Sous-traitance à l’étranger
Par René Lewandowski Illustration : Tracey Wood
Devrait-on s’inquiéter du fait que de plus en plus d’entreprises impartissent leurs fonctions finance et comptabilité à l’étranger?
Peter Cullen a toujours rêvé de devenir entrepreneur mais, après 20 années à exercer principalement l’expertise comptable pour de petites entreprises de l’Orange County (Californie), le CPA de 47 ans se voyait confiné à ce travail pour le reste de ses jours. Or, en 2000, après avoir pris conscience des possibilités qu’offre le Web de transférer, en temps réel, des comptes dans d’autres pays, il a découvert que les grandes sociétés délocalisaient leur fonction comptabilité en Asie. Depuis lors, sa vie professionnelle a changé. «Je suis devenu un homme d’affaires», dit-il.
Real Time Accounting, l’entreprise qu’il a créée en avril 2002, offre des services de «comptabilité virtuelle» à des PME partout aux États-Unis. Peter Cullen voit rarement ses clients, sinon peut-être lors d’une rencontre initiale, lorsqu’il les invite à dîner ou qu’un client sollicite une réunion. Car aujourd’hui, au lieu de confier la tenue de livres à un comptable ou de s’en acquitter à l’interne, ses clients télécopient leurs documents à l’aide d’un numéro sans frais. Par la magie de l’imagerie numérique, les documents se retrouvent sur l’écran d’un comptable en Inde, qui n’a plus qu’à entrer les données dans les livres du client, auxquels il a accès par Internet!
«Un rêve», direz-vous. Pas tant que ça, si l’on en croit les experts. En effet, dans cinq ans, dix tout au plus, la plupart des entreprises impartiront partiellement ou entièrement leurs services comptables et financiers à l’autre bout de la planète. Après les TI et les RH, surtout le traitement de la paie, ce sont désormais les fonctions financières qui sont sous-traitées dans des pays émergents. «Il s’agit d’une tendance lourde», de dire Brian Mekechuk, associé chez Pacific Crest Consulting Group, société californienne spécialisée dans l’impartition de services conseils. Selon une étude publiée en juillet 2004 par IDC, le marché mondial de l’impartition des fonctions comptabilité et finance devrait croître de 9,6 % au cours des cinq prochaines années pour atteindre 47,6 milliards de dollars US en 2008. Et la plupart des entreprises impartiront ces services à l’étranger, particulièrement en Inde et dans les pays d’Europe de l’Est. En 2002, d’après le Groupe Everest, de 80 à 90 % du volume des fonctions comptabilité et finance imparties par des entreprises américaines a été dirigé vers l’étranger.
À cet égard, l’Inde est particulièrement attrayante en raison de son immense bassin de travailleurs, pour la plupart parlant anglais. Avec plus d’un milliard d’habitants, dont la grande majorité a accès à l’enseignement supérieur, l’Inde vient après la Chine à titre de pays les plus populeux de la planète. Son système d’éducation produit plus de deux millions de diplômés par année. Le chômage y étant encore élevé, la main-d’œuvre est à la fois disponible, motivée, et peu chère.
Il n’est pas surprenant que les économies de coûts soient la principale raison qui incite les entreprises à impartir leurs activités de comptabilité, et celles-ci sont réellement substantielles — de 25 à 30 % dans certains cas, selon Accenture —, sans compter les gains réalisés par des besoins allégés en espace, infrastructure et équipement. Et lorsqu’on impartit le travail à l’étranger, les coûts sont encore plus bas. «Au moins 50 % moins élevés», précise Clarence Schmitz, pdg du bureau de Los Angeles du cabinet Outsource Partners International, qui se spécialise dans l’impartition en Inde des activités reliées à la finance et à la comptabilité.
Chez Real Time Accounting, Peter Cullen a négocié avec son fournisseur indien un tarif de 7,50 $ US l’heure pour les 10 aides comptables à son service. Aux États-Unis, un débutant commence à 15 $. «Le salaire peut toutefois facilement atteindre 45 $ l’heure», indique-t-il.
L’économie de coûts n’est pas la seule raison qui porte les entreprises à délocaliser leurs activités de comptabilité. Pour plusieurs, l’impartition permet de mettre en place de meilleurs contrôles, d’accélérer les processus, d’obtenir plus rapidement de l’information financière et, surtout, de décharger les dirigeants des tâches routinières. «En sous-traitant la comptabilité de base, le directeur financier peut se concentrer davantage sur l’analyse, la planification et le contrôle de gestion», explique Tony Masella, associé chez Accenture à Montréal.
Ce sont d’abord les opérations de base que les entreprises choisissent d’impartir (tenue de livres, gestion des comptes clients et fournisseurs). Une étude du Groupe Everest menée en novembre 2003 indique que, sur 86 transactions répertoriées aux États-Unis entre 1991 et 2003, 81 % touchaient l’impartition des comptes fournisseurs et 65 %, des comptes clients. Mais, étonnamment, la même étude souligne que près d’une entreprise sur deux (44 %) a choisi d’impartir l’ensemble de ses fonctions comptables et financières, y compris les prévisions budgétaires, la gestion des risques et de trésorerie, ainsi que les rapports de gestion et d’analyse.
