d’une société réorganisant ses pratiques commerciales afin de faire face aux risques imminents liés à l’énergie et au changement climatique. Pour les grandes entreprises, de tels changements représentent également un moyen de montrer aux investisseurs, aux consommateurs, aux associations militantes et aux autorités de réglementation qu’elles font plus de bien que de mal. S’appuyant sur la performance de l’indice Dow Jones Sustainability Index, les experts en RSE affirment que de tels efforts soutiennent le résultat net et font monter le prix des actions.

Réutilisation, recyclage et récompenses

Il pourrait s’agir de l’entreprise en circuit fermé par excellence. À une époque où aliments bio, énergie verte et commerce équitable sont devenus des secteurs d'activité florissants, TerraCycle génère des revenus à partir de deux sources des plus inusitées : des bouteilles de boisson gazeuse usagées et... des excréments de vers de terre.

La société, entrée en activité il y a six ans à Trenton, au New Jersey, mais qui possède de profondes racines canadiennes, vend un aliment végétal liquide distillé à partir des excréments de vers de terre. Le produit est empaqueté dans des bouteilles de boisson gazeuse usagées, ce qui permet à l’entreprise de prétendre que son modus operandi ne laisse pas de trace. Le produit est disponible chez bon nombre dedétaillants aux États-Unis et chez Home Depot au Canada.

TerraCycle a été mise sur pied par un étudiant de premier cycle en entrepreneuriat de Princeton nommé Tom Szaky, qui est né en Hongrie mais a grandi à Toronto. Au cours de ses études universitaires, il a pris connaissance d'un processus de brassage permettant de transformer de petites quantités d'excréments de vers de terre en quantités considérables de fertilisant naturel. Pour rigoler, un petit nombre d’amis et lui ont élaboré un plan d’affaires pour la commercialisation de la substance et se sont inscrits à un concours. Après avoir remporté ce concours et d’autres par la suite, ils se sont retrouvés avec 1 million $ de capital de démarrage.

À l’origine, précise Brian Young, un des anciens professeurs de Szaky qui participe maintenant à la gestion des activités canadiennes de TerraCycle, l’idée consistait à vendre le produit brassé d’excréments de vers de terre dans des bouteilles de verre. «Mais, précise-t-il, le coût était exorbitant. Nous sommes donc sortis un soir et nous avons volé des bouteilles de boisson gazeuse dans des bacs à recyclage de Princeton.» M. Young décrit l’enthousiasme juvénile de son patron avec un petit rire. «Ils se sont rendus compte qu’ils pouvaient obtenir des bouteilles à bien meilleur prix que s’ils en achetaient de nouvelles.»

Après six ans, TerraCycle fait d’une nécessité financière une vertu marketing. L'associé d’affaires de Tom Szaky à Toronto, Robin Tator, a réussi à vendre le produit à plusieurs grandes chaînes de détaillants. La gamme de produits s’est diversifiée et comprend maintenant d’autres produits de jardinage comme des citernes pluviales, du répulsif à chevreuil naturel et des mangeoires d’oiseaux fabriquées à partir de bouteilles de boisson gazeuse réutilisées.

En fait, la société offre ses mangeoires au coût de 50$ aux écoles, en partie pour la promotion de ses activités, mais également pour sensibiliser les enfants au recyclage. En ce qui a trait à l’exploitation, M. Szaky a choisi de localiser ses installations de production dans un secteur pauvre de Trenton afin d’aider à redonner des emplois de cols bleus durables à une ville affichant des taux de chômage élevés. En outre, des milliers de gens s’engagent aujourd’hui, contre rémunération, dans les «brigades» de TerraCycle pour récupérer des bouteilles et d’autres sortes de contenants qui peuvent être réutilisés pour ses différents produits. Au sujet de ces stratégies, M. Young affirme : «Nous démontrons le bien-fondé de notre idée, c’est-à-dire que nous bouclons la boucle de la consommation.»

