décembre 2006 — ÉDITION IMPRIMÉE    
 
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Gestion des risques rime avec investisseurs*

Les sociétés canadiennes se croient bien meilleures qu’elles ne le sont dans la gestion des risques

* Le présent article est la version intégrale d’un article paru initialement dans le numéro de décembre 2006 de l’édition imprimée de CAmagazine.

Par Robin Hutchinson

En matière de gestion des risques au Canada, la réalité n’est pas à la hauteur des aspirations. Dans un sondage d’Ernst & Young dont les résultats sont parus cet été sous le titre La gestion des risques au Canada – Aller au-delà de la simple évaluation, les sociétés canadiennes se sont dites très satisfaites de leurs résultats dans ce domaine. Toutefois, le rapport de sondage n’en laisse pas moins entendre qu’elles pêcheraient par excès de confiance. Fondamentalement, les sociétés ont du mal à dépasser le simple stade de l’appréciation des risques pour passer à celui de la gestion. Le cadre canadien typique de gestion des risques serait sous-développé, manquerait de rigueur et ne serait pas aligné sur les stratégies de l’entreprise.

Il ressort du sondage que la moitié seulement des sociétés canadiennes disposent d’une stratégie de gestion des risques écrite et que seul le tiers d’entre elles se sont dotées d’un processus de décision structuré quant au degré de risque à assumer. Plus d’un décideur sur trois a indiqué que certains risques clés ne font l’objet d’aucune gestion active.

Qu’est-ce que cela signifie pour les entreprises canadiennes? Elles pourraient s’attirer le mécontentement de la communauté financière, des autorités de réglementation et des agences d’évaluation du crédit, qui exercent de plus en plus de pression pour que les sociétés adoptent des normes de gouvernance strictes. Une approche de gestion des risques structurée et rigoureuse fait partie intégrante de la bonne gouvernance, et les investisseurs institutionnels n’exigent rien de moins. Un sondage précédent d’Ernst & Young nous a permis d’apprendre qu’ils sont prêts à payer une prime pour les titres de sociétés dotées d’une solide gestion des risques et qu’ils sont tout aussi enclins à tourner le dos à un investissement dans une société où la gestion des risques est déficiente. Près de la moitié des investisseurs sondés ont dit être passés à l’acte.

De plus en plus, les agences d’évaluation du crédit tiennent compte de la gestion des risques dans leurs évaluations. L’utilisation de mesures dans ce domaine constitue un nouveau créneau d’activité très important pour des agences comme Standard & Poor’s, Institutional Shareholder Services ou Moody’s, qui attribuent des cotes de gouvernance aux sociétés.

Des cadres juridiques comme celui de la Loi Sarbanes-Oxley, qui vise les fraudes dans les états financiers ou celui de l’accord de Bâle II, qui traite des risques dans le secteur des services financiers, focalisent une bonne partie de l’attention du contrôle financier sur la gestion des risques. Les sociétés se doivent donc d’avoir une image plus riche et plus multidimensionnelle du risque, image où les risques et les opportunités sont mis en balance.

Une culture de la gestion du risque intégrée qui transcende les fonctions et la gestion hiérarchique constitue l’objectif ultime de la gestion des risques. Dans le cadre du sondage d’Ernst & Young, 89 % des répondants ont indiqué être parvenus à instaurer une telle culture, mais seuls 11 % des dirigeants canadiens ont reconnu avoir une compréhension du risque à l’échelle de l’entreprise. Seuls 2 % ont jugé que leur société était en mesure d’identifier clairement les personnes ayant la responsabilité des risques. De plus, pour ce qui est de la communication des risques à la communauté financière, un maigre 2 % estimait bien gérer cette communication. Là encore, la communauté financière appelle à plus de transparence sur le profil de risque et les systèmes de gestion des risques.

