Solutions à la pénurie de main-d’œuvre*
La main-d’œuvre canadienne disponible déclinera au cours des 10 prochaines années, et encore
davantage au cours des 50 prochaines années, à moins que nous ne commencions à prendre des mesures
immédiatement.
Par Terence Yuen
*Il s’agit de la version intégrale d’un résumé paru initialement dans le numéro de décembre 2006 de
CAmagazine.
Dans cinquante ans, le Canada comptera-t-il moins de CA? Ce pourrait être une question à poser
logiquement, si l’on tient compte des projections démographiques de Statistique Canada pour les cinq
prochaines décennies. L’organisme prévoit qu’en 2056 les personnes de 65 ans et plus représenteront un
pourcentage de plus de 30 % de la population totale en âge de travailler, comparativement à 15 % en 2006.
Même au cours de la prochaine décennie, la croissance de la main-d’œuvre disponible commencera à ralentir,
étant donné qu’un plus grand nombre de membres de la génération du baby-boom approcheront de l’âge de la
retraite. Il pourrait alors en résulter une pénurie de main-d’œuvre.
L’inaction face à la carence de main-d’œuvre canadienne entraînera une stagnation économique et le
ralentissement des améliorations du niveau de vie par rapport à ce que nous avons connu au cours des vingt
dernières années. La question qui se pose est la suivante : où le Canada peut-il trouver plus de
travailleurs? Trois solutions sont couramment évoquées dans les études :
- promouvoir la participation des travailleurs d’âge mûr;
- intensifier l’immigration;
- améliorer la productivité de la main-d’œuvre.
Le cabinet Watson Wyatt a mené une recherche d’envergure afin d’examiner les pénuries de main-d’œuvre et
de déterminer la mesure dans laquelle les diverses solutions pourraient atténuer les incidences de ce
problème au Canada.
Pénurie d’un million de travailleurs d’ici 2016 selon l’estimation de base
Le niveau de vie au Canada, qui est généralement mesuré comme étant le produit intérieur brut (PIB)
réel par habitant, s’est amélioré constamment à un taux annuel moyen de 1,85 % depuis trente ans.
Disposons-nous d’une main-d’œuvre suffisante pour maintenir ce rythme dans l’avenir?
Selon la projection démographique de Statistique Canada pour la période de 2006 à 2056, nous n’aurons pas
suffisamment de travailleurs pour maintenir une amélioration continue du niveau de vie à un taux annuel de
1,85 %. La population active canadienne risque de connaître une importante carence de plus de 100 000
travailleurs d’ici 2009, carence qui devrait approcher le million d’ici 2016.
Ces estimations sont fondées sur quatre hypothèses : la participation constante de différents groupes
démographiques au cours de la période de 2006 à 2056, l’arrêt du déclin du nombre hebdomadaire moyen d’heures
travaillées, un affaissement progressif du chômage à long terme à 6 % et une croissance de la productivité de
la main-d’œuvre selon le taux annuel historique de 1,5 %.
Dans quelle mesure le gouvernement et les entreprises pourront-ils atténuer les importantes pénuries de
main-d’œuvre en modifiant certaines des hypothèses de base?
Promotion de la participation des travailleurs d’âge mûr
Le fait d’inviter les membres de la génération du baby-boom à prolonger leur carrière constitue une
stratégie efficace pour ajouter davantage de travailleurs à la population active canadienne. Depuis le milieu
des années 1990, les taux de participation des personnes de 55 à 64 ans à l’approche de la retraite ont
beaucoup augmenté (voir la Figure 1).
Figure 1 : Taux de participation des personnes à
l’approche de la retraite, 1976–2006

Compte tenu de la tendance croissante des dernières années, que se passerait-il si le taux de
participation au marché du travail des hommes et des femmes de 55 à 64 ans continuait d’augmenter d’un point
de pourcentage par année de 2006 à 2010? D’ici 2016, 300 000 travailleurs en plus se joindraient à la
main-d’œuvre disponible. Par conséquent, la carence importante de plus 100 000 travailleurs ne se ferait
sentir qu’en 2012, soit trois années plus tard que d’après la projection de base.