La RSE a «réellement pris son essor au cours des 24 derniers mois», fait remarquer Peter Johnson, directeur principal, Solutions pour un développement durable, chez PricewaterhouseCoopers, à Toronto. Il y a eu une croissance rapide du nombre de sociétés ouvertes délivrant des rapports sur le développement durable conçus de manière à positionner ces entreprises comme des citoyens socialement responsables. Un nombre croissant de sociétés se conforment aux normes internationales en matière de communication de l’information RSE, comme la Global Reporting Initiative. «La RSE constitue une lentille qui permet de voir comment une société est gérée», ajoute M. Johnson. «Si une entreprise gère ses responsabilités sociales et environnementales de façon ouverte, on peut supposer qu'elle est mieux gérée qu’une entreprise se concentrant exclusivement sur les objectifs commerciaux.» Plus souvent qu’autrement, ces hypothèses sont formulées par des actionnaires qui font pression pour des changements opérationnels et de meilleures données.

Au cours de cette année, par exemple, 315 investisseurs mondiaux détenant 41 billions de dollars en actifs ont adhéré au Carbon Disclosure Project, qui vise à demander aux entreprises de partout dans le monde de fournir des informations, y compris les 200 plus grandes entreprises cotées sur la bourse TSX. «Les investisseurs veulent savoir si les sociétés ont tenu compte des risques d’affaires associés au changement climatique», affirme Valerie Chort, associée et leader nationale de la pratique Responsabilité d’entreprise et développement durable chez Deloitte & Touche, à Toronto. «Cela explique un grand nombre des informations communiquées».

Mme Chort prédit également que la disponibilité de ces données ira en augmentant jusqu’à ce que l’économie du carbone, sous la forme d’un système d’échange de crédits d’émission, aboutisse à un marché réel. Elle indique qu’un certain nombre d’institutions financières établissent des fonds dans le but de détenir et d’échanger des actifs relatifs au carbone et que pareils instruments commencent à avoir une valeur sur le marché.

Gordon Richardson ajoute que les passifs environnementaux latents, en particulier ceux liés aux émissions et à l’utilisation inefficiente de l’énergie, ont de toute évidence le potentiel de se transformer en charges futures considérables. «Si les normes sont renforcées, ces sociétés n’auront d’autres choix que de dépenser.»

Le hic, c’est que la comptabilité environnementale est encore considérée comme un domaine en émergence. «Il est très difficile de comptabiliser les coûts du développement durable», reconnaît Christine Schuh, leader nationale des services liés au changement climatique chez PricewaterhouseCoopers (PwC) à Calgary. «Il s’agit d’une zone grise». En ce qui a trait aux gaz à effet de serre, par exemple, les entreprises tentent toujours de déterminer la manière de répartir les fonds utilisés aux fins de l’investissement en technologies de réduction des émissions. «Lorsque vous réduisez les gaz à effet de serre, vous augmentez l’efficacité de l’usine», indique Mme Schuh. «Est-ce considéré comme une amélioration ou une obligation de conformité?»

Selon l’avocate Melanie Steiner, directrice principale, Services en risques d’affaires, chez Ernst & Young à Toronto, pour un nombre croissant de sociétés, l’impulsion du changement commence au niveau du conseil, qui met sur pied un comité sur le développement durable ou l’environnement afin d’élaborer de grands principes qui seront transmis par la suite au chef de la direction pour être mis en œuvre. À son avis, pareilles initiatives en matière de gouvernance sont liées à la philosophie de gestion des risques caractérisant l’époque Sarbanes-Oxley. «Les sociétés innovatrices examinent cette question d’un point de vue plus stratégique», ajoute-t-elle cependant.

Une fois que les leaders de l’entreprise ont exprimé leurs intentions, comme cela s’est produit avec Tridel, il faut absolument que la haute direction donne son adhésion. «Une nouvelle génération de chefs de la direction semble s’intéresser davantage à ces questions plus générales. Ils saisissent le mandat du conseil et le communiquent à tous les niveaux de l’organisation.»

