mai 2004 — ÉDITION IMPRIMÉE    
 
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La délocalisation fait rage

Par Gérard Bérubé

Au cours des années 1960, la menace venait du Japon, quelque 30 ans plus tard, du Mexique et, en 2004, de la Chine et de l'Inde. Mais de quoi parle-t-on au juste? De la délocalisation, cette migration des emplois vers les économies émergentes — cible de nombreuses critiques — qui découle d'une volonté croissante de libéraliser l'économie. Aujourd'hui, on en est à se demander si le phénomène n'a pas dépassé les bornes.

Comme nous l'expliquions dans le numéro de mars, une plus grande libéralisation n'exclut pas le protectionnisme. La résurgence d'un discours protectionniste est par contre telle en ce moment qu'elle pourrait annoncer un retour du balancier. On peut constater l'impact de la délocalisation sur des entreprises comme Toyota qui a déclassé Ford au second rang mondial des fabricants d'automobiles l'an dernier; et sur Wal-Mart qui s'affiche déjà comme le cinquième importateur mondial de produits chinois; ou sur des pays comme l'Inde dont la popularité croissante en matière de prestation de services technologiques menace 14 millions d'emplois aux États-Unis. En fait, dans le secteur manufacturier, on évalue que près de 3 millions d'emplois ont été perdus chez nos voisins depuis quatre ans, au profit de pays où le coût de la main-d'œuvre est peu élevé. Voilà pourquoi l'élargissement de la situation au secteur des services en inquiète plus d'un.

Comme on croit le mouvement irréversible, les partisans de la mondialisation suggèrent aux économies industrialisées de jouer la carte des emplois à valeur ajoutée. Mais on craint que la délocalisation, qui comporte des coûts de transition très élevés, n'incite plutôt les gouvernements à ériger à nouveau des barrières commerciales afin de contrer ce phénomène ou de l'endiguer.

Pour revenir à Wal-Mart, désormais la plus grande entreprise du monde par son chiffre d'affaires, celle-ci fait la loi dans le commerce de détail. Sa politique de bas prix et sa grande dépendance aux produits chinois forcent les concurrents et les fournisseurs à suivre son exemple ou à se transformer en joueurs de créneau et à se spécialiser dans le haut de gamme.

Or, le mouvement ne s'arrête ni au marché de détail ni aux États-Unis. Une étude de Mercer Management, dont les conclusions ont été publiées au début de 2004, indique que les grandes sociétés européennes ont choisi de prioriser la délocalisation des emplois manufacturiers. (Nortel est un exemple d'une telle tendance de ce côté-ci de l'Atlantique. Même après s'être recentrée sur ses activités de base, Nortel a donné en sous-traitance ce qui lui restait d'activité manufacturière.) En fait, d'ici 2005, les sociétés européennes prévoient avoir doublé leur approvisionnement dans les pays reconnus pour leurs bas coûts, Chine en tête. Selon le sondage effectué auprès de directeurs des achats d'une cinquantaine de grands groupes européens, 15 % aujourd'hui (42 % en 2005) font affaire avec les pays dits «bon marché». On prévoit que cette vague de fond ne se limitera pas aux secteurs mous comme le textile, dont l'essentiel de la production est réalisée en Asie, mais englobera les grands produits manufacturés, en fait tous ceux nécessitant un assemblage.

Cette vague déferle désormais sur le secteur des services où en moins de 10 ans l'Inde s'est imposée comme le «bureau du monde». Rapidement devenu le premier sous-traitant en services informatiques, ce pays se spécialisait au départ dans les services répétitifs — saisie de données et centres d'appel. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. L'Inde s'est en effet emparée des services à valeur ajoutée et de la R&D. Elle produit annuellement 250 000 diplômés anglophones et près de 300 000 ingénieurs, dont le salaire de départ s'avère de cinq à dix fois moins élevé que celui de leurs homologues occidentaux.

À la mi-janvier, TECHNOCompétences (une société spécialisée dans le développement de la main-d'œuvre et de l'emploi en TI et communications) a tenu une conférence portant sur la migration des emplois en TI vers les pays en développement. Les experts de ce secteur déclaraient alors que 40 % des grandes sociétés nord-américaines ont opté pour la délocalisation, réalisant des économies de 30 à 50 %. Les emplois ont été perdus au profit de pays qui possèdent notamment une main-d'œuvre abondante, qualifiée, bilingue et peu coûteuse. Et, grâce à Internet, le travailleur indien n'est qu'à un clic de souris de tout client. Par contre, peu de solutions ont été proposées au cours de la conférence, sinon de s'adonner à la veille stratégique et de privilégier une spécialisation vers les secteurs à forte valeur ajoutée, moins sensibles à l'impartition.

Voilà pourquoi il ne faut pas s'étonner d'un retour du protectionnisme, lequel se nourrit de la désillusion croissante face à la mondialisation. Selon un sondage du Conference Board, une majorité de répondants ont en effet indiqué qu'ils sont plutôt négatifs à l'endroit des retombées de la mondialisation au cours des 10 dernières années. Et qu'ils proviennent des pays développés ou en développement, ils se sont dits pessimistes quant aux résultats dans les années à venir.


Gérard Bérubé est responsable de la section Économie et finance au Devoir à Montréal.

 
LIENS CONNEXES
  

Le protectionnisme : de quoi se protège-t-on exactement, Exportation et développement Canada, le 26 novembre 2003

Migration des emplois SFTI, TechnoCompétences

La délocalisation des services informatiques s'accélère… doucement, 01net, 9 janvier 2004

Délocalisation après les usines, les services?, Le nouvel observateur, 5 février 2004