La fraude frappe-t-elle partout également?*
Les sociétés ne prennent pas toujours les moyens d’enrayer la fraude dans les marchés
émergents
* Le présent texte est la version intégrale d’un article paru initialement dans le numéro d’octobre
2006 de CAmagazine.
Par Mike Savage et Bob Ferguson
La fraude touche-t-elle davantage les marchés émergents que les pays développés? Selon un rapport publié
récemment par Ernst & Young, c’est ce que les cadres supérieurs de nombreux pays semblent croire.
Cependant, ils ne prennent pas les moyens de la prévenir.
Le neuvième rapport annuel sur la fraude dans le monde de Ernst & Young, Fraud Risk in Emerging
Markets, expose les résultats d’un sondage mené auprès de plus de 500 cadres dans 19 pays. On y apprend que
60 % des cadres œuvrant dans les pays développés et 86 % des cadres œuvrant dans les économies en émergence
estiment que le risque de fraude se concentre principalement dans ces dernières. Compte tenu des différences
sur le plan des pratiques commerciales, de la culture, des législations nationales et des régimes de
réglementation, cela n’est pas étonnant. Il demeure que les perceptions des répondants ne correspondent pas
nécessairement aux faits constatés. En ce qui concerne les sociétés qui disent avoir été victimes d’une
fraude significative au cours des deux dernières années (20 %), la fraude a touché les activités menées dans
des pays développés dans 75 % des cas, et les activités menées dans les pays émergents dans 32 % des cas.
Pourquoi cet écart entre la perception et les statistiques? On pourrait faire valoir que, dans les faits,
les activités outre-mer ne sont pas encore soumises à des politiques antifraude efficaces, sans compter le
manque de formation connexe. Si de meilleures politiques de contrôle interne étaient en place, on
rapporterait peut-être davantage de cas de fraude.
Renforcer les contrôles internes
Près de 90 % de l’ensemble des répondants croient que les contrôles internes de leur organisation
sont suffisants pour détecter les fraudes et enquêter sur celles-ci sans délai.
Effectivement, les contrôles internes sont utiles. Vous auriez de la difficulté à trouver un enquêteur qui
ne les considère pas comme une première ligne de défense capitale. Sauf que pris isolément, ils ne suffisent
pas à la tâche. En complément à leurs contrôles internes, les sociétés doivent élaborer des politiques
antifraude officielles et documentées dont elles surveillent le respect.
Ces politiques énoncent clairement ce qui constitue une fraude et donnent des indications concernant
notamment les «paiements de facilitation», les commissions, les cadeaux et les conflits d’intérêts. Autant
d’éléments qui peuvent représenter des champs de mines dans les économies en émergence.
Pourtant, 33 % des sociétés canadiennes et presque 40 % des sociétés dans le monde ne se sont pas dotées
de politiques antifraude officielles — des chiffres qui n’ont pratiquement pas changé par rapport au sondage
sur la fraude dans le monde effectué en 2003 par Ernst & Young. Comme on pouvait s’y attendre, ce sont
les sociétés (une sur cinq) ayant mis en place des politiques antifraude internationales officielles qui ont
décidé de renoncer à investir dans un marché émergent par suite d’une évaluation approfondie du risque de
fraude.
Pour que les politiques antifraude donnent des résultats, les gens doivent être tenus responsables de
l’application des directives. Par-dessus tout, les politiques doivent être communiquées et appuyées par une
formation et des mécanismes de soutien de qualité, des systèmes de dénonciation par exemple.
Le sondage révèle que 25 % des sociétés qui communiquent leurs politiques antifraude à leurs employés ne
fournissent pas la formation requise pour assurer la compréhension et la mise en œuvre des politiques. En
outre, moins de la moitié des sociétés dotées de politiques communiquent celles-ci à leurs fournisseurs et
clients, et elles sont moins nombreuses encore à en informer leurs agents, intermédiaires et partenaires de
coentreprise.
Par exemple, une activité de commercialisation ou de vente menée par un tiers affilié dans un marché
émergent pourrait éveiller la méfiance des organismes de surveillance du pays d’origine. Il est donc
essentiel que les régimes de conformité s’étendent aux réseaux d’approvisionnement et de distribution. Les
entreprises doivent protéger leurs activités à tous les points clés où elles s’exposent au risque de
fraude.
Ne pas sous-estimer les fraudes liées aux états financiers
Dans une certaine mesure, la dépendance envers des tiers dans les pays émergents — où les «paiements
de facilitation» passent par beaucoup de mains — pourrait expliquer pourquoi les répondants œuvrant dans les
pays développés considèrent que les entreprises sont beaucoup plus susceptibles d’être victimes de corruption
que de fraudes relatives aux états financiers dans les pays émergents.
Les entreprises peuvent se nuire grandement si elles sous-estiment le niveau de perfectionnement des
fraudeurs à l’œuvre dans les pays en voie de développement en s’attaquant principalement à la corruption. Les
fraudes liées aux états financiers constituent un crime beaucoup plus grave dont les conséquences sur le
résultat net et la réputation de l’entreprise sont plus dramatiques.
Les entités inscrites auprès de la SEC sont très conscientes du fait que cette dernière surveille la
conformité aux PCGR américains au sein de leurs unités internationales; parallèlement, la mise en œuvre des
Normes internationales d’information financière (IFRS) demeure un enjeu pour le reste du monde. Dans les pays
où le passage des PCGR nationaux aux IFRS pourrait avoir un effet négatif, les dirigeants pourraient se
sentir obligés de mal interpréter ou d’appliquer partiellement certaines normes afin de gonfler leurs
résultats historiques. Il faudra probablement du temps pour que les enquêtes internes permettent de découvrir
des problèmes, ce qui pourra donner lieu à des procès et entraîner des coûts potentiellement élevés aux
effets non négligeables pour la société mère.
En fait, le rapport de Ernst & Young fait ressortir la nécessité pour les sociétés de se concentrer
sur les contrôles internes à l’égard de l’information financière et de leur donner la forme de politiques
antifraude officielles en harmonie avec les pratiques ayant cours dans les marchés émergents.
La fraude est un processus complexe et en constante évolution. Les cadres doivent explorer les nouveaux
marchés avec des yeux grand ouverts après avoir procédé au contrôle préalable, notamment l’évaluation
rigoureuse du risque de fraude. Si vous n’avez pas de cadre officiel en place, pas de communication, de
formation ni de mécanismes de soutien, vous ne serez pas capable de prévenir ou de détecter les fraudes. Les
sociétés doivent conserver une longueur d'avance sur les fraudeurs en faisant preuve d’une vigilance soutenue
en tout temps et en tous lieux.
Mike Savage est associé et
responsable canadien des Services consultatifs, Enquêtes sur la fraude et différends de Ernst &
Young.
Bob Ferguson est associé des
Services consultatifs, Enquêtes sur la fraude et différends chez Ernst & Young à Toronto.
Pour consulter le neuvième rapport
de Ernst & Young sur la fraude dans le monde (en anglais seulement), visitez www.ey.com/ca.
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