D’une entreprise à l’autre, ces directives en matière de RSE peuvent être focalisées sur la diminution des accidents de travail, sur l'intensification de l’engagement auprès de la collectivité ou sur la transformation des activités pour les rendre plus conformes aux principes de développement durable. Peter Johnson, de PwC, indique par exemple que certains grands détaillants imposent de telles politiques dans leur chaîne d’approvisionnement, en cherchant à obtenir l’assurance que les normes de main-d’œuvre sont respectées ou en exigeant moins d’emballage. «Les sociétés qui ont une marque ou une réputation qui est à l’avant-plan sont celles qui insistent le plus sur ces questions.»

Conclusion écologique

Ils font maintenant partie des rapports d’information volumineux publiés par les grandes sociétés ouvertes. Si la plupart des entreprises compilent aujourd’hui un rapport environnemental à l’intention des parties prenantes, ces documents ont-ils un impact autre que la déforestation?

Selon des études réalisées en 2007 et menées par Gordon Richardson, titulaire de la chaire en comptabilitéKPMG de la Rotman School of Management de l'Université de Toronto, les gros pollueurs qui travaillent fort à la réduction de leurs émissions ont tendance à être en meilleure santé financière que les sociétés n’étant pas en mesure de faire face à leur historique en matière d'environnement. Ces recherches ont été soutenues par l’ICCA (Alan Willis, CA, a élaboré le modèle d’évaluation) et par l’AIC Institute for Corporate Citizenship.

«Lorsque de bonnes entreprises sur le plan de la performance environnementale effectuent des dépenses en immobilisations [afin de réduire les émissions et les déversements toxiques], ces dépenses sont évaluées par le marché comme un élément positif», indique M. Richardson. Ces entreprises sont proactives pour limiter leurs passifs environnementaux latents, et elles emploient la mesure des émissions à l’interne à titre d’outil de gestion afin d’améliorer l’efficience. «Sur le marché, on s’en réjouit».

En s’appuyant sur les normes d’information volontaire élaborées par le Global Reporting Initiative, l’équipe de M. Richardson a mis au point une méthode d'évaluation objective des rapports environnementaux de 90 gros pollueurs américains liés à des secteurs comme les pâtes et papiers et les mines. Les entreprises, classées en fonction de leurs données publiées sur les «déversements toxiques» étaient ensuite évaluées selon la communication de ces informations aux actionnaires et autres parties prenantes.

Ce nouveau mode de classement permet d’obtenir une certaine forme d'assurance sur le dossier environnemental de l’entreprise. «Vous avez beau parler tant que vous voulez», affirme M. Richardson, «mais cela ne vous donne pas pour autant un bon résultat». Cette méthode, ajoute-t-il, s’inscrit dans une tendance visant à élaborer des normes mondiales plus rigoureuses pour les rapports de RSE.

Il ne faut pas se surprendre, souligne Melanie Steiner, que les sociétés ajoutent des avocats, des ingénieurs, des MBA et d’autres experts techniques à leur service de vérification interne alors qu’elles se préparent à évaluer et à confirmer les initiatives en matière de RSE. Certaines entreprises ont aussi recours aux services de consultants externes pour vérifier leurs propres activités d’exploitation et celles de leurs fournisseurs.

Robert Kolida, premier vice-président des ressources humaines à la Compagnie de la Baie d’Hudson (HBC) souligne également que pareils changements ne s’opèrent pas du jour au lendemain. HBC a publié son premier rapport  RSE en 2001-2002 et estime avoir généré depuis environ 9 millions de dollars d’économies liées à l’efficience. À l’origine, le programme de développement durable du détaillant portait sur des cibles faciles, comme l’installation d’éclairage plus écoénergétique et l’impression de documents sur les deux côtés d’une feuille. À mesure que la société commençait à réaliser des économies, ces initiatives en matière de RSE, qui portaient à l'interne la marque Global Mind, ont continué de s’étendre. Comme bon nombre de détaillants, HBC travaille maintenant à réduire l'emballage en faisant la promotion de sacs réutilisables. Ses camions fonctionnent à l’aide de carburant biodiésel plus propre et la société a ouvert un nouveau magasin Zellers, à Waterdown, en Ontario, ayant des éoliennes sur le toit.

