août 2005 — ÉDITION IMPRIMÉE    
 
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Nouvel intendant à Ottawa

Par René Lewandowski
Photographe : Tony Foushe

Le nouveau contrôleur général du pays est un joueur d’équipe, qui sait aussi faire preuve d’autorité et voir à ce que le travail se fasse

Charles-Antoine St-Jean a une façon bien personnelle de gérer sa carrière car, jusqu’en 2004, il gagnait très bien sa vie chez Cap Gemini Ernst & Young (désormais Capgemini), au sein du service secteur public, mais c’est à ce moment-là qu’il a décidé de plonger dans l’arène de la fonction publique. Or, même si à titre de contrôleur général du Canada ses heures de travail sont beaucoup plus longues, sa rémunération a grandement diminué.

Ce n’est toutefois pas par masochisme que ce comptable agréé aux yeux pers et aux cheveux argent, âgé de 51 ans, a consenti un tel sacrifice financier, mais parce que, dit-il, il rêvait «de -faire autre chose, de relever de nouveaux défis» et d’œuvrer pour la cause publique. Charles-Antoine St-Jean aura, au cours des prochaines années, de nombreuses occasions de démontrer son savoir-faire. En effet, dans la foulée du scandale fédéral des commandites, où des dizaines de millions ont été versés à des agences de publicité montréalaises, dans le but de promouvoir l’unité nationale, le gouvernement Martin a restauré le statut distinct du Bureau du contrôleur général, afin d’assurer un contrôle plus efficace des dépenses effectuées par les ministères et une gestion plus rigoureuse des fonds publics. De plus, le contrôleur général a la responsabilité d’analyser et d’approuver les dépenses gouvernementales, et de s’assurer que les coûts des nouveaux programmes sont évalués correctement avant que les ministres ne les présentent au cabinet.

Lors de l’annonce de la nomination du contrôleur général, en 2004, il était évident que l’objectif gouvernemental était ambitieux, car le ministre des finances Ralph Goodale avait alors précisé qu’un meilleur contrôle des dépenses devrait permettre à l’État d’économiser 3 milliards de dollars par année au bout de quatre ans. «Sur le plan professionnel, c’est le plus grand défi de ma vie», admet le contrôleur général.

Même s’il était tenté d’accepter l’offre qui lui était faite, Charles-Antoine St-Jean a réfléchi pendant un mois avant d’y répondre. Il a aussi sollicité l’avis d’amis et d’anciens collègues, notamment Sheila Fraser, vérificatrice générale du Canada. «Je lui ai dit que le travail dans le secteur public offrait un certain nombre de défis de taille, souligne Sheila Fraser, dont celui d’insuffler une nouvelle culture dans l’ensemble de l’appareil gouvernemental. Les fonctionnaires n’accordent pas assez d’importance à la gestion et au contrôle des finances internes, dit-elle. Ils sont davantage préoccupés par l’élaboration de politiques.»

Avant d’accepter le poste, Charles-Antoine St-Jean voulait s’assurer de bien saisir les intentions des politiciens quant à son rôle. Il a notamment demandé aux hauts fonctionnaires de clarifier leurs attentes. Le gouvernement était-il à la recherche de solutions de fortune à court terme ou de solutions à long terme qui s’attaqueraient aux racines des problèmes? Dans le premier cas, il aurait tout simplement décliné l’offre. «Je suis ici pour concevoir des solutions à long terme», affirme-t-il.

Une vision à long terme s’avère importante, car il n’est pas facile de susciter des changements au sein de la fonction publique : la structure est complexe et composée de nombreux ministères et agences, sous différentes autorités et divers régimes de reddition de comptes. Tous les changements doivent être effectués publiquement et les fonctionnaires peuvent être sensibles à la critique et résistants au changement, comme tout employé peut l’être. «Il y a quelques sérieuses embûches», indique l’ancien vérificateur général du Canada, Denis Desautels, qui soutient que les prédécesseurs de Charles-Antoine St-Jean n’ont pas connu beaucoup de succès.