Étant donné qu’au cours des deux à trois dernières années, les niveaux de risque ont augmenté selon 70 % des dirigeants interrogés, et même considérablement selon presque 32 % d’entre eux, les sociétés canadiennes pourraient bien malgré elles se préparer des problèmes lourds de conséquences. Un des rares points encourageants du rapport est le fait que 94 % des sociétés projettent d’augmenter leurs dépenses en matière de gestion des risques au cours des prochaines années. Toutefois, sans méthode intégrée ni ciblée, il se pourrait qu’elles ne récoltent pas tous les fruits de leurs investissements.

Sans vision globale de la gestion des risques à l’échelle de l’entreprise, les services ont tendance à ne s’intéresser qu’aux conséquences des risques qui les concernent directement, sans se soucier nécessairement du reste de l’entité. On a souvent peu conscience de l’effet domino des risques. Par exemple, il peut arriver que le service des ressources humaines soit préoccupé par la planification de la relève, le service des TI par l’intégrité et la fiabilité des données et le service de la fiscalité par la situation bénéficiaire de la société, du fait des changements survenus au sein de celle-ci ou du secteur d’activité. Ces risques sont-ils imbriqués? Si oui, comment? On ne saurait dégager de conclusions en l’absence d’un programme global structuré. Un manque d’intégration pourrait aussi signifier qu’on dépense de l’argent à mauvais escient.

Un facteur qui pourrait empêcher les sociétés canadiennes de progresser dans leur gestion des risques, c’est leur relative réticence à faire appel à des conseillers externes. Le pourcentage de sociétés canadiennes ayant fait évaluer leur méthode de gestion des risques par un tiers indépendant est considérablement inférieur (24 %) à celui observé à l’échelle mondiale (52 %). La plupart des sociétés ont déjà les éléments essentiels pour identifier et gérer les risques, et il leur suffirait d’optimiser les infrastructures existantes en les harmonisant, en en faisant un ensemble cohérent et efficace, sans lacunes ni redondances.

Faute de gérer activement les risques ou d’établir un lien entre la gestion des risques et la stratégie d’entreprise, de nombreuses sociétés se privent peut-être des avantages potentiels qui vont de pair avec les risques. Le risque est inhérent à toute entreprise. Alors qu’une mauvaise gestion des risques peut entraîner la perte d’une société, prendre des risques judicieusement peut stimuler la croissance, favoriser la réussite et créer de la valeur. La mondialisation multiplie les possibilités d’affaires, mais sans méthode structurée de gestion des risques, il se pourrait que des entreprises canadiennes laissent échapper des occasions, comme l’accès à un nouveau marché ou la réalisation d’une fusion ou d’une acquisition clé, ou au contraire bondissent sur des occasions sans en apprécier ni en gérer pleinement les risques.

Comment les entreprises canadiennes peuvent-elles donc mieux mettre à profit leur temps et leur argent? Dans certains cas, ce pourrait être en créant de nouvelles infrastructures et de nouvelles fonctions de gestion des risques, comme un service spécialisé en la matière. Mais une réserve s’impose ici : une approche excessivement bureaucratique ou technocratique pourrait isoler ce service. La fonction de gestion des risques devrait plutôt fournir les cadres, les analyses et les données permettant une harmonisation à l’échelle de l’entité. Dans d’autres cas, il pourrait suffire d’intensifier et de structurer les flux de communication entre le conseil d’administration, les hauts dirigeants et les responsables des différentes fonctions. Il faut que les dirigeants travaillent en étroite collaboration avec chaque fonction pour s’assurer qu’elle a une bonne compréhension et rend bien compte des risques, et que les contrôles sont en place et fonctionnent comme prévu.

Les sociétés ont beaucoup à gagner à harmoniser leurs objectifs, leurs risques et leurs activités de gestion des risques : une meilleure gestion des risques importants, la capacité d’agir face aux occasions d’obtenir un avantage concurrentiel, une croissance réelle et la création de valeur.


Robin Hutchinson est associé et leader pour le Canada des Services en risques d’affaires d’Ernst & Young.

Pour consulter le rapport d’Ernst & Young, La gestion des risques au Canada, visitez ey.com/ca.