Par ailleurs, la société a mis sur pied des systèmes de communication à l’interne afin d’encourager les employés à soumettre d’autres idées au groupe de M. Kolida, qui dirige les efforts de HBC en matière de développement durable. «Ce n’est pas quelque chose que nous ferons cette année et qui va s’arrêter là», indique-t-il. «Nos gestionnaires ont adhéré à la philosophie Global Mind. C’est à ce moment que les programmes de RSE prennent de l’essor.» Il va de soi qu’une grande partie de l’attention se porte sur les secteurs des ressources naturelles, soit la foresterie, les pâtes et papiers, les mines ainsi que l’exploration pétrolière et gazière. Selon Christine Schuh, les sociétés œuvrant dans ces secteurs ne veulent pas voir un gros déversement ou une défaillance importante opérationnelle faire des victimes. Le déversement de pétrole de l’Exxon Valdez en 1989 n’était pas qu’un simple désastre environnemental; il a rapidement érodé le prestige et la réputation de l’une des plus grandes sociétés dans le monde.

Prix d’excellence pour la présentation de l’information
sur le développement durable de l’ICCA

Dans le cadre de son concours des meilleurs rapports d’entreprise, l’ICCA offre un prix d’excellence pour la présentation de l’information sur le développement durable aux sociétés ouvertes qui vont au-delà des informations minimales à fournir, afin d’informer les investisseurs et les autres parties prenantes de l'incidence de leurs activités sur le plan environnemental et sociétal. Ces informations comportent habituellement :

  • des données sur la santé et la sécurité au travail;
  • des informations concernant les déversements, les émissions, les systèmes de réduction et l’efficience énergétique;
  • des comptes rendus sur les relations de travail et les pratiques en matière de ressources humaines;
  • des rapports sur diverses formes de participation dans la collectivité au moyen d’autres initiatives en matière de responsabilité sociale de l'entreprise.

Les rapports sont jugés à l’aune d’un éventail de critères, dont la neutralité, l'exhaustivité et l’utilisation d’indicateurs de performance afin de suivre les progrès réalisés dans la communication de cette sorte d’information non obligatoire.

Telus Corp. a remporté le prix l’an dernier, et une mention honorable est allée à PotashCorp. Les deux entreprises s’appuient sur les mesures préconisées par le Global Reporting Initiative et offrent des compléments d’information comme des données non financières vérifiées. Les lecteurs peuvent aussi consulter, sur leur site Web, un éventail d’informations concernant leurs pratiques et leurs résultats en matière de développement durable.

Le secteur de l’extraction des ressources fait depuis quelque temps l’objet d’une surveillance étroite pour plusieurs raisons évidentes : témoignages accablants de corruption, conditions de travail déplorables et dégradation environnementale liée au comportement des sociétés d’exploration minière et pétrolière/gazière canadiennes qui font des affaires dans les pays en voie de développement. En mars 2007, les responsables de la Table ronde nationale sur la responsabilité sociale des entreprises et les industries extractives canadiennes dans les pays en développement, mise sur pied par l’ancien gouvernement libéral, ont publié un rapport dans lequel il est recommandé que les sociétés accordent une attention beaucoup plus grande au respect des normes de RSE touchant les fermetures des mines, l’engagement dans la collectivité et la rémunération équitable, à défaut de quoi elles doivent s’attendre à perdre le soutien fédéral aux exportations.