En revanche, quiconque est au fait des compétences du nouveau contrôleur général ne doute aucunement qu’il puisse réussir. Même l’opposition à Ottawa s’est ralliée au choix des Libéraux. «Son curriculum vitæ est impressionnant», a déclaré le député conservateur John Williams. Au cours des 30 dernières années, Charles-Antoine St-Jean a en effet occupé plusieurs postes en comptabilité, vérification et consultation, au Canada et en Europe. D’abord pour Clarkson Gordon, en 1976, puis avec Ernst & Young lorsque les deux cabinets ont fusionné. En 2000, il a été nommé vice-président de Cap Gemini Ernst & Young, où il dirigeait le service secteur public. «Il aime les défis et, dans le contexte qui prévaut à Ottawa, c’est la personne toute désignée», déclare André Bussière, ami et ancien collègue chez Ernst & Young.

Charles-Antoine St-Jean n’a jamais été membre d’aucun parti politique, pourtant il connaît bien les structures gouvernementales. Au cours des années, il a mené plusieurs projets pour le compte de différents ministères fédéraux (Défense, Emploi et Immigration…), a été détaché auprès de sociétés d’État (Postes Canada, Radio-Canada…) et s’est constitué un important réseau de contacts.

Ses anciens collègues lui vouent d’ailleurs une grande admiration, tant sur le plan personnel que professionnel. «Il est un modèle d’intégrité et possède une éthique professionnelle hors du commun», souligne Alain Beaudry, président de Capgemini Canada, son ancien patron. «Charles-Antoine est non seulement un très bon vérificateur, dit-il, mais il excelle aussi dans d’autres disciplines, notamment en technologies de l’information et en gestion. Chez Cap Gemini Ernst & Young, il a eu l’occasion de collaborer à d’importants projets, dont plusieurs auraient pu ne pas réussir, s’il n’avait pas été là pour trouver des solutions ou fournir des conseils. Il comprend très rapidement des situations fort complexes.»

À titre de gestionnaire, le nouveau contrôleur général a la réputation d’être un joueur d’équipe. À la fois diplomate et excellent vendeur, il sait facilement convaincre la clientèle et motiver son personnel. «Il essaie toujours de trouver une solution gagnant-gagnant, mais il peut également imposer son point de vue lorsque nécessaire», affirme Louis O’Brien, vice-président chez Postes Canada. «Il semble aussi avoir une facilité à nouer des liens. Je ne lui connais pas d’ennemi», d’ajouter André Bussière.

Charles-Antoine St-Jean est né et a grandi à Granby, en Estrie, et il vit maintenant à Gatineau. Son père était chirurgien et sa mère s’occupait de leur nombreuse famille : Charles-Antoine est le troisième de sept enfants, dont deux sont décédés. En 1972, à l’âge de 18 ans, il s’inscrit en sciences à l’université, à Ottawa, où il réside dans le but d’apprendre l’anglais. Mais il change rapidement de cap et opte pour le programme d’administration, option comptabilité. Non pas qu’il aime particulièrement les chiffres, «qui ne sont qu’un langage», dit-il, mais il souhaite travailler avec les gens, et les perspectives de carrière dans ce milieu lui plaisent beaucoup.

Au cours de ses études, Charles-Antoine St-Jean était attiré par la pensée philosophique et avait tendance à s’interroger sur tout, caractéristiques qui demeurent encore aujourd’hui. Selon Denis Desautels, qui était son professeur en vérification à l’université, «c’est quelqu’un qui cherche constamment à comprendre le pourquoi des choses et la logique derrière les principes comptables». Charles-Antoine ne fait tout simplement pas les choses par conformisme, ajoute-t-il.

En 1976, Charles-Antoine St-Jean se joint à Clarkson Gordon à Ottawa et obtient le titre de CA en 1978. Trois ans plus tard, il déménage à Bruxelles où il travaille pour Peak Marwick (devenu KPMG). À son retour au Canada, en 1981, il réintègre Clarkson Gordon (désormais Ernst & Young) où il travaille en vérification pendant quelques années avant d’amorcer un virage à titre de conseiller en gestion. Vers la fin des années 1980, la plus grande partie de son travail est consacrée au secteur public, au Canada et à l’étranger.

Lorsque le contrôleur général ne travaille pas, on peut le retrouver sur un terrain de golf ou une pente de ski, ou en train de lire, ou de visionner un film avec Ewa, son épouse. C'est avec celle-ci et leurs deux filles, âgées de 18 et 24 ans, qu’il passe la majeure partie de ses moments de détente. Bien qu’il prenne toutes ses vacances et essaie de se réserver les week-ends, son horaire lui laisse peu de temps pour les loisirs. Debout à 6 heures 30, il est rarement à la maison avant 21 heures. Son nouveau poste l’a en fait obligé à changer ses habitudes. Chez Cap Gemini Ernst & Young, raconte Alain Beaudry, «Charles-Antoine était un bourreau de travail, mais sûrement pas un lève-tôt». Il débutait rarement ses journées avant 9 heures et préférait terminer plus tard le soir. «Comme j’avais l’habitude de commencer à 7 heures, se rappelle Alain Beaudry, il fallait coordonner nos agendas pour pouvoir nous rencontrer.»