Il est vrai que la technologie permet de sous-traiter de plus en plus de services sans intervention humaine. Chez Accenture, on utilise actuellement une technologie qui reconnaît les caractères imprimés. Ainsi, une facture numérisée ou télécopiée peut être directement acheminée à un écran d’ordinateur, peu importe le lieu, et le système la traite automatiquement! Ce système est présentement utilisé pour la facturation de masse, comprenant un grand volume de factures de même type.
Certaines entreprises choisissent d’impartir des fonctions connexes à la comptabilité et la finance. Un assureur automobile britannique fait ainsi traiter en Inde toutes ses demandes de règlement. À titre d’exemple, un client impliqué dans un accident appelle directement l’assureur du lieu même de l’accident. L’appel est alors automatiquement transféré à un fournisseur de services en Inde où un agent remplit la réclamation. L’assuré fait ensuite affaire avec un garagiste agréé qui n’a plus qu’à émettre une facture, également traitée et payée à partir de l’Inde!
L’impartition en finance et comptabilité prédomine surtout aux États-Unis. Au Canada, les entreprises commencent tout juste à s’y intéresser. «Mais de nombreuses sociétés y pensent de plus en plus», déclare Gilles Roucolle, v-p du bureau montréalais de Mercer Management Consulting, qui ne veut toutefois dévoiler aucun nom.
Il n’est pas le seul à invoquer la confidentialité. Aux États-Unis, particulièrement, la délocalisation est devenue un sujet délicat depuis les dénonciations répétées dans les médias. Peter Cullen, lui, n’informe jamais ses clients que leur comptabilité peut être traitée en Inde, à moins qu’ils ne lui posent la question. «S’ils ne le demandent pas, c’est motus et bouche cousue!» répond-il à la blague.
Pourquoi le Canada connaît-il un retard? Tout d’abord, parce que les salaires sont moins élevés ici; la motivation à cet égard est donc moins grande. Ensuite, les entreprises canadiennes ont été plus lentes que leurs concurrentes américaines à investir dans des systèmes d’information. Or, en cette matière, il faut nécessairement être à la fine pointe de la technologie.
Voilà qui explique sans doute pourquoi les grands impartiteurs proviennent des États-Unis. Accenture et IBM, qui monopolisent conjointement près de 72 % du marché, selon le Groupe Everest, dominent totalement ce secteur, mais les ACS, Cap Gemini Ernst & Young, Deloitte et Exult commencent à s’y positionner.
Certains des impartiteurs américains ont toutefois une division canadienne. Et, au Canada, on voit apparaître de petits cabinets qui desservent principalement des PME. BPM Outsourcing de Toronto fournit depuis peu des services d’impartition en comptabilité — principalement la tenue de livres ainsi que la gestion des comptes clients et fournisseurs. Le cabinet propose des forfaits pour la tenue de livres variant de 85 à 125 $ par mois, selon la taille de l’entreprise, mais les prix peuvent être aussi bas que 50 $ par mois, pour certains clients virtuels. Les entreprises ne sont pas les seules à faire affaire avec BPM Outsourcing : on compte également parmi ses clients des cabinets comptables! En effet, certains cabinets torontois confient désormais en lot la tenue de livres de leurs propres clients, parfois jusqu’à 80 clients à la fois. «Les experts-comptables préfèrent impartir la tenue de livres plutôt que d’embaucher des spécialistes à 45 000 $ par année», explique Ron Johnson, pdg de BPM Outsourcing.
Contrairement à ses concurrentes, BPM Outsourcing a installé son centre de traitement à Montego Bay (Jamaïque) plutôt qu’en Inde. Pour Ron Johnson, la différence de coûts entre les deux pays n’est pas suffisamment importante, et la question de la proximité est un argument de poids. Lorsqu’un problème se pose, il est préférable d’être situé à trois heures plutôt qu’à une journée de vol. Il est en outre plus facile de former les employés sur place lorsqu’ils maîtrisent la langue de Shakespeare. Dans ce domaine, la formation est essentielle. En Jamaïque, les comptables qui traitent les données reçoivent une formation en matière de normes comptables canadiennes et américaines.
La situation pourrait toutefois changer pour l’Inde à plus ou moins brève échéance, puisque l’Institute of Chartered Accountants of India explore la question de la reconnaissance du titre en Amérique du Nord. «De plus, de nombreux comptables indiens acquièrent des titres nord-américains par la voie d’ententes privées», indique Khalid Nainar, directeur du Département de finance et comptabilité à l’Université McMaster de Hamilton (Ont.).
