Un monde en voie de disparition
Par Marcel Côté
A Malartic, où j’ai grandi, un panneau à l’entrée de la ville arborait fièrement ses 5 280 habitants. Le dernier recensement n’en dénombre plus que 3 051, et les mines qui avaient permis la création de la ville sont fermées. La seule industrie qui y demeure encore est une scierie.
Malartic n’est pas seule dans cette situation. À l’exception de celles de l’Ontario et de la Colombie-Britannique, les populations excentriques diminuent partout au Canada, parfois même de 1 % par année.
Dans les pays industrialisés, on constate un ralentissement généralisé de la croissance démographique, dû principalement à la chute dramatique de la natalité depuis les années 1960. L’immigration a pris la relève mais pas tout à fait. Au cours des 10 dernières années, celle-ci a en fait contribué à 60 % de la croissance de la population au Canada.
Or, les immigrants s’établissent peu en région, préférant les grands centres et leurs opportunités d’emplois. Les villes croissent d’ailleurs davantage par l’immigration; à elle seule, Toronto accueille près de la moitié des immigrants, et 44 % de sa population est née à l’extérieur du Canada, ce qui constitue probablement un record mondial. (Par ailleurs, ceux qui soutiennent que l’immigration est néfaste pour l’économie ou qu’elle entraîne des problèmes sociaux devraient expliquer le fabuleux succès de Toronto.)
Il faut ajouter à cela l’exode des jeunes vers les grands centres, à la recherche de meilleurs emplois. En fait, l’économie des régions dépend souvent de l’agriculture et des ressources naturelles, dont la structure des prix est en décroissance, ce qui explique le déclin de l’emploi.
La révolution du Web n’aidera probablement pas les régions non plus, car son impact est encore plus positif pour les villes, accroissant l’effet négatif sur les régions rurales.
Le mouvement des populations a un impact dramatique dans nombre de régions du pays. Les villes et villages en déclin démographique sont entraînés dans une spirale de coûts croissants. Leur économie, en déclin aussi, ne produit plus suffisamment de richesse pour maintenir des infrastructures collectives, ce qui entraîne un phénomène de migration. Les gouvernements provinciaux doivent d’ailleurs de plus en plus suppléer à leurs carences financières par des transferts fiscaux directs ou indirects.
En outre, partout au pays, des programmes d’aide plus généreux sont offerts aux régions éloignées, mais il est difficile de renverser leur dépeuplement. Étant donné la vive concurrence à l’échelle mondiale, leur économie ne peut plus reposer sur l’exploitation des ressources naturelles, car les prix n’iront qu’en se dégradant. Elles ne peuvent non plus compter sur un bassin de travailleurs à bon marché, à cause paradoxalement d’une pénurie de main-d’œuvre qualifiée partie dans les grandes villes.
On assiste donc à un vieillissement progressif des populations excentriques et à l’étiolement de leur base économique. Les industries de l’avenir, fortement dépendantes du savoir, choisissent de s’installer dans les grands centres et à proximité. Le seul attrait des régions éloignées ne sera en fait que l’éloignement lui-même et son corollaire, grands espaces et tranquillité, des avantages économiques peu valorisés.
Les régions acceptent difficilement leur marginalisation progressive. Partout, elles se battent pour sauver les industries d’hier et retenir les jeunes. Mais il s’agit d’un combat perdu d’avance à cause de la pénurie de sang neuf et de la préférence des immigrants pour les grands centres.
En fait, les régions rurales n’ont d’autre choix que de s’adapter. De temps à autre, un village disparaît, généralement sans bruit, en se fusionnant à une ville avoisinante. Les rues principales perdent leur attrait, les services sont regroupés, ce qui crée parfois des crises, car personne n’aime perdre ses institutions. Toutefois, tant que la population diminuera, on n’y pourra pas grand-chose.
Pour leur part, les gouvernements doivent éviter le piège d’essayer de contrer l’ouvrage du temps. Il y aura toujours des pressions pour sauver une école, relancer une usine, diminuer les impôts ou les tarifs d’électricité, ou subventionner des travaux d’infrastructure. Des aventuriers naïfs (mais pas tant que ça) feront miroiter la création d’emplois et demanderont l’appui des régions pour décrocher des subventions et poursuivre des rêves impossibles. Il faudra savoir résister aux mirages. On ne peut sauver les régions à coup de subventions; nos impôts peuvent être mieux utilisés.
Il faut plutôt dire aux jeunes d’aller faire fortune en ville. Les régions rurales, ou ce qui reste des espaces d’antan, devraient tout simplement réduire leur taille. La forêt regagnera du terrain et les régions trouveront un certain avenir en tourisme et loisir de plein air.
Au cours des 50 prochaines années, il subsistera au Canada une quinzaine de grandes villes qui absorberont presque toute la croissance de la population. Les Canadiens doivent comprendre que le monde rural qu’ils connaissent est en voie de disparition et faire face à cette évolution en changeant leur mode de fonctionnement.
Marcel Côté est associé de Secor Inc. à Montréal. |