Le nouveau contrôleur général a, dit-on, une patience à toute épreuve, et «il en aura grandement besoin», souligne Denis Desautels. À titre d’exemple, au début des années 1990, Charles-Antoine St-Jean était le patron d’Alain Beaudry dans le cadre d’un projet de consultation en gestion pour Emploi et Immigration Canada. Comme c’était le premier mandat d’importance d’Alain Beaudry dans le secteur public, il se devait d’être à la hauteur. Et d’expliquer ce dernier : «Charles-Antoine était très patient avec moi. Il prenait le temps de bien m’expliquer la dynamique de la situation et les enjeux organisationnels du Ministère.»

Toutefois, être patient ne signifie pas être irréaliste. «Il possède un sens aigu de ce qui est réalisable, mais n’attendra pas longtemps s’il constate qu’une situation est impossible», indique André Bussière. En revanche, s’il croit en quelque chose, il peut faire preuve d’un acharnement peu commun. Il y a plusieurs années, lorsque le jeune St-Jean était affecté au Bureau du vérificateur général dans le cadre d’un programme qui visait à vérifier les prestations de chômage versées en trop, il n’hésitait pas à se rendre dans les bureaux régionaux de l’assurance-emploi et le faisait avec enthousiasme. Il louait parfois même un petit avion de cabotage pour se rendre en région éloignée, comme dans le nord du Québec. «Nous n’en demandions pas tant à nos employés», indique André Bussière.

Patience et acharnement seront-ils des gages de succès? Chose certaine, Charles-Antoine St-Jean a déjà prévu un solide plan de match, préparé pendant les trois premiers mois où il a analysé le fonctionnement de l’État. Au cours des prochaines années, il veut inculquer une nouvelle culture de remise en question dans tous les ministères. «Trop souvent, dit-il, les fonctionnaires aiment leurs programmes au point qu’ils en oublient les répercussions financières. Nous devons les secouer et les amener à se poser des questions telles que : "Nos dépenses sont-elles trop élevées?" "Quels résultats exactement recherchons-nous?" "Avons-nous bien évalué les risques?" Il faut en fait obtenir le maximum de résultats avec les ressources disponibles», explique-t-il (et les réaffecter selon un système de priorités).

Pour atteindre son objectif, le nouveau contrôleur général a conçu un nouveau modèle. Si son plan est approuvé, les contrôleurs des grands ministères auront des fonctions similaires à celles des directeurs financiers en entreprise. «L’ancien modèle était trop centralisateur, dit-il. Le nouveau nous permettra de clarifier le rôle et les responsabilités de chacun.» (Dans l’ancien modèle, les grands ministères étaient dotés d’un cadre financier principal, responsable des RH, des TI, de l’immobilier, de l’administration et des finances, qui était secondé par des cadres financiers à plein temps et rendait compte à un sous-ministre. Dans le nouveau modèle, les fonctions du cadre financier ressembleront à celles du directeur financier en entreprise. Le cadre financier se concentrera sur la gestion des affaires financières du ministère et rendra compte à un sous-ministre, mais il aura aussi une relation formalisée avec le contrôleur général.)

Charles-Antoine St-Jean a également proposé la création de comités de vérification plus indépendants pour les grands ministères (à ce sujet, une décision devrait être prise au cours de l’été). Ces comités seraient composés d’anciens fonctionnaires, de gens de l’extérieur de la fonction publique, du domaine des affaires et des organismes sans but lucratif, d’anciens dirigeants d’entreprise et possiblement d’un membre d’un ministère autre que celui qui est vérifié. Tous les membres devraient avoir des connaissances sur le plan financier et avoir la capacité de poser des questions, notamment aux vérificateurs internes.

