Dans le rétroviseur
Par Gérard Bérubé
Sur la scène économique, 2004 aura été une année des plus hétéroclites. Marquant la fin d’une détente monétaire qui remonte à quatre ans, elle a été ponctuée par les rebonds des cours pétroliers qui n’ont cessé de multiplier les records. Ce rythme a été entrecoupé par la réélection des Libéraux à Ottawa, bien que minoritaires, et par les Présidentielles aux États-Unis. Si 2004 a été une année d’attentes, de déceptions et de reprise plutôt molle, espérons qu’elle aura permis d’en finir avec les scandales à répétition. Ceux-ci auront en revanche entraîné une redéfinition de la fonction d’administrateur et du rôle des conseils d’administration.
Il est en effet à souhaiter qu’une épuration des marchés résultera des scandales allégués de Nortel et Hollinger, nés de la bulle spéculative de 1999-2000 et que d’aucuns comparent respectivement à Enron et Tyco. À cet égard, on ne peut probablement pas se réjouir trop tôt, puisque d’autres accusations pourraient être encore portées. Toutefois, le grand ménage amorcé dans la foulée de la spectaculaire faillite d’Enron est bien engagé.
En 2004, les modifications proposées à la Loi canadienne sur les sociétés par actions ont indiqué que ce grand ménage vise à accroître le niveau de responsabilité des dirigeants. S’inspirant de la Loi Sarbanes-Oxley adoptée le 30 juillet 2002 aux États-Unis, qui tentait d’enclencher la plus importante réforme de l’encadrement des entreprises depuis les années 1930, Ottawa et Bruxelles ont lancé une réflexion à cet égard. Celle-ci reprend les thèmes de la séparation des fonctions de président du conseil et de chef de la direction, ainsi que de la transparence et de la responsabilisation accrue des dirigeants en ce qui a trait aux résultats financiers publiés. Elle vise aussi à définir l’indépendance des conseils d’administration et des vérificateurs. Cette démarche aboutira à une revalorisation de la fonction d’administrateur, dont le rôle proposé s’apparente à celui d’un chien de garde protégeant l’intérêt de l’ensemble des actionnaires.
On ne pourra sûrement pas tout régler d’un seul coup et il faudra nuancer plusieurs aspects de la nouvelle réalité afin de tenir compte des entreprises détenues majoritairement par un actionnaire ou de la distorsion découlant du contrôle majoritaire exercé par le jeu d’actions à droits de vote multiples. Deux grandes manifestations illustrent toutefois l’an 2004 : d’une part, l’image de Kenneth Lay, président et fondateur d’Enron, menotté, a effrayé les dirigeants qui ont vu à resserrer leurs contrôles internes. D’autre part, les actionnaires se sont montrés plus organisés, combatifs et exigeants.
En 2004, l’évolution marquante qui a fait suite à l’éclatement de la bulle spéculative de 1999-2000 nous rappelle un autre aspect, tout aussi réel et dominant, c’est-à-dire la tentative ardue de resserrement du marché monétaire amorcée par les banques centrales. Car la détente caractérisée par des taux directeurs nuls au Japon, de 1 % aux États-Unis, et de 2 % au Canada et en Europe, s’est traduite par quatre années de crédit facile. Une grande distorsion sur les marchés boursier, immobilier et obligataire en a découlé, et celle-ci n’a pu empêcher les grandes économies de devoir renouer avec les déficits publics.
À cet égard, la forte croissance des États-Unis aura été obtenue au prix de près de quatre années sans hausse de taux, d’une politique fiscale des plus stimulantes qui a replongé le pays dans l’ère des déficits et d’une baisse de 30 % de la valeur du dollar. Cette croissance, dont la vigueur est pour une large part artificielle, n’a toutefois généré aucune création d’emplois pour une bonne partie de l’année 2004.
Du coup, la Réserve fédérale américaine, qui souhaitait délaisser graduellement la détente monétaire, se retrouvait dans un contexte présentant peu de balises. Celles-ci étaient de surcroît embrouillées par les cours pétroliers, qui n’ont cessé de multiplier les records à la hausse en 2004, pendant que la reprise mondiale tendait vers une meilleure synchronisation et une meilleure répartition de la croissance entre les grands blocs économiques.
Même si l’année 2004 a été une année inégale, on y aura franchi de grands pas. Notamment, le tandem richesse boursière–richesse immobilière est demeuré sur la lancée amorcée en 2003, allant dans la même direction (à la hausse), à la suite d’un mouvement en sens contraire au début de l’an 2000.
À la fin de 2003, on formulait dans cette chronique le souhait que la cadence ne soit pas brisée par un durcissement trop rapide des conditions monétaires. Mais 2004 aura somme toute été une année de transition, au cours de laquelle les autorités monétaires, le doigt trop souvent sur la gâchette, auront malgré tout su éviter les pièges du passé et la panique devant la multiplication des bulles spéculatives (cours pétroliers et prix des matières premières) qui constituaient autant de menaces inflationnistes.
Quant au retour à l’équilibre, que l’on espérait graduel en 2004, on devra l’attendre pour cette année, si toutefois aucun événement majeur ne vient le compromettre.
Gérard Bérubé est responsable de la section Économie et Finance au Devoir à Montréal.
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