Le défi de la différence
Par Gérard Bérubé
Pour son premier appel public à l'épargne (PAPE), Google aurait souhaité se démarquer des entreprises dites conventionnelles. Ses fondateurs avaient en effet affirmé que le mécanisme de leur PAPE sortirait des sentiers battus. Or, une telle annonce ne pouvait que s'avérer présomptueuse dans la mesure où la société recourait, dans le devis original de l'émission, aux actions subalternes, un type d'actions sans cesse décrié.
Même si les cofondateurs Sergey Brin et Larry Page voulaient faire autrement, en décidant d'articuler leur PAPE largement médiatisé autour de deux catégories d'actions ordinaires, ils n'ont en fait que jeté de la poudre aux yeux. Bien sûr, ils ont fait grand cas de leur volonté de se soustraire au diktat du court terme et de leur refus de présenter des prévisions trimestrielles pour échapper à la dictature de la performance immédiate, ou encore de renoncer à lisser ou «manipuler» leurs résultats pour répondre aux attentes du marché — comme l'avaient fait avant eux Coca-Cola ou McDonald's, et de façon notoire. Afin de se distinguer davantage, le PAPE de Google a été précédé d'une mise aux enchères, une façon de fixer à l'avance le meilleur prix de l'émission. Sous prétexte d'éviter les classiques octrois d'actions à des amis ou à des partenaires et les jeux spéculatifs au cours des premiers jours de l'émission, la direction visait à obtenir une juste valeur marchande afin d'atteindre immédiatement le prix le plus élevé, ce qui n'était pas sans déplaire aux actionnaires de la première heure désirant profiter du PAPE pour empocher leurs gains.
Voilà pour l'originalité et la vertu! Car, pour le reste, l'intention des cofondateurs d'utiliser les actions à droits de vote multiples afin de consolider leur emprise a été largement dénoncée, de même que le fait de recourir à la vieille pratique amplement utilisée dans l'univers des communications et des médias, qui consiste à dissocier la propriété du capital en créant deux classes d'actions à droits de vote distincts.
Véritable mode des années 1980, ces deux niveaux d'actions se heurtent à l'hostilité croissante des marchés financiers américain et européen, ce qui ne sera pas sans nuire à l'entreprise dans sa quête ultérieure de financement. Lorsqu'un débat de la sorte refait surface, l'opposition à la séparation entre la propriété et le contrôle rappelle les cas de Gildan et des Laboratoires Æterna. Éric Dupont, fondateur d'Æterna, avait fait la manchette en mai 2003 en annonçant sa décision, prise personnellement et sans contrainte, de renoncer au contrôle majoritaire sur l'entreprise de Québec en convertissant ses actions à droits de vote multiples en actions ordinaires à droit de vote unique. Ses droits de vote passaient alors de 57 à 12 %. En février 2004, les frères fondateurs de Gildan ont répété cette démarche, de leur plein gré et sans compensation, leurs droits de vote de 67 % s'établissant par la suite à 20 %.
Les opposants à la démarche de Google ne sont pas sans s'inspirer de la sortie de Paul Tellier, président de Bombardier, en faveur de l'élimination d'une structure à double catégories d'actions, au prix d'un froid entre lui et Laurent Beaudoin à la tête d'une famille qui exerce son contrôle sur l'entreprise malgré une participation minoritaire. L'opposition manifestée rappelle aussi les occasions d'abus potentiels illustrées notamment par le cas de Conrad Black (et ses 32 % d'actions lui conférant près des trois quarts des droits de vote) en confrontation avec le conseil d'administration et s'accrochant aux rênes de Hollinger International.
Ce type de formule d'une certaine utilité a très souvent fait la différence entre une entreprise sous-capitalisée et fragile, et une autre mieux structurée financièrement, capable de croître. Réticents à céder le contrôle mais conscients des limites de l'endettement, les fondateurs d'entreprises y voyaient une façon de solidifier les assises de leurs organisations et de favoriser leur expansion. Le recours à ce type d'actions a donné naissance aux Bombardier, Couche-Tard, Jean Coutu et Quebecor, des piliers de l'économie locale qui ont pu s'étendre à l'étranger.
Cependant, dès que l'organisation atteint une certaine taille ou une certaine évolution et que, dans sa quête de financement, elle peut déborder du marché financier local, la pression d'abandonner une telle structure risque de s'intensifier. Il faut aussi tenir compte du désir de transmettre la succession au sein de la famille, d'imposer un successeur sans égard au mérite et aux compétences, ou de mettre sur pied un conseil dévoué aux fondateurs, par le simple exercice d'un droit de vote dissocié de la propriété réelle.
Avec son chiffre d'affaires frôlant le milliard de dollars US et un bénéfice net de 105 millions en 2003, Google aurait sans aucun doute pu relever le défi de la différence. Surtout que les fondateurs, reconnus pour leur génie informatique, ne devaient nullement craindre la concurrence annoncée par Yahoo! et Microsoft, désireuses de développer leur propre technologie de recherche sur le Web.
Gérard Bérubé est responsable de la section Économie et finance au Devoir à Montréal.
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