Même si son plan est approuvé, Charles-Antoine St-Jean devra faire preuve de beaucoup de persuasion. «Il y a une différence entre ratifier un plan et gagner la confiance des gens», dit-il. Il existe dans certains ministères des fonctionnaires qui ne sont pas en faveur de ces changements. Ils ont l’impression d’être pointés du doigt, d’être coupables par association, et qu’on pourrait mettre en doute leur capacité de rendre des comptes. D’autres n’en voient tout simplement pas l’utilité. Selon Wayne Wouters, secrétaire au Conseil du Trésor, son patron, «ce sont des réactions normales». On ne peut effectuer de tels changements et s’attendre à ce que tout le monde réagisse avec enthousiasme. Il faut du temps, dit-il.

Pour convaincre les fonctionnaires, le nouveau contrôleur général «devra démontrer de l’entregent et un bon sens politique, souligne Denis Desautels. Il devra aussi convaincre tout le monde que son plan est logique et réalisable». Louis O’Brien, vice-président de la Société canadienne des postes, a eu un échantillon du sens politique de Charles-Antoine St-Jean lorsqu’il avait été détaché à la société d’État. Il devait alors réaliser un plan quinquennal, gérer le processus de budgétisation annuel et le plan d’investissement, et s’assurer que les ressources étaient correctement affectées. Mais avec 20 vice-présidents, qui chacun voulait sa part du gâteau, la tâche n’était pas facile. Il a pourtant réussi à convaincre la plupart d’entre eux. «Il savait comment justifier ses décisions et prenait le temps de les expliquer», raconte Louis O’Brien, qui était alors contrôleur de la société.

Aujourd’hui, le sommet semble toutefois beaucoup plus éloigné. En excluant les transferts aux provinces, on parle d’un budget de dépenses frôlant annuellement les 70 milliards, soit plus de 15 fois le budget de Postes Canada! Le nouveau contrôleur général pourra-t-il relever ce défi? Au pis, s’il devait échouer, il pourra se consoler en se disant qu’il a réalisé son rêve de servir la cause publique. Mais, après avoir passé un peu plus d’un an dans un environnement complexe, où la possibilité de parvenir à des résultats exige plus de temps qu’ailleurs, il résume ainsi son travail : «Nous accomplissons des progrès. Au cours de la première année, dit-il, vous voulez tout faire en même temps : connaître le travail, l’exécuter et y apporter les changements nécessaires.»

 Fonctions clés du contrôleur général du Canada

Les fonctions clés du contrôleur général du Canada consistent principalement à :

  • établir les normes et les politiques du gouvernement du Canada en matière de finance, de comptabilité et de vérification;
  • superviser l’ensemble des dépenses publiques, et notamment examiner et approuver les nouvelles initiatives en matière de dépense;
  • conseiller et orienter les contrôleurs ministériels (agents financiers supérieurs) relativement aux saines pratiques et procédures de gestion financière et d’administration;
  • gérer et exécuter les opérations de vérification interne à l’intention des petits organismes qui ne sont pas dotés de leur propre fonction de vérification interne;
  • moderniser la série de politiques du gouvernement sur la gestion financière;
  • assurer le leadership de la fonction publique par l’entremise de la collectivité financière en mettant l’accent sur la nécessité d’assurer et de faire respecter des contrôles financiers satisfaisants et de cultiver une gestion intègre des ressources à tous les niveaux de la fonction publique fédérale;
  • favoriser et gérer le perfectionnement professionnel de la collectivité financière, soit établir des normes d’accréditation et de certification, puis donner des conseils sur les modules de gestion financière du programme d’apprentissage de la fonction publique;
  • approuver la nomination de tous les contrôleurs ministériels.

Les autres mesures que prend le gouvernement afin de renforcer la gestion du secteur public sont les suivantes :

  • entreprendre, par l’entremise du Comité d’examen des dépenses, l’examen des dépenses et de la gestion des activités du gouvernement du Canada dans plusieurs domaines, y compris l’approvisionnement et la passation de marché, la technologie de l’information et les services ministériels et administratifs. Cet effort se traduira par l’indication, dans quatre ans, d’économies d’au moins 3 milliards de dollars annuellement pour des investissements continus dans les priorités des Canadiens;
  • renforcer la vérification et l’évaluation internes;
  • implanter des systèmes d’information modernes et rapides sur les finances et les ressources humaines à l’échelle gouvernementale pour assurer le suivi de toutes les dépenses et fournir des outils appropriés pour garantir l’efficacité de la surveillance et du processus décisionnel.

    Source : Conseil du Trésor du Canada


René Lewandowski est un journaliste de la région de Montréal.

 
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