septembre 2005 — ÉDITION IMPRIMÉE    
 
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Des fonds téméraires

Par Marcel Côté

Marcel Côté

Les fonds de couverture (hedge funds), ces fonds de placement peu réglementés réservés aux investisseurs institutionnels ou individuels dont les avoirs financiers totalisent plus de 1 million de dollars, font beaucoup parler d’eux. Les gestionnaires de ces fonds prétendent qu’ils fournissent des rendements supérieurs mais, depuis près de deux ans, leur rendement moyen est inférieur à celui des fonds communs de placement. Le moment est venu de tempérer l’ardeur des marchands d’illusions et de mieux encadrer ces fonds, avant qu’une déconfiture dans ce marché n’entraîne une crise financière.

On retrouve une grande diversité de fonds de couverture (dont les actions sont achetées à crédit, ou qui sont vendus à découvert, investis dans des produits dérivés, spécialisés dans des secteurs particuliers et dans des pays en émergence, ou investis uniquement dans d’autres fonds de couverture). Leur grande caractéristique commune réside dans une relative absence de réglementation, parce qu’ils ne s’adressent qu’à des investisseurs initiés à leurs stratégies d’investissement, variant grandement d’un fonds à un autre. En outre, la plupart de ces fonds imposent des contraintes aux rachats, afin de gérer leurs besoins de liquidités.

Les frais élevés exigés par les gestionnaires de portefeuilles, généralement de l’ordre de 2 % de l’actif par année, plus 20 % des bénéfices réalisés, constituent un autre trait commun des fonds de couverture. De plus, comme la plupart de ces gestionnaires sont très actifs, il faut ajouter aux coûts de placement des frais de courtage.

À l’échelle mondiale, on estime qu’il existe quelque 8 000 fonds de couverture, qui gèrent environ 1 trillion de dollars (fonds communs de placement : environ 7 trillions de dollars). Toutefois, alors que les actifs des fonds communs croissent très lentement, ceux des fonds de couverture connaissent des taux de croissance de l’ordre de 20 à 25 % par année. Mais ce qui est plus important encore, c’est qu’ils représentent une part très importante des activités boursières — certaines journées, plus du tiers. Ils sont aussi les principaux utilisateurs de produits dérivés, dont les cours sont structurellement plus volatils que ceux des actions et des obligations sous-jacentes.

Cette forte présence sur les marchés, conjuguée au très faible niveau de réglementation, inquiète les autorités de réglementation, car le haut niveau d’activités transactionnelles a augmenté significativement la volatilité des marchés boursiers. La SEC des États-Unis prévoit en effet imposer, en 2006, une réglementation plus stricte pour ces fonds. Des règlements plus sévères sont également en préparation à Londres, où sont localisés la majeure partie des fonds de couverture européens, de même qu’en Allemagne.

Ces resserrements s’expliquent par la crainte qu’une crise financière ne soit précipitée par des pénuries de liquidités parmi les fonds de couverture. Par exemple, une montée soudaine des taux d’intérêt pourrait créer de sérieux problèmes pour certains fonds très endettés, entraînant un risque de perte de confiance et une liquidation massive de titres sur les bourses pour répondre aux demandes de retraits. Au printemps 2005, Norshield, gestionnaire montréalais de fonds de couverture, s’est retrouvée dans une telle situation. Cet incident isolé associé à une fraude n’a pas eu de conséquences, mais une hausse soudaine des taux d’intérêt pourrait avoir un impact systémique plus grave.

En 1998, un fonds de couverture américain, le Long Term Capital Investment, a connu une crise similaire. Pour éviter la panique, la Federal Reserve Bank a dû rapidement monter une opération de sauvetage de l’ordre de 3,5 milliards. Le fait qu’une telle crise puisse se reproduire inquiète grandement les spécialistes.

Les premiers fonds de couverture pouvaient prétendre à de meilleurs rendements, car ils misaient sur les imperfections du marché. Mais comme ces fonds constituent aujourd’hui une partie importante du marché, leur rendement supérieur dépend principalement d’une prise de risque plus élevée, particulièrement les fonds basés sur l’achat d’actions à crédit.

Les rendements décroissants des deux dernières années sont dramatiques et, en 2004, leur rendement moyen a été inférieur à celui du marché. Tout indique qu’il en sera de même cette année, et les frais élevés des fonds de couverture en sont l’une des causes. Mais ne pleurons pas sur le sort de ceux qui investissent dans ces fonds, car ils devraient être plus astucieux. En effet, il n’y a pas de recette magique : lorsque quelqu’un achète, un autre vend, dans l’espoir de gagner au change. À risque égal, tout s’équilibre à la fin. Et si certains investisseurs veulent jouer au casino, c’est leur affaire.

En revanche, il serait nécessaire de rapidement réglementer ces fonds et d’exiger qu’ils dévoilent l’information sur leurs liquidités et leur endettement. Plus vite on y verra, mieux le public investisseur sera protégé contre des accidents qui pourraient être déclenchés par des fonds qui jouent avec le feu.


Marcel Côté est associé de Secor Inc. à Montréal.