Alors que les membres de la génération du baby-boom commenceront à prendre leur retraite au cours des
prochaines années, des stratégies efficaces pour retenir ce groupe dans la population active deviendront de
plus en plus importantes pour la planification de la main-d’œuvre. L’enquête de 2004 effectuée par Watson
Wyatt aux États-Unis (Phased Retirement: Aligning Employer Programs with Worker Preferences) a permis de
constater que le tiers des répondants de 50 à 70 ans auraient continué de travailler plus longtemps que prévu
si on leur avait offert un programme de retraite progressive. Le concept de la retraite progressive ne semble
pas compliqué en théorie, mais l’élaboration effective d’un programme approprié exige une réflexion
approfondie. La difficulté d’offrir des programmes de retraite progressive dans le contexte réglementaire
canadien est décrite de manière exhaustive dans un article rédigé en 2002 par Danielle Éthier et Ian Markham
(«Who Will Mind the Store? Keeping Older Workers Longer», Benefits and Pensions Monitor) et dans un autre
article rédigé en 2005 dans la même publication par Ian Markham et David Burke («Is Phased Retirement Really
a Solution?»).
Augmentation du taux d’immigration à 1 % de la population totale
En plus des moyens intérieurs, attirer les immigrants représente une autre façon d’intégrer des
travailleurs au marché canadien du travail. Les nouveaux immigrants ont toujours été une source importante de
croissance de la population active au Canada. Selon le recensement de 2001, près d’un million d’immigrants
arrivés dans les années 1990 ont participé au marché du travail, ce qui représente environ 70 % de la
croissance totale de la main-d’œuvre disponible pendant cette décennie.
Au cours de la période de 1996 à 2005, environ 220 000 immigrants en moyenne sont arrivés tous les ans au
Canada, ce qui représente 0,7 % de la population totale. Si l’objectif relatif à l’immigration passait de 0,7
% à 1 % de la population totale, le nombre annuel d’immigrants augmenterait d’environ 100 000. En
introduisant progressivement l’objectif de 1 % au cours des cinq prochaines années, on produirait un effet
atténuateur un peu plus important sur la pénurie de main-d’œuvre qu’avec la hausse de 5 % des taux de
participation du groupe des 55 à 64 ans. Par rapport à la projection de base, la pénurie de main-d’œuvre en
2016 serait inférieure de 600 000 travailleurs, compte tenu du fait qu’une proportion considérable de
nouveaux immigrants ne se joindrait pas à la population active.
Pour atteindre l’objectif d’immigration de 1 %, il faut bien plus qu’accélérer le processus de demande et
éliminer l’arriéré des milliers de demandes potentielles. Pour qu’une politique d’immigration relativement
ouverte donne de bons résultats, il est tout aussi important de déterminer la composition appropriée des
compétences que d’établir le niveau cible. Dans une économie fondée sur la connaissance, il devient essentiel
d’attirer, d’autres pays, des personnes bien formées.
Les immigrants récents sont mieux formés que les immigrants précédents. Entre 1996 et 2001, 42 % des
immigrants adultes avaient un titre universitaire, comparativement à seulement 19 % il y a vingt ans.
L’intégration à la population active canadienne est un facteur nécessaire pour transformer en croissance
économique les capacités productives potentielles d’immigrants bien formés. Il devient de plus en plus
important de reconnaître la formation suivie avant l’immigration et les titres de compétences obtenus. Dans
le budget de 2006, le gouvernement fédéral a annoncé qu’il augmenterait de 307 M$ le financement à
l’établissement des immigrants. Une autre tranche de 18 M$ sera affectée pendant deux ans comme première
étape de la création d’un organisme canadien veillant à l’évaluation et à la reconnaissance des titres
étrangers.
