mai 2005 — ÉDITION IMPRIMÉE    
 
Contenu
   
 

Une autre échelle de valeurs

Par Marcel Côté

Marcel Côté

Le débat sur le projet de George Bush de permettre aux Américains d’investir le tiers de leurs contributions actuellement versées à la Social Security, l’équivalent du Régime de pensions du Canada (RPC), dans des placements privés similaires à nos REER autogérés, souligne les profondes différences de valeurs entre les deux pays.

La Social Security touche tous les travailleurs et remonte à l’époque de Roosevelt. En contrepartie d’une retenue salariale de 12,4 %, payée à part égale par l’employeur et l’employé, le travailleur reçoit à 65 ans une rente équivalant à la valeur capitalisée de ses contributions, basée sur le taux de rendement des obligations du gouvernement des États-Unis. Une personne qui termine une carrière normale avec un revenu de 100 000 $ touchera vraisemblablement le maximum, soit à peu près 2 000 $ par mois. Le RPC et le Régime des rentes du Québec (RRQ) sont légèrement différents. Nous contribuons 10 % de nos revenus d’emploi, payés à part égale par le travailleur et l’employeur, et devrions recevoir à 65 ans un maximum de 10 000 $. (Les aînés touchent également un minimum de 5 700 $ en allocation de vieillesse.) Or, dans l’ensemble, le régime intégré du Canada s’avère plus généreux.

Les deux régimes sont payés à l’échéance, sans accumulation, car les travailleurs d’aujourd’hui financent les retraités d’aujourd’hui. Les deux pays ont constitué des réserves peu importantes (appelées erronément «trust funds» [fonds de dépôts]), équivalant à deux ans de paiements aux États-Unis et trois au Canada. L’absence d’accumulation dans ces régimes est ce qui les différencie des régimes de retraite complémentaires, où les contributions sont accumulées pour être remises plus tard sous forme de rente. Sur le plan du traitement fiscal, les régimes du Canada et des États-Unis se ressemblent. Les contributions sont plafonnées et non imposables, et les rentes sont indexées et imposables. Le programme, appelé 401(k), est similaire à nos REER et sera plafonné à 15 000 $ en 2006. On s’attend par ailleurs à ce qu’il soit surtout attrayant pour les riches.

La proposition Bush permet à un particulier de réorienter le tiers de ses contributions totales dans un régime autogéré de retraite, en contrepartie d’une baisse du tiers de sa rente éventuelle, le tout pondéré selon le nombre d’années de contributions. Le hic, c’est que le travailleur qui détourne ses contributions cesse de payer les rentes des retraités actuels. La Social Security Administration devra donc emprunter pour payer ces rentes, jusqu’à ce que les travailleurs qui auront opté pour la diminution du tiers de leurs rentes arrivent à leur retraite, ce qui lui permettra de dégager des excédents et de rembourser ses emprunts massifs. Les emprunts requis totaliseront alors plusieurs centaines de milliards, dépassant largement la valeur des actifs actuels du fonds.

Dans les deux pays, les retraites d’une génération sont payées par les générations suivantes. Le montant total des retraites versées à une génération reflète ce qu’elle a contribué pendant sa période active, actualisé par le rendement des obligations gouvernementales — un contrat intergénérationnel en quelque sorte. La réforme Bush permettra à quelques-uns de se soustraire à cette obligation, en retour d’une diminution du tiers de la rente de retraite qu’ils toucheront de la Social Security. En fait, ces derniers retireront une partie de leur soutien à la génération qui les précède et demanderont à la génération suivante de diminuer d’autant le soutien qui leur aurait été dû. Échappant en somme au contrat de solidarité intergénérationnel qui est au cœur de la Social Security, ils donneront moins à leurs parents et demanderont moins à leurs enfants.

Le débat en cours est plutôt muet sur ces aspects. Il se concentre sur l’endettement massif qui résultera du programme et qui pourrait hausser la dette nationale des États-Unis de 15 à 20 %. De son côté, Bush promet que les retraités qui feront ce choix bénéficieront d’une rente plus élevée, car les cotisations seront investies dans le marché boursier, plus performant. Cet argument est toutefois incomplet. Actuellement, les cotisations ne sont pas investies, mais plutôt prêtées par une génération à celle qui la précède, et remboursées par celle qui la suit, à un taux d’intérêt arbitrairement fixé par le gouvernement, inférieur au rendement de la bourse. La comparaison sur le plan du rendement ne dit donc pas tout mais, ce qui surprend le plus, c’est qu’on se questionne peu sur la moralité sociale d’un régime qui reporte sur les moins nantis le soin de financer les retraites des aînés.

Il est difficile d’imaginer un débat sur le sens moral aux États-Unis, où l’on ne voit pas la solidarité collective comme une vertu, mais comme une intrusion du gouvernement dans la vie privée. Au nom de la liberté, le système de valeurs américain transforme la solidarité en vertu facultative. La générosité individuelle est certes courante et valorisée, mais l’expression collective de la générosité est décriée, même si ce sont les propres parents des Américains qui en bénéficient. Quel pays!


Marcel Côté est associé de Secor Inc. à Montréal.

 
LIENS CONNEXES
  

Travail à l'étranger, par Sandra A. Hamilton, CAmagazine, septembre 2004

Revenu de retraite : un nouvel outil*, par David Hiscock, CAmagazine, novembre 2003

La retraite progressive, par André Langlois, CAmagazine, mai 2004

Régime de pensions du Canada