Les groupes industriels, dans les secteurs comme les pâtes et papiers, les mines et la foresterie, tentent maintenant de trouver des moyens d’encourager vivement leurs membres à adopter les recommandations et à mettre en œuvre des normes d’information en matière de développement durable sectoriel, indique Gordon Richardson. «Il s’agit d’une question controversée du fait que certains membres n’ont pas intérêt à ce que soient élaborées de telles normes.»

Mais Vince Borg, premier vice-président des communications d’entreprise chez Barrick Gold, souligne que la RSE significative doit «faire partie de l’ADN de la société», et ne doit pas constituer seulement un exercice de gestion des crises ou de relations publiques. Il rappelle qu’un des gestes posés par Barrick dans le passé en matière de RSE, alors que l’entreprise ne détenait que quelques mines au Québec, consistait à offrir des bourses d’études universitaires aux enfants de ses employés comme moyen de les encourager à demeurer au service de la société.

Cet avantage concernait avant tout l’individualisme constructif : la société avait formé ses employés et elle voulait protéger son investissement. «Cela s’est avéré un moyen efficace de conserver nos employés compétents.» Près de vingt ans plus tard, indique M. Borg, Barrick a maintenu cette approche dans le cadre de ses activités minières en Amérique latine. La société s’évertue à investir des millions dans l’infrastructure matérielle et sociale des collectivités dans lesquelles ses mines sont situées, comme les routes, les écoles, etc. Cette stratégie s’est avérée payante au Pérou, où il y a eu une agitation ouvrière grandissante au cours des dernières années. Barrick, précise M. Borg, n’a pas subi de perturbation importante et ses mines sont demeurées ouvertes même pendant une grève sauvage nationale l’automne dernier.

Aussi, lorsque les responsables de Barrick ont tenu récemment leur appel conférence trimestriel, les analystes financiers étaient curieux de savoir comment l’entreprise avait réussi à éviter les interruptions de travail alors que bon nombre d’autres sociétés minières n’y étaient pas parvenues.

M. Borg précise que la société n’a jamais eu besoin de réviser à la baisse ses indications annuelles aux investisseurs, c’est-à-dire les prédictions concernant les volumes de production, en raison des grèves. Son argument est le suivant : le fait d’être socialement responsable témoigne d’une gestion intelligente, qui sera récompensée par les investisseurs. «Il s’agit de quelque chose d’entièrement quantifiable. La survaleur créée a eu une incidence sur la valeur de l’actif.»

Bien entendu, les avantages financiers ne sont pas évidents seulement aux yeux des investisseurs, explique Tom Farley, président et chef de l’exploitation de Brookfield Properties. Au cours des cinq dernières années, le géant immobilier a systématiquement fait des investissements pour améliorer le chauffage, l’éclairage, la ventilation, et les systèmes de gestion des eaux et des déchets dans ses édifices à bureaux. L’entreprise installe des compteurs d’électricité dans les bureaux loués par ses locataires et elle encourage ces derniers à réduire leur consommation d’énergie.

Dans un de ses nouveaux projets, la société a installé des toilettes à débit restreint, ce qu’elle a fait également dans certains de ses plus vieux immeubles. Et dans son édifice Brookfield Place au centre-ville de Toronto, un programme de recyclage interne a fait augmenter le taux de réacheminement à un impressionnant 89 %.

Les avantages financiers commencent à se matérialiser. L’année dernière, la société a bénéficié d’une diminution de 15 % de sa facture d’électricité en raison de l’installation de nouveaux refroidisseurs dans l’un de ses édifices, une économie de 600 000 $ pour ses locataires.

L’installation de nouveaux détecteurs de mouvements pour l’éclairage a aussi engendré une économie de 400 000 $. De même, le contrôle numérique de la température et des systèmes d’aération a donné lieu à des économies de 450 000 $ par année. En diminuant les coûts pour ses locataires, la société est mieux placée pour les conserver. Comme l’indique M. Farley : «Au bout du compte, le virage écologique crée des incitatifs environnementaux et financiers pour le propriétaire de l’édifice et ses locataires.»


John Lorinc est un rédacteur établi à Toronto.