Amélioration de la productivité à long terme de la main-d’œuvre
Si l’on maintenait la croissance de la productivité de la main-d’œuvre au taux moyen historique de la
période de 1976 à 2005, soit environ 1, 5 %, le fait d’augmenter la participation des travailleurs d’âge mûr
de 5 % tout en haussant l’immigration à 1 % de la population totale ajouterait quelque 900 000 travailleurs à
la population active. Cela permettrait d’éliminer la carence générale en main-d’œuvre au Canada au cours des
dix prochaines années.
Toutefois, ces deux mesures ne suffiront pas à elles seules à fournir suffisamment de travailleurs pour
répondre à la demande de main-d’œuvre au-delà de 2016. Nous devons également améliorer notre productivité, ce
qui s’ajoute à l’accroissement de la main-d’œuvre. La croissance de la productivité doit atteindre au moins
1, 75 % par année pour le maintien d’une amélioration durable du niveau de vie au Canada au cours des
cinquante prochaines années.
L’objectif de 1, 75 % est-il réalisable pour le Canada?
On s’inquiète de plus en plus de la mauvaise performance du Canada par rapport aux États-Unis depuis une
vingtaine d’années. La Figure 2 illustre l’indice de productivité relative de la main-d’œuvre, c’est-à-dire
le ratio de productivité au Canada / productivité aux États-Unis, en prenant 1985 comme année de référence.
Le ratio en baisse signifie que la productivité de la main-d’œuvre dans le secteur des affaires du Canada a
chuté d’environ 20 % par rapport à celle enregistrée aux États-Unis depuis 1985. Notons que l’écart a
substantiellement augmenté, passant de 10 % à 20 %, après 2000. Au cours de la période de 2001 à 2005, la
croissance annuelle de la productivité de la main-d’œuvre au Canada a été de 1 %, bien en-deçà des 3,3 % aux
États-Unis.
Figure 2 : Indice relatif de la productivité de la
main-d’œuvre au Canada et aux É.-U. (1985 = 1), 1985-2005

Personne ne peut expliquer exactement pourquoi la productivité de la main-d’œuvre au Canada a chuté
derrière celle des États-Unis à une cadence aussi alarmante depuis l’an 2000. Différents facteurs semblent
avoir joué un rôle. Les chercheurs canadiens estiment généralement qu’il est trop tôt pour interpréter ce
revirement récent comme un glissement permanent de la croissance de la productivité à long terme. Selon un
consensus émergent, le taux de croissance moyen de la productivité à long terme va se rétablir pour se situer
dans la fourchette de 1,75 % à 2 %. Tous les participants à l’étude Prévisions économiques de 2005 publiée
par Watson Wyatt à la fin de 2005 ont prédit que la productivité de la main-d’œuvre canadienne afficherait un
vigoureux rebond, avec une médiane à 1,6 % en 2006 et à 2 % à moyen et long terme. Ces estimations cadrent
avec celles publiées par la Banque du Canada dans le numéro d’octobre 2005 de Rapport sur la politique
monétaire.
Le défi fondamental à relever consiste à apprendre la leçon de l’expérience américaine pour améliorer la
productivité canadienne dans l’avenir. Un argument courant à cet effet est que les technologies d’information
et de communication (TIC) représentent un progrès important dans les technologies d’objectif général et
qu’elles ont notamment amélioré la productivité de la main-d’œuvre dans les années 1990. De nombreuses études
ont indiqué que l’accélération de la croissance de la productivité de la main-d’œuvre aux États-Unis s’était
produite non seulement chez les fabricants de TIC, mais également chez les utilisateurs de TIC. John G.
Fernald et Shanti Ramnath ont indiqué dans The acceleration in U.S. total factor productivity after 1995: The
role of information technology (Economic Perspectives. Federal Reserve Bank of Chicago, 2004) que certains
grands détaillants américains, notamment Walmart, profitaient des nouveaux développements des TIC et
adoptaient des techniques et méthodes innovatrices dans leur gestion et dans la flexibilité de la chaîne
d’approvisionnement en réponse aux fluctuations de la demande des clients.