Parmi les clients de BPM Outsourcing, environ 80 % sont des entreprises canadiennes, mais un nombre croissant de sociétés américaines font appel à ses services. Afin de répondre à la demande, BPM vient d’acquérir un centre de traitement à la Grenade qui compte 260 postes. «Nous espérons les combler très bientôt», indique Ron Johnson.
De nombreuses entreprises américaines se tournent d’ailleurs vers le Canada pour impartir leurs fonctions comptables. La raison? Même si les coûts sont supérieurs à ceux de l’Inde, ils «sont de 30 à 40 % moins élevés qu’aux États-Unis», soutient Gilles Roucolle. Les avantages sont par contre importants : langue, proximité, similitudes culturelles, même fuseau horaire, etc. Le Canada possède en outre un avantage sur ses concurrents : l’ALENA. Selon Brian Mekechuk, si une entreprise américaine veut impartir des activités aux États-Unis, elle doit également considérer les offres d’impartiteurs canadiens, ceux-ci étant protégés par l’ALENA.
Depuis une dizaine d’années, le ministère du Développement économique et du Commerce de l’Ontario tente d’ailleurs de convaincre les entreprises étrangères d’impartir leurs fonctions TI et RH dans cette province. Le phénomène de l’impartition en comptabilité et finance prend toutefois tellement d’ampleur qu’en 2003, le Ministère a décidé de faire figurer l’impartition parmi ses activités promotionnelles.
Il est vrai qu’il existe plus d’un modèle dans le domaine de l’impartition. Le plus classique consiste à impartir des activités en un seul endroit. De nombreuses grandes organisations préfèrent cependant varier selon leurs besoins. Ainsi, il n’est pas rare de voir une entreprise impartir sa comptabilité de base en Inde et sa comptabilité de gestion ailleurs, notamment au Canada.
Il existe un double avantage à procéder de la sorte. D’une part, on conserve les fonctions stratégiques (analyse, planification, etc.) à proximité. D’autre part, en choisissant d’impartir des activités en différents endroits, on est en meilleure posture pour faire face aux problèmes liés à la réglementation de chacun des pays. Cette stratégie permet parfois même à une entreprise d’accélérer la réalisation de son plan de développement. À titre d’exemple, une société canadienne désireuse de prendre de l’expansion en Europe et en Chine a récemment décidé d’impartir ses fonctions finance et comptabilité. La direction estimait qu’il aurait fallu cinq ans à son service de finance pour digérer la réglementation chinoise. En sous-traitant chez Accenture, la société a pu rapidement pénétrer plusieurs marchés à la fois, sans se soucier des embûches réglementaires. C’est qu’Accenture possède des centres de traitement un peu partout dans le monde. Ainsi, pour ses activités européennes et chinoises, la comptabilité de l’entreprise a été impartie à Prague et à Shanghai.
Plutôt que de confier leur comptabilité à un sous-traitant, certaines grandes entreprises choisissent de créer leur propre centre d’impartition. Elles ont la taille pour le faire et cela leur permet de centraliser une ou plusieurs fonctions provenant de leurs différentes filiales. C’est ce qu’on appelle un «centre de services partagés». General Electric Capital International Services (GESIS), une filiale du géant américain installée en Inde depuis octobre 1996, en est un bon exemple. GESIS emploie plus de 11 500 personnes réparties dans neuf centres et fournit des services en impartition aux multiples filiales de la multinationale, notamment le traitement des fonctions finance et comptabilité de 32 filiales GE.
Pour les experts-comptables, la croissance de l’impartition dans les pays émergents représente à la fois une menace et une occasion d’affaires, soutient Brian Mekechuk. Une menace, parce que de plus en plus de tâches autrefois confiées aux débutants sont désormais transférées en Inde ou ailleurs. Même les emplois intermédiaires pourraient éventuellement disparaître, dit-il. Pas complètement, mais assez pour que les comptables commencent à s’en inquiéter sérieusement.
L’impartition offre par contre de belles occasions à ceux qui sont assez ouverts pour réorienter leur carrière. Les impartiteurs ont besoin de gestionnaires chevronnés, capables de comprendre les enjeux de la finance et de diriger des équipes multidisciplinaires. La société Outsource Partners International emploie déjà plus de 200 CPA dans ses bureaux des États-Unis, ou dans ses centres de services en Inde. La multiplication des centres de services partagés pourrait également ouvrir de nombreuses portes d’ici peu.
Toutefois, de conclure Gilles Roucolle, pour prendre le train de l’impartition, les CA devront acquérir de nouvelles compétences «afin d’apprendre à gérer des centres de services à l’étranger, de mieux communiquer et de se tenir au courant des développements technologiques».
René Lewandowski est un journaliste pigiste de la région de Montréal.
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La délocalisation fait rage, par Gérard Bérubé, CAmagazine, mai 2004
L'externalisation des ressources humaines progresse, CAmagazine.com
Les avantages de l'impartition, CAmagazine, janvier-février 2004
Choisir l'externalisation, Industrie Canada
Faut-il avoir peur de la Chine ?, par Eric Chol, L’Express, le 19 novembre 2004
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