Un point extrêmement important mais souvent négligé est que les gains de productivité exigent plus que des
achats d’équipement neuf et de nouvelles technologies. Comme l’a fait remarquer le rapport McKinsey en 2004,
l’investissement dans les immobilisations est une condition nécessaire mais non suffisante pour des
améliorations de la productivité. Une augmentation de l’intensité du capital ne garantit pas que le capital
soit utilisé de manière efficace.
Un nombre croissant d’études économiques permettent de constater que le succès des nouveaux
investissements et de l’adoption de nouvelles technologies dépend de facteurs liés à la direction. Pour tirer
le meilleur parti possible des nouvelles technologies, la réorganisation du lieu de travail et le recyclage
des travailleurs sont des étapes critiques. Carol Corrado, Charles Hulten et Daniel Sichel estiment que les
investissements dans les pratiques en ressources humaines (ou «capital intangible») par les entreprises
américaines ont été aussi importants que ceux dans le capital physique (voir Measuring Capital and
Technology: An Expanded Framework, Board of Governors of the Federal Reserve System, Finance and Economics
Discussion Series 2004-65). Les études canadiennes de Julie Turcotte et de Lori Whewell Rennison d’une part
et de Surendra Gera et Wulong Gu d’autre part ont permis de constater que la combinaison de l’utilisation des
TIC et de la gestion des ressources humaines est associée à des améliorations de productivité plus
fréquentes.
Une voie à suivre
Le marché canadien du travail devrait connaître des carences importantes au cours des prochaines années,
alors que les membres de la génération du baby-boom prendront leur retraite. Comme il est indiqué dans la
Figure 3, en prenant comme hypothèse une croissance de la main-d’œuvre au taux historique de 1,5 %, l’effet
combiné de l’augmentation de l’immigration (à 1 %) et de la participation accrue des travailleurs d’âge mûr
([55-64 + 5 %]) éliminerait en grande partie la pénurie générale de main-d’œuvre pour les dix prochaines
années. Si l’on veut disposer de suffisamment de travailleurs pour produire des améliorations constantes du
niveau de vie au-delà de 2016, la croissance de la productivité de la main-d’œuvre doit être maintenue à au
moins 1,75 % par année. D’après les études existantes, la combinaison d’excellentes stratégies de gestion des
ressources humaines et d’investissements dans les TIC est cruciale pour l’adoption de nouvelles technologies,
l’amélioration de la productivité et la promotion de la performance financière.
Figure 3 : Pénurie estimative de main-d’œuvre selon
divers scénarios

La délocalisation («offshoring») est une autre solution souvent mentionnée. Les entreprises canadiennes
peuvent bénéficier de la délocalisation d’emplois vers d’autres pays ayant une main-d’œuvre disponible
abondante, comme la Chine et l’Inde. Bien que les propos habituels sur la délocalisation se concentrent sur
les pertes d’emplois correspondantes dans le marché du travail intérieur, on a peu fait pour obtenir une
évaluation équilibrée entre les ajustements à court terme et la création à long terme de produits haut de
gamme. Les mises à pied dont on parle beaucoup dans le secteur de la fabrication pourraient être la première
étape de la transition vers des emplois de meilleure qualité, c’est-à-dire le processus de «destruction
créative» décrit par l’économiste Joseph Schumpeter. La délocalisation n’est pas un jeu à somme nulle et
pourrait être bénéfique tant aux pays développés qu’à ceux en développement.
Pour en apprendre davantage sur la recherche de Watson Wyatt sur la pénurie de main-d’œuvre au Canada,
veuillez consulter le site Web suivant :
http//www.watsonwyatt.com/canada-francais/pubs/communiquesspecial/default.asp
Terence Yuen, Ph.D., est économiste
en recherche au Canadian Research & Innovation Centre de Watson Wyatt